Je vais me permettre de déféminiser cette révolution parce que, depuis le premier jour, c’est tout un peuple qui s’est soulevé. Ce qu’il est très important de comprendre dans ce qui est en train de se jouer aujourd’hui en Iran, c’est que c’est la terre d’Iran préislamique qui est en train de renaître, et non la première terre d’islam laïque. Le peuple iranien a une histoire plurimillénaire et nous avons résisté à tous les envahisseurs. Nous avons écrit le Shâh Nâmeh, (Le livre des rois) pour préserver notre langue, le persan, et ne surtout pas adopter l’arabe ni les traditions de l’islam. Aujourd’hui encore, tout un peuple célèbre les traditions et la culture zoroastriennes, que ce soit à Nowruz, Chahârshanbe Suri, Yalda… Nos fêtes découlent toutes de cette même lumière, cette lumière qui nous sert aujourd’hui à combattre l’obscurantisme. C’est la raison pour laquelle il est très important d’écouter, d’entendre et vraiment d’analyser ce pour quoi les Iraniens se battent. Aucune femme iranienne n’est jamais sortie dans la rue pour se battre pour la liberté de s’habiller à sa guise. Ils sont tous sortis dans la rue pour faire tomber l’islam politique, pour faire tomber la République islamique. Pour bien comprendre de quel peuple on parle : cinquante mille des soixante-quinze mille mosquées du pays sont déjà fermées (chiffres du régime de 2023). Il faut donc avoir bien conscience que nous sommes en présence d’un peuple qui fait une révolution pour récupérer sa culture, son histoire, ses traditions – et il ne faut surtout pas le féminiser ni l’occidentaliser. Cela permettrait à ceux qui, sur les plateaux de télévision, parlent de l’Iran, de mieux comprendre pourquoi un pays qui a connu 2 500 ans de monarchie sort aujourd’hui dans la rue en criant « Jâvid shâh », ce qui veut dire « longue vie au Chah ». Car en tant qu’Iraniens, nous sommes confrontés à des spécialiste qui nous confisquent cette parole et qui refusent d’entendre la voix du peuple dans la rue. En 2022, nous avons clamé « Femme, Vie, Liberté » – et tout le monde a récupéré ce slogan pour en faire n’importe quoi : des féministes mettaient une femme voilée à côté de Mahsa Amini en revendiquant la liberté de s’habiller comme on veut, les gauchistes iraniens ont eux aussi récupéré le mouvement pour faire semblant qu’il s’agissait d’une nouvelle révolution marxiste… Alors en 2026, quand les Iraniens sortent dans la rue, dès le premier jour ils instaurent un nouveau slogan, que l’on n’entend pas assez : « Ceci est notre dernière bataille, Pahlavi va rentrer » – parce que nous avons compris qu’il fallait désigner un leader, une image d’unité, quelqu’un avec qui l’Occident peut communiquer. Car pendant des années, on nous a objecté : « Vous n’avez pas d’opposition, vous n’avez pas de leader : les réformateurs, on peut toujours s’arranger avec eux, on va parvenir à faire en sorte que ce régime se réforme. » Je ne sais pas si vous comprenez vraiment ce qui est en train de se passer aujourd’hui en Iran : un peuple est en train de se faire massacrer. J’entends parfois parler de deux ou trois mille morts – mais il est question de milliers de morts ! Des parents sont en train d’enterrer leurs enfants dans les jardins pour éviter que leurs corps ne soient volés. On parle de huit mille jeunes qui ont perdu la vue rien qu’à Téhéran, huit cents globes oculaires qui ont été retirés. Des premiers témoignages nous parviennent de viols commis sur des femmes iraniennes. Et face à cela, les gens nous disent : « Pas Trump, pas d’impérialisme, surtout pas d’ingérence étrangère ». Mais l’ingérence étrangère est déjà là ! Il y a des milices irakiennes, des milices syriennes, des milices palestiniennes. Tout ce que le Proche et le Moyen-Orient comportent de terroristes est en train d’être importé sur notre sol pour combattre un peuple. Alors quand un gouvernement extermine – car il n’y a pas d’autre mot qu’exterminer lorsque des dizaines de milliers de personnes sont tuées en deux nuits : c’est une extermination par des forces étrangères islamistes –,nous sommes en droit, en tant que peuple iranien, de réclamer l’aide de l’Occident ; et je trouve que l’Europe n’est pas à la hauteur aujourd’hui. Je suis partie très loin de la révolution féministe que vous attendiez que j’aborde, mais j’aimerais tout de même rappeler qu’il faut avoir conscience qu’aujourd’hui, trois pays bloquent les sanctions contre le corps des Gardiens de la Révolution islamique : la France, en tête – avec Emmanuel Macron qui nous dit qu’il faut arrêter les violences, alors que des crimes contre l’humanité sont commis –, l’Espagne et l’Italie. Ce que nous demandons est très simple : nous demandons un soutien à l’opposition légitime, nous demandons la fermeture de l’ambassade, la cessation des liens diplomatiques, la reconnaissance de l’illégitimité de ce régime. On nous parle à longueur d’année du risque nucléaire, de la montée de l’intégrisme, de la montée de l’islamisme, nous déplorons le comportement de nos étudiants de Sciences Po – mais tout cela a une origine et il est temps de faire preuve d’honnêteté. Les Iraniens sont en train de mourir par dizaines de milliers pour nous sauver. Alors la moindre des choses, c’est d’avoir le courage d’y aller et de faire en sorte que ce régime tombe définitivement.
Mona Jafarian : « L’Iran préislamique est en train de renaître »
par Mona Jafarian
23 janvier 2026
L’intervention de l’essayiste franco-iranienne lors de la mobilisation en soutien au peuple iranien du 20 janvier 2026.
Pensé et promu par la Région Île-de-France et sa présidente Valérie Pécresse, l’événement s’est tenu à la Scala Paris et a réuni artistes et intellectuels.
