Ali Khamenei, le guide suprême de la République islamique, est donc mort. Tué par une frappe, à défaut d’être décédé d’une mort naturelle, à 86 ans. J’ai appris la nouvelle devant la télévision hier soir. Mes amis pensent que je m’informe via des sources secrètes, directement venues d’Iran, d’une manière un peu mystérieuse. Ils aimeraient m’imaginer espionne, tenue au courant par des appels depuis Téhéran ou destinataire d’articles compliqués que je lirais en persan. Ou mieux : inquiète pour un amour d’adolescence porté disparu depuis sa dernière manifestation, et à qui je penserais pleine de mélancolie en me demandant s’il ne subit pas la torture en prison. Mais non. Rien de si romanesque, malheureusement.
J’étais assise sur mon canapé en train de suivre une édition spéciale sur LCI quand l’information a été diffusée. Ali Khamenei aurait été tué. Quelqu’un aurait révélé l’endroit où se trouvait sa cachette. Et il serait mort. Mort. Sur le plateau, les invités hésitaient, demeuraient prudents : était-on vraiment sûr ? Etait-ce une nouvelle sérieuse ? N’allait-elle pas être démentie ? Ne fallait-il pas attendre d’en être certain avant de commenter ? En face, la journaliste haussait la voix, entre colère et excitation. « Mais enfin je vous dis que c’est confirmé, tout le monde confirme, Trump confirme, il est mort ! Mort ! »
Je ne me suis pas levée pour danser dans mon salon, à vrai dire je n’ai pas réagi. Depuis que je suis en âge d’avoir des souvenirs, Khamenei est une figure de détestation ultime. Le symbole sur lequel toute la haine s’est toujours cristallisée. C’était clair pour moi : l’Iran était devenu ce pays que les jeunes voulaient fuir, où les femmes devaient porter le voile obligatoire, où je ne pouvais pas aller, à cause de lui, de Khamenei. Dans mon esprit d’enfant, il ne fallait pas chercher très loin. Tout était de sa faute. Il était le grand méchant de l’Histoire, et si nous étions dans un conte, il aurait suffi de l’écarter pour vivre heureux à jamais.
D’ailleurs, à chaque élection présidentielle en Iran, il se disait que rien ne changerait tant que Khamenei restait en place, tant que perdurait ce système théocratique du nom de vélayaté-faqih forgé par son prédécesseur, l’ayatollah Khomeini, le fondateur de la République islamique. Le guide religieux suprême verrouillait de l’intérieur toute possibilité d’évolution profonde du système. Quel que soit le gouvernement élu, tant que le vélayaté-faqih se maintenait, il ne pouvait pas y avoir de réel changement : la République islamique resterait la République islamique. Un régime dirigé par le clergé, où dominerait une lecture rigoriste de l’islam et l’application de la charia. Et l’ayatollah Ali Khamenei incarnait la version la plus violente, la plus offensive, de cet Islam radical et conquérant. Une tête pensante qui œuvrait à étendre l’idéologie islamiste dans l’ensemble de la région, et déstabiliser le Moyen-Orient en finançant le terrorisme via ses milices armées. La tête de la pieuvre, était-il surnommé.
L’homme est donc mort. Et maintenant, tout serait si simple ? N’est-ce pas ce que nous avons voulu croire ? Le slogan « Margh bar Khamenei, margh bar dicator » (mort à Khamenei, mort au dictateur), n’est-il pas scandé depuis des décennies par les foules lors des manifestations contre le régime, en Iran ou ailleurs ? Margh bar Khamenei. Margh bar dictator. Et tout serait résolu comme par magie avec l’élimination de cet homme de la surface du monde.
Alors, demain ?
Demain, je ne sais pas.
Pour le moment, une nuit de fête, partout où la communauté iranienne vit et se retrouve. Une nuit de joie, de danse, de chant. De bonheur à l’état brut. Une nuit de revanche, une nuit de célébration. Et les Iraniens aiment chanter, aiment danser, leur musique est la plus entêtante du monde. Ses rythmes vous agrippent et vous entraînent. Ils ne vous lâchent pas. Pour le reste, nous verrons plus tard. Maintenant, profitons. Comme me l’écrit mon ami, l’auteur François-Henri Désérable : « Nous prendrons bientôt une bière à Téhéran. » Pari pris.
