Il faut maintenant se demander – essayer d’imaginer – comment Buber, Arendt, et Steiner analyseraient la situation qui persiste à Gaza depuis le 7 octobre 2023 (mais dont les prémisses sont anciennes, ainsi que vient de nous le rappeler Gilles Hertzog dans un très bel article sur Comment guérir un fanatique ? de Amos Oz). L’exercice est périlleux, il faut être prudent, s’en tenir à ce qui, au vu de ce qu’ils ont écrit et dit, semble à peu près certain.
Buber verrait vraisemblablement dans ce qui se passe à Gaza une faillite, un effondrement de la relation dialogique (on y est passé de Ich-Du, Moi-Toi à Ich-Es, Moi-Ça), car : 1. les Palestiniens ne sont pas – ne doivent pas être –, ont dit les ministres d’extrême-droite du gouvernement, traités comme des humains, 2. les Israéliens sont prisonniers d’une posture de domination, 3. toute possibilité de reconnaissance réciproque est perdue, 4. la sécurité des juifs n’est plus concevable que contre l’Autre plutôt qu’avec lui, 5. on y conçoit une politique de survie qui a renoncé à toute éthique de réciprocité. Ce qui a pour conséquence : 1. que la revendication du droit à l’auto-défense devient moralement corrosive dès lors qu’elle se fonde sur l’impossibilité du partage, et 2. que la politique de punition collective qui est conduite trahit la légitimité morale sur laquelle le sionisme autrefois se fondait. Buber a en effet toujours soutenu qu’il serait impossible aux Juifs d’assurer leur sécurité en niant l’humanité de leurs adversaires, voire de leurs ennemis. Comme le rappelle la dirigeante de l’ONG israélienne Natan Worldwide Disaster Relief Alice Miller, « un ennemi est quelqu’un dont tu ne connais pas encore l’histoire. »
Arendt verrait probablement dans Gaza une zone d’exception, dans laquelle le droit usuel est suspendu, c’est-à-dire un lieu où les droits font place aux nécessités administratives, et où la violence est justifiée par l’état d’urgence permanent. Ce qui veut dire que Gaza représenterait probablement pour elle : 1. la mort de la politique (et non ses excès), 2. la preuve que la violence persiste lorsqu’il ne se trouve plus aucun espace politique partagé, 3. que l’apatridie se reproduit mécaniquement, structurellement, 4. la preuve que lorsque la violence remplace la politique, elle devient inachevable et insensée.
Steiner, enfin, y verrait probablement : 1. la preuve que l’Histoire ne peut que reconduire la cruauté, 2. que la pureté morale est impossible sous menace existentielle, 3. que la question de la survie prend inévitablement le pas sur celle de la justice. Il verrait donc probablement en Gaza : 1. l’insupportable mais inévitable prix à payer pour une souveraineté juive, 2. la transformation des victimes en agents tragiques du mal, 3. la confirmation de ce que l’exil rendait possible une éthique que l’exercice du pouvoir ne peut qu’abolir. Ce qui veut dire qu’à ses yeux tous les acteurs de cette tragédie sont perdants. L’État juif ne peut survivre qu’au prix de l’abandon de la morale juive.
Venons-en maintenant à Levinas et Derrida.
On sait l’attention que porte Levinas au visage de l’Autre. Cette attention implique : 1. la priorité de l’exigence éthique sur le politique, et 2. que la responsabilité est toujours asymétrique : je suis responsable même lorsque menacé. C’est pourquoi il est vraisemblable qu’il aurait vu en Gaza le nom de l’effacement du visage de l’Autre par abstraction (l’Autre n’est plus que l’« ennemi » ou la « cible ») ; de l’abandon de l’éthique au nom de la survie ; enfin, du danger de voir l’Autre dans une perspective totalitaire : il n’est plus que menace.
Levinas soutient bien sûr le droit à l’auto-défense, mais il insiste toujours sur le fait que l’exigence éthique ne disparaît pas avec la guerre : la douleur des civils doit demeurer une préoccupation majeure, et l’exigence de, le droit à, la sécurité n’annule pas la responsabilité – au contraire : elle en intensifie la nécessité.
Quant à Derrida, il faut se rappeler l’insistance avec laquelle il a toujours rappelé l’indécidabilité de certaines questions : Loi vs Justice, violence vs légitimité, responsabilité vs garanties. C’est pourquoi Gaza serait à ses yeux un lieu où toute décision est coupable, où l’action est nécessaire mais jamais justifiable, où la justice excède tous les cadres juridiques. C’est pourquoi il refuse toute simplification morale, rejette à la fois la condamnation sans appel et la justification absolue. Pour lui, le problème de la justice se pose là où toute certitude disparaît.
On peut donc rassembler ces différents axes de réflexion en posant que Gaza ne se résume pas à un conflit politique, mais que s’y révèlent les limites de l’éthique, de la Loi, et de la Justice dans la mesure où la question de la survie y est en permanence posée de manière radicale. À cet égard, Buber pose les bases de la nécessaire critique de la déshumanisation qui y a cours ; Arendt rend évidents les dangers de l’état d’urgence permanent ; Levinas affirme la nécessité éthique de ne jamais perdre de vue la souffrance des civils ; Derrida nous met en garde contre l’absolutisme moral. La résistance à toutes ces exigences est forte. On réduit Buber à un sentimentalisme ; on se sert de Arendt pour dénier aux Juifs le droit de se défendre ; on invoque Steiner pour excuser, justifier l’inévitable ; on s’appuie sur Levinas pour démoniser certains visages ; on s’appuie sur Derrida pour abandonner toute morale. Ces résistances sont autant de manières de se dérober devant les questions qu’ils posent : Buber demande si une co-existence est encore possible ; Arendt si la politique peut survivre ; Steiner si l’éthique peut résister à la souveraineté ; Levinas si l’Autre est toujours reconnu à sa juste place ; Derrida s’il est possible d’agir sans se mentir. Et fanon ?
Il examinerait Gaza à travers le prisme de la domination coloniale, de la violence racisée, et de la psychologie révolutionnaire. En effet, Gaza serait sûrement pour lui la situation coloniale par excellence, ainsi qu’il la définit dans Les damnés de la terre : une division du territoire entre zones de l’occupant et zones des indigènes ; un maintien de cette division par la force ; une réduction des colonisés à une survie biologique. À quoi il faut ajouter ce que Gilles Hertzog rappelle : la dépossession sans retour – une seconde fois. Il verrait en Gaza la zone scellée des colonisés, gouvernée de l’extérieur et sans droits politiques, soumise à la surveillance, à la punition de masse et au contrôle infrastructurel. Il dit : « Le monde colonial est un monde manichéen. » Gaza ne serait pas pour lui le nom d’un conflit, mais d’une structure : une condition de domination permanente, où la violence n’est pas un choix, mais le produit de cette structure. La violence coloniale est première, elle entraîne la violence anticoloniale. Vue depuis cette perspective, la violence palestinienne serait interprétée comme étant réactionnelle et constitutive, non comme pathologique. Elle émerge là où le discours politique est structurellement forclos. L’isolement à long terme et les déplacements répétés de la population produisent un trauma collectif, le désespoir politique se traduit – il faudrait peut-être dire se convertit – en violence symbolique et spectaculaire, et l’action militante devient un moyen de regagner à la fois la visibilité et la dignité perdues – et non seulement du territoire. Le trauma historique n’autorise en rien la domination permanente. Gaza ne trouvera pas la paix à travers le « management », la dissuasion, ni même l’assistance humanitaire : la paix ne sera atteignable que si les structures qui en font une zone de non-être sont abolies.
