« C’est peut-être une veillée d’armes » a lancé hier soir mon mari lors d’un dîner entre amis, alors que nous parlions de toute autre chose que du possible conflit entre l’Iran et les Etats-Unis. Personne n’a tellement réagi à cette phrase, pas même moi. Il me semblait qu’il continuait à espérer pour rien, qu’il n’y aurait pas d’intervention américaine. Je me disais que le régime des Mollahs allait se maintenir encore, même affaibli, pour une durée indéterminée. Les déclarations de Trump n’étaient que de la poudre aux yeux, avais-je fini par penser, et il faudrait se résigner une fois de plus. Arrêter d’y croire.
Ce matin, je me réveille. Près de moi, mon mari, téléphone à la main, m’annonce : « Ça y est, c’est la guerre. » Je sens son anxiété, mêlée à une grande excitation. Il avait donc raison. Raison de guetter chaque jour, fébrile, cette nouvelle qu’il guettait impatiemment. A mon tour, j’allume mon téléphone. Des messages pleuvent. « Israël et les États-Unis attaquent ! » « Cette fois, c’est la bonne ! Nous allons nous débarrasser des mollahs ! » « Enfin, le peuple iranien va être libre ! » On m’envoie des cœurs verts, blancs, rouges, couleurs de l’Iran. Des vidéos montrant des Iraniens en train de danser dans les rues pour célébrer les bombardements. Des photos d’Iraniens enthousiastes et souriants, qui paraissent confiants pour l’avenir.
Ma fille surgit dans la chambre. Elle a deux ans et demi. Elle me montre le collier que sa mamie lui a offert hier, toute fière, et me demande de lui mettre le dessin animé Âne Trotro à la télé. Elle n’a évidemment aucune conscience de ce qui lui arrive et qui, pourtant, la concerne aussi. Sa mère est d’origine iranienne, son père est juif ashkénaze. Mardi, c’est la fête de Pourim, et en hommage à ce récit biblique fondateur, son deuxième prénom est Esther : comme cette reine juive, femme du roi Assuérus, qui a sauvé son peuple de l’oppression du cruel Aman, un haut dirigeant de l’Empire perse. Serait-ce, cette fois, un Pourim inversé ? Le peuple juif, allié aux Américains dans le conflit, contribuera-t-il à débarrasser les Iraniens de l’ayatollah Ali Khamenei ? Cette incarnation d’un Aman contemporain, qui persécute son peuple depuis des décennies. Il serait, de fait, l’une des principales cibles des bombardements.
Au téléphone, l’émotion de ma mère est forte. J’entends dans sa voix cette énergie qui l’avait quittée au fur et à mesure de ces dernières semaines et mois, quand le bilan des morts en Iran ne cessait de s’alourdir, que les massacres s’accumulaient. L’abattement l’avait gagnée, et cette impuissance, en tant qu’Iranienne de la diaspora, à savoir que son peuple souffrait tant, et de façon si injuste. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai raccroché en sentant un bel espoir dans sa voix.
