À quel moment de la journée, de la semaine, de l’année, de la vie lisez-vous le plus volontiers ?

Quantitativement, je lis aujourd’hui beaucoup moins que quand j’étais jeune – il faut dire que je lisais vraiment beaucoup. À cette époque lointaine, j’écoutais avec une ironie apitoyée les gens d’un certain âge dire qu’ils ne lisaient plus de romans mais des mémoires, des journaux, des correspondances. Certains, sentencieusement, ajoutaient : « Je ne lis plus, je relis. » J’étais sûr de ne jamais rejoindre leurs rangs : je les ai rejoints. Mais je continue à lire surtout le soir, au lit, et à annuler des sorties à la dernière minute, sous des prétextes foireux, pour rester tranquillement lire au lit.

Y a-t-il des livres dont vous puissiez dire qu’ils ont changé votre vie ? Dans ce cas, pourquoi ?

À l’adolescence, Dostoïevski et Philip K. Dick, que je plaçais et place toujours sur le même pied. Des génies brutaux, sans grâce littéraire (le contraire de Nabokov, qui tenait Dostoïevski pour un très mauvais écrivain), qui ont compris de leur époque et même de la condition humaine quelque chose d’abyssal que personne d’autre n’a compris – quoi au juste, cela nous entraînerait un peu loin. Plus tard, De sang-froid, de Truman Capote, parce que j’essayais d’écrire un livre sur un fait divers, et quiconque essaie de faire ça le fait fatalement dans l’ombre de De sang-froid. Je l’ai copié en travaillant à L’Adversaire : c’est ce qui m’a permis de faire entièrement autre chose, je crois.

Y a-t-il un grand classique – ou plusieurs – dans lequel vous n’avez jamais eu le goût d’entrer ?

Cette question, quoi qu’on y réponde, débouche sur une autre. La plupart des gens qui n’aiment pas, par exemple, Ulysse, disent comme moi : « Je ne suis jamais arrivé à y entrer, je sais que je rate quelque chose, dommage pour moi mais c’est comme ça, on ne peut pas tout aimer. » Ils donnent raison à Ulysse, et aux millions d’admirateurs d’Ulysse, contre leur propre goût. D’autres, plus rares, disent brutalement : « Ulysse, je n’ai pas dépassé la dixième page mais ça me suffit pour vous dire que c’est nul. Une escroquerie, Ulysse. » Faisant évidemment partie de la première catégorie de lecteurs, je sais que j’ai de mon côté l’honnêteté intellectuelle, le sens de la nuance, la conscience que nos jugements nous jugent, le refus de confondre l’opinion et la vérité. Je m’approuve de prendre le parti d’Ulysse contre l’insuffisance de mon goût. Mais j’admire et envie un peu, chez les brutes, l’indépendance d’esprit, la robuste confiance en son propre jugement contre celui du monde, l’indifférence aux arguments d’autorité – soit le bois dont on fait à la fois les plus sombres blaireaux et les plus héroïques résistants.

Vous est-il arrivé d’aimer des mauvais livres ? Si oui, pourquoi ?

Oui, mais je ne les trouve pas mauvais. Et, voir réponse 2, je préfère Dostoïevski à Nabokov (cent mille fois).

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