« La création de l’œuvre est la création du monde. » (Kandinsky)
Kandinsky (1866-1944), c’est entendu, est l’inventeur de l’abstraction en peinture. On sait moins que, instrumentiste amateur dès son plus jeune âge, il s’appuiera sur la Musique, « le plus abstrait de tous les arts », jusqu’à, la quarantaine venue, rejeter tout réalisme en peinture, à l’instar de la musique dodécaphonique de Schonberg, qui révolutionnait au même moment la scène musicale européenne. Une révolution artistique et transcendantale que Kandinsky fera sienne en peinture jusqu’à sa mort, en alliance continûment avec la musique sérielle de son temps. Tel est le thème de l’exposition magistrale, à la Philharmonie de Paris : Kandinsky et la musique des couleurs.
1911. Kandinsky inaugure une longue relation avec le musicien Schonberg, qui vient, dans son Traité d’harmonie, de dynamiter les canons de la composition classique en cassant les lois de la mélodie. Kandinsky publie la même année Du spirituel dans l’art. Bannissant toute représentation du monde, tout élément figuratif de l’espace du tableau, il use de la musique atonale de son alter ego viennois et de ses dissonances fractales pour établir les équivalents de ses propres compositions colorées. Infatigable activiste d’un art total qui, par le miracle de la synesthésie – association mentale de deux stimuli opposés, de sorte que l’auditeur d’un concert « voit » les notes, les mots, les sons comme autant de couleurs affectives –, Kandinsky, porté par l’ambition d’allier tous les arts dans une même épiphanie de la vie intérieure, rassemble à Munich dans les années 1910 la fine fleur de l’avant-garde allemande en peinture autour du célèbre Blaue Reiter. Le Cavalier Bleu est un groupe informel de peintres expressionnistes, dont, Kandinsky à sa tête, les enfants terribles se nomment Franz Marc, Jawlensky, Feininger, Paul Klee, Macke. Expositions, revues théoriques, almanachs, manifestes, polémiques : deux ans durant, l’activité du Blaue Reiter est intense. Le groupe, dont l’écho retentit partout en Europe, se divise puis se dissout à laPpremière Guerre mondiale, Kandinsky rentre en Russie. Mais fuyant la révolution bolchévique, il regagne l’Allemagne en 1921, enseigne au Bauhaus à Weimar, temple du constructivisme en architecture (avec le mot d’ordre fameux : « Less is more ») autant que laboratoire du design moderne et des arts appliqués. Kandinsky y officiera jusqu’à l’avènement du nazisme en 1933, avant de s’exiler à Paris où il meurt fin 1944.
Mais un autre personnage, son dibbouk peut-être, apparaît en filigrane dans cette exposition à la Philharmonie de Paris. Derrière l’inventeur génial, le magicien des couleurs et des formes, le rêveur un peu fou de l’abstraction en peinture rapportée à la musique sérielle, pointe le russophile déclaré, amoureux nostalgique du monde populaire russe et son folklore chatoyant. A la lecture du catalogue de l’exposition parisienne, on voit, au fil des contributions savantes des intervenants, se dessiner peu à peu chez Kandinsky un esprit mystique, quasi-millénariste, familier du théosophe Steiner, croyant en l’Apocalypse, que suivrait la Grande Résurrection sous les auspices de l’Art salvateur universel. Kandinsky n’aura cessé de fantasmer, contre la technique, la raison raisonnante, la pensée logique, un ré-enchantement du monde par le mariage syncrétique de tous les arts vers la grande spiritualité. Rompant avec la représentation mimétique du réel et le matérialisme du monde contemporain qu’il combattra jusqu’au bout, Kandinsky apparaît emprunter une veine quasi-mystique. Entre la symbolique des couleurs, le biomorphisme des lignes et les points, les triangles de conscience cosmique, la communion universelle chère à son aîné Dostoïevski, la musique devenue l’âme résonnante de la nature, « ici, proclame Kandinsky, commence la musique de l’avenir. » L’abstraction, derrière son modernisme de rupture, ne serait d’abord et avant tout qu’une épiphanie de l’âme, un retour à l’originel, au paradis perdu ? Beau renversement, en vérité. D’autant que ce renversement passéiste n’est pas sans ambiguïté. Un texte du catalogue d’une spécialiste de Schonberg fait allusion à des propos antisémites qu’aurait, selon Alma Mahler, tenus Kandinsky. Schonberg, profondément meurtri, écrit à Kandinsky une lettre pathétique et prémonitoire des massacres à venir, et rompt après-guerre avec lui.
Loin de ces peu glorieuses scories, le clou de l’exposition est l’adaptation-vidéo d’après les aquarelles, les dessins et les indications écrites de Kandinsky lui-même, plus une partition, des Tableaux d’une exposition, de Moussorgski, réalisée par le pianiste Mikhaïl Rudy. Dix tableaux et six promenades sont mis en scène et en musique, comme dans un théâtre d’ombres, de lumières, de sons et de danses. Entre abstraction et figuration, c’est tout Kandinsky revisité.
Kandinsky, La musique des couleurs
du 15 octobre 2025 au 1 février 2026
Philharmonie de Paris
