Camus, dans Réflexions sur la guillotine, disait que l’un des grands malheurs de l’humanité était son manque d’imagination.
Eh bien, c’est le moment d’en avoir, de l’imagination, à l’heure de ce quatrième hiver où l’Ukraine est plongée.
Que l’habitant de n’importe quelle ville française fasse l’effort d’imaginer nos centrales thermiques détruites, des missiles tombant jour et nuit sur tout ce qui nous permet de nous chauffer, de nous laver, de nous nourrir, de communiquer.
Qu’il imagine un général ennemi qui, lorsque les frappes ne suffisent pas et que des ouvriers accourent pour réparer, décide de lancer un missile – ce jour-là, le quatre-vingt-douzième… – qui va foudroyer leur bus et les tuer.
Et qu’il imagine des nuits à moins vingt degrés, le froid qui pétrifie, les vieillards qui gèlent dans leur lit, la vaisselle qui s’entasse faute d’eau, les enfants qui ne peuvent plus faire leur toilette, les immeubles de trente étages qu’il faut gravir à pied, dans le noir et le gel.
C’est Kyiv, Dnipro, Kharkiv, à l’instant où j’écris.
Je sais qu’il est de bon ton, face à une telle atrocité, de louer la « résilience » des Ukrainiens – ils sont si braves, n’est-ce pas ? ils ont résisté aux légions de Poutine, comment ne viendraient-ils pas à bout du général Hiver ?
C’est vrai.
Mais il ne faudrait pas que cette légitime admiration pour l’héroïsme ukrainien nous serve d’alibi et dispense de nommer les choses.
Il serait désolant qu’elle nous prive de voir que c’est là une autre manière – plus redoutable encore car, en l’état actuel de l’aide occidentale, sans vraie défense possible – de faire la guerre et de tuer.
Et il faut, non seulement imaginer, mais aussi comprendre que couper le courant, plonger un peuple dans le noir et le froid, parier sur la fragilité des corps qui, en dessous d’une certaine température, cèdent et s’éteignent est aussi une façon de détruire une nation.
La guerre par le feu et par le gel.
La destruction par les pluies de drones et par la multiplication des pannes.
Une guerre indigne, infâme… Une guerre réduite à des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité… Mais la guerre, plus que jamais.
C’est la guerre à laquelle pensait Michel Foucault quand il décrivait le passage de la politique à la biopolitique, puis de la biopolitique à la thanatopolitique : ce moment où le pouvoir ne gouverne plus la vie, mais administre la lenteur de la mort, calcule l’usure des corps, organise la descente vers l’épuisement et passe à la gestion froide du seuil de survie des humains.
C’était la guerre de Hitler, quand il décidait de ne pas prendre Leningrad, mais de l’encercler, de l’asphyxier, d’attendre que le froid et la faim fassent leur ouvrage : une stratégie du siège qui, comme celle de Staline organisant, au moment de l’Holodomor, une famine génocidaire, tente de créer les conditions où vivre sera biologiquement impossible et où la guerre elle-même devient administration des agonies.
C’était celle de Jules César, narrée dans cette Guerre des Gaules où les lycéens d’autrefois apprenaient le latin sans toujours voir la leçon de cruauté qu’elle contenait : l’abomination du siège d’Alésia, où les légions romaines préféraient laisser mourir que de donner l’assaut, abaisser la température morale des vaillants Gaulois que de les affronter – et, à la fin, les humilier quand ils ne les avaient pas tués.
Et puis c’est ce que racontait Xénophon dans cette Anabase où nous apprenions le grec et où l’on voyait l’armée du roi des Perses harceler les Dix-Mille hoplites venus des villes hellènes, leur couper les vivres, les immobiliser, jusqu’à ce que la neige et l’altitude fassent le reste : le souvenir de ces soldats gelés, les membres noirs, mourant de froid dans leurs armures et s’endormant pour ne pas souffrir me tourne dans la tête quand je joins au téléphone, ces jours-ci, mes amis de Koupiansk ou de Zaporijjia.
De ces considérations on tirera – selon l’état présent de son esprit – deux leçons (complémentaires et également exactes).
Ce que fait Poutine en ce quatrième hiver, sa politique de la mort lente, sa façon d’épuiser nerveusement les corps, n’est ni une ruse improvisée ni un expédient de champ de bataille : c’est une doctrine préméditée, éprouvée et ancienne.
Mais, en même temps, piétiner depuis un an aux portes de Pokrovsk et de Soumy, voir le front se figer et se venger sur les bébés, les vieillards, les malades et tous les vulnérables, est un aveu de faiblesse et la preuve d’un régime qui a compris qu’il n’a plus ni les armes, ni les moyens humains, ni, surtout, l’énergie et le moral nécessaires pour gagner autrement.
C’est pourquoi il faut que le reste de l’Europe tienne. Cette guerre est sa guerre et elle doit continuer de livrer à l’Ukraine ce dont elle a besoin, non seulement pour défendre ses villes, mais aussi pour frapper plus durement encore l’assaillant. À cette condition, je crois toujours à la défaite de la Russie.
