Que l’on ne s’y trompe pas. En Iran, ce n’est plus une révolte, c’est une révolution. La différence ? Minuscule et immense. Une révolte – les Iraniens en avaient connu au moins cinq en quinze ans – exige de réformer, aménager la misère, négocier. Une révolution n’attend rien de cela et n’entend plus s’accommoder, du tout, de l’ordre honni des choses – elle ne veut pas l’aménagement du régime, mais son changement.
Tocqueville : une révolution commence quand les peuples cessent de penser le futur comme une anamorphose du passé.
Hannah Arendt : une insurrection conteste le pouvoir, une révolution en récuse le principe et le fondement.
Cette sorte d’événement est rare dans l’histoire des hommes. Mais c’est comme ça. Les Iraniens en sont là. Quand ils disent « Mort à Khamenei », ils ont franchi ce seuil et sont entrés dans ce temps de l’espérance et du tragique.
Car, bien sûr, le soulèvement peut encore être écrasé. Bien sûr, on parle de centaines, peut-être de milliers de femmes et hommes exécutés dans le huis clos de la nuit électronique tombée sur le pays. Et, bien sûr, on connaît des révolutions qui ont fini noyées dans le sang.
Mais ce qui a été est. Les Iraniennes et les Iraniens qui ont dit à pleins poumons qu’ils voulaient vivre mais étaient prêts à mourir pour cela ne reviendront plus en arrière et n’accepteront plus les offres de pourparlers adressées par des ayatollahs aux abois.
Grotesques sont ceux qui n’entendent pas cela.
Honte à qui ose encore réduire cet embrasement à l’on ne sait quel complot « américano-sioniste ».
Ils sont déjà, ceux-là, dans les poubelles de l’Histoire.
Les esprits courts, maniaques de l’ordre en toutes choses et adjudants de l’événement, s’étranglent : « comment cela, une révolution ? une révolution suppose un chef ; elle ne veut voir qu’une tête ; or nous ne voyons pas de tête, à part cet exilé, ce revenant de Pahlavi… ».
Ah, les cons ! Ah, les ignorants ! Et l’Histoire a, grâce au ciel, tellement plus d’imagination qu’eux !
D’abord, pourquoi pas Pahlavi ? Que savent-ils de lui, sinon qu’il est le fils de son père ? Et que savent-ils de la mystérieuse alchimie qui s’instaure entre un peuple et un homme, n’importe quel homme, dès lors qu’il sait trouver les justes mots au juste moment et les gestes honorables à l’heure où c’est l’honneur qui fait défaut ?
Mais surtout, peu importe. L’Histoire n’attend pas de l’événement qu’il se présente avec son casting, son organigramme, ses porte-parole agréés.
Et si les révolutions n’ont, par définition, pas de lois, la règle est tout de même celle-ci : les révolutions élisent leurs visages en marchant – ce sont elles, les révolutions, qui font les hommes appelés à les incarner, et pas des hommes déjà nommés qui conduisent les révolutions…
Personne ne connaît Danton ou Robespierre à la veille de 1789. Personne, Lénine quand il monte, à Zurich, dans son train scellé pour Petrograd. Et, à la veille de Solidarnosc, Lech Walesa est un ouvrier de Gdansk parmi d’autres, parlant mal, priant beaucoup et dont l’exploit le plus notable fut de franchir un mur pour entrer dans un chantier en grève.
Tranquillisez-vous, bonnes âmes qui réclamez un homme !
Cet homme viendra. Et ce sera peut-être une femme.
Et puis maintenant Trump… Ah Trump ! Comment, demandent les mêmes, les révolutionnaires iraniens osent-ils appeler à l’aide un salaud, un facho, un contre-révolutionnaire patenté comme Trump ?
Eh oui, Mesdames et Messieurs les donneurs de leçons. C’est là que votre ignorance devient obscène.
Car nul, en effet, ne sait si Trump répondra ou non à cet appel désespéré. Et il est parfaitement possible, s’il frappait, que ce soit en mode Venezuela et pour ouvrir la porte à un magnificent deal with a tremendous guy repêché, in extremis, dans les décombres de l’ancien régime.
Mais on sait, depuis Machiavel, qu’un homme sans vertu peut accomplir, à son insu, un acte vertueux.
On sait, depuis Hegel, que les grands tournants de l’Histoire sont souvent accomplis, comme par ruse, par des hommes qui n’ont pas idée de ce qu’ils font et encore moins de ce qu’ils déclenchent.
Et, de tel empereur romain faisant advenir, sans l’avoir vraiment voulu, le règne bimillénaire du christianisme jusqu’à notre Bonaparte, ce tyran, exportant par la guerre l’esprit de 1789, combien d’hommes indignes de ce qu’ils ont pourtant rendu possible !
Si Trump, par caprice, narcissisme ou calcul, décidait de frapper le régime iranien et si, en le frappant, il en précipitait l’effondrement, il ne serait absous de rien.
Mais il faudrait regarder l’Histoire telle qu’elle est : ironique, injuste dans ses instruments mais juste dans ses effets – et l’on dirait de l’acte qu’il fut grand, quand bien même l’homme ne l’était pas.
