Quel sens le mot « intellectuel » a-t-il aujourd’hui pour vous ? Êtes-vous un intellectuel ? Récusez-vous, au contraire, l’appellation ?
Je ne me suis jamais considéré comme un intellectuel. Mes ambitions sont plus modestes : j’aimerais que ma contribution à l’art du romancier soit essentielle. Je n’ai pas le temps d’être un intellectuel. Si j’en crois mon expérience, les intellectuels se préoccupent bien plus du travail des autres que du leur, et les succès remportés par d’autres leur importent plus que leurs propres ouvrages. Mais ce n’est là peut-être que le reflet de la mentalité latine. Je n’ai guère d’amis, voire aucun, dans le milieu intellectuel. Mais si vous aimez profondément la musique, la peinture, les livres, vous aurez de nombreux amis proches à travers le monde entier, et ce seront des intellectuels : des traducteurs, des éditeurs, des journalistes, des critiques littéraires. Des femmes et des hommes en grand nombre, capables de partager une passion sans manifester la moindre envie : à leur contact et par leur exemple, j’ai beaucoup appris sur l’art et la vie. Voilà ce que les livres m’ont apporté : des amis à travers le monde entier.
La réussite et la gloire intellectuelle m’importent peu. La réussite n’est qu’une prostituée : elle vient à vous et puis vous quitte. Le public vous adule un jour et vous ignore le lendemain. Faulkner comme Hemingway n’avaient-ils pas cessé de lui faire confiance ?
Y a-t-il des figures intellectuelles, et lesquelles, qui vous aient influencé de manière déterminante ? Des « exemples » qui vous ont inspiré, voire modelé et dont vous pourriez, aujourd’hui encore, invoquer l’autorité ?
Lorsque vous voulez devenir écrivain, il vous faut rejeter les autres, et tout particulièrement vos proches. Si vous voulez inventer une langue neuve, il vous faut rejeter la langue des autres. Mes livres sont toujours bâtis comme des symphonies, et mes principales sources d’inspiration sont les symphonies de Mahler et de Beethoven. Mon quatrième et dernier roman a été conçu sous l’influence de Beethoven, de Mahler et de Brahms. Tout art aboutit en définitive à la musique – qui tend elle-même au silence. Goethe est selon moi un grand, sans doute le dernier intellectuel. Il faisait preuve d’une curiosité et d’un appétit considérables de connaissance, ainsi que d’une certaine grandeur en tant que personne.
Cela dit, de nombreux autres écrivains portugais m’ont profondément influencé. J’ai découvert le fossé qui sépare les bons des mauvais écrivains à quinze ans, et depuis l’âge de vingt ans je me suis efforcé de trouver une voix qui fût la mienne. Il me fallut près de vingt ans, et de nombreuses erreurs, pour trouver ma propre manière d’écrire. Je pensais être un génie et je sais aujourd’hui que le talent importe peu, seulement le travail. Je me consacre quinze heures par jour à l’écriture : le seul moyen de parvenir à une certaine forme de simplicité est de s’exercer à écrire, encore et encore.
Quel est le rôle des intellectuels en cette fin de XXe siècle. Pensez-vous, comme certains, que leur rôle soit achevé ? Ou ont-ils toujours leur mot à dire, au contraire, dans les affaires de la cité ?
Je ne pense pas être en mesure de parler du rôle des intellectuels. Ce serait leur accorder trop d’importance, sur laquelle j’émettrais des réserves : on ne peut changer le monde par l’écriture. L’aspirine me semble à cet égard bien plus importante que les intellectuels et les bons romans. En ce qui me concerne, ma tâche consiste à écrire de meilleurs livres à l’avenir que par le passé. L’écriture me protège de la dépression et du suicide : je pourrais cesser de publier, mais non d’écrire, car cela donne le sentiment de vivre. Cela m’amuse assez de penser que je reçois de l’argent pour une activité qui m’est par ailleurs si bénéfique.
Il me semble que le rôle de l’intellectuel consiste à écrire avec honnêteté, non pas pour les critiques, mais pour la rédemption de l’homme.
On a beaucoup glosé sur les « erreurs » des intellectuels, leur « aveuglement », parfois leur « irresponsabilité ». Que pensez-vous de ce procès ? Approuvez-vous sa sévérité ? Ou celle-ci vous semble-t-elle devoir être nuancée, voire contredite ?
Nous vivons dans une société postindustrielle, où l’on accordera toujours plus de valeur à un bon joueur de football qu’à un intellectuel. Madonna est plus importante que Keats, Claudia Schiffer que Heinrich Böll. Il nous faut bien accepter qu’un joueur de football médiocre gagne près de trois fois plus que le Prix Nobel. Je préférerais donc avoir un bon pied gauche. Et même si j’arrive à près de cent mille lecteurs, j’attirerais moins d’attention que Jurgen Klingsmann. Bien sûr, vous pourriez dire que Mozart est toujours vivant, mais n’atteindre la gloire qu’à titre posthume n’est guère souhaitable.
Quels sont les obstacles auxquels se heurte, selon vous, dans les pays où vous vivez et travaillez, la parole des intellectuels : indifférence des médias, tobu-bohu des opinions, répression policière, répression douce et par le spectacle, ses illusions, ses leurres – autres obstacles ?
Il n’est pas difficile aujourd’hui de devenir un écrivain portugais. On a même voulu une fois me présenter comme le candidat du Parti communiste. Mais j’ai appris à connaître et à comprendre ce que sont réellement les politiciens portugais : ils détestent le peuple et ne se préoccupent que de leur pouvoir personnel. Tous voudraient ressembler à Mitterrand. Nos politiciens ne s’intéressent à la démocratie que tous les quatre ans, lors des élections, et n’y voient qu’une notion abstraite, un mot. J’ai vu des gens se faire tuer pour des notions abstraites et des principes, comme l’honnêteté et le patriotisme.
Quelles sont, dans la conjoncture, toujours, qui est la vôtre, les tâches qui vous semblent les plus urgentes, les préjugés les plus menaçants, les causes à défendre, les périls à conjurer ? Bref, quels sont, à vos yeux, les enjeux du jour pour la pensée et pour l’action ?
Ma plus grande crainte est de ne pouvoir écrire un nouveau roman, car l’écriture me paraît de plus en plus difficile. Pour moi, la tâche la plus urgente consiste à faire preuve de constance et d’honnêteté, ainsi qu’à produire un travail de qualité.
