Parfois, la raison est dans l’Histoire. Et il arrive que les peuples se hissent au-dessus d’eux-mêmes et soient grands. Les Anciens, je l’écris ici depuis des années, avaient deux mots pour désigner le peuple. La turba des Latins (ou l’ochlos des Grecs) qui était le peuple devenu tourbe, foule, multitude, meute, et qui ne voulait rien sinon le néant. Ou bien le populus (en grec, le demos) qui était le peuple assemblé, citoyen, souverain et capable, comme en 1789, de secouer le joug des tyrans et de vouloir la liberté.
Eh bien c’est ce peuple-ci qui, à l’heure où j’écris, s’assemble dans les rues des villes turques. C’est lui qui, dans des manifestations monstres, appelle à la libération d’Ekrem Imamoglu, le maire laïque d’Istanbul, investi par son parti pour porter, en 2028, ses couleurs contre Erdogan. Lui qui, comme son champion, répète, jour et nuit, à pleins poumons : « je suis debout, je ne plierai jamais » ou « droit, loi et justice » ou « la peur ne sert à rien, le peuple est là ».
Et lui qui, malgré la répression, les arrestations par centaines, les listes de suspects, les menaces, les comptes X fermés, quoi qu’il en dise, par Elon Musk à la demande des autorités, semble, en effet, ne pas vouloir céder. Un mouvement sans précédent depuis les manifestations de Gezi en 2013.
Un soulèvement dont les slogans rappellent ceux des femmes iraniennes, des étudiants de Hong Kong, des révoltés de Géorgie, de Serbie ou de Biélorussie. Une insubordination contre l’un des cinq « rois » (Erdogan donc, mais aussi Poutine, Xi, le guide suprême iranien, Daech et consorts) dont je ne cesse de dire qu’ils sont, pour le monde libre, une menace existentielle. Un grand et beau moment.
Circonspection et prudence
Or l’Europe, face à ce moment possiblement historique, ne fait rien, ne dit rien et ne prononce, dans le meilleur des cas, que des mots de désolation convenus – « profonde préoccupation… grave revers pour la démocratie… ». Erdogan ne contrôle-t-il pas, grâce aux détroits du Bosphore et des Dardanelles, la route de la Méditerranée à la mer Noire ? N’est-il pas cet autre expert en « art du deal » qui a su, en 2015, sous l’égide d’Angela Merkel, conclure avec Bruxelles un accord léonin qui, moyennant une rente annuelle de quelques milliards d’euros, l’engage à retenir des centaines de milliers de migrants, pour la plupart venus de Syrie, qu’il menace de laisser « déferler » sur l’Europe ?
Et ne sommes-nous pas paralysés par le nœud gordien d’une présence au sein de l’Otan qui date de l’époque où l’ancienne puissance ottomane était censée faire rempart à celle de l’Union soviétique et où l’on allait jusqu’à engager la discussion sur l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne (discussion qui, soit dit en passant, n’a jamais été vraiment close puisque 16 de ses 35 « chapitres » restent, à ce jour, ouverts…) ?
Pensez ! La deuxième armée de l’alliance, après celle des États-Unis, en effectifs… Sa plus grande base, à Incirlik, sur la Méditerranée, non loin de la Syrie… Sur cette base, une centaine d’engins nucléaires américains stockés depuis les années 1950 et dont on a peine à croire que la véritable clef se trouverait outre-Atlantique… Et l’incapacité, oui, à trancher le nœud puisqu’il n’y a, dans la charte de l’Otan, pas de clause prévoyant l’exclusion d’un des membres – qui plus est, fondateur ! – de l’alliance… D’où la circonspection. La prudence. Et, sous l’épée de Damoclès, les protestations de pure forme.
Le malentendu et la farce ont trop duré
Tant de pusillanimité étonne. Car je pense aux Arméniens de l’Artsakh, nos amis, que les forces armées de l’Azerbaïdjan ont, avec l’aide de la Turquie, combattus, puis chassés, et dont elles sont en train d’effacer jusqu’à la mémoire et la trace sur leurs terres ancestrales. Je pense aux Kurdes du Rojava, autres amis, à l’est de la Syrie, qui sont aussi la bête noire d’Erdogan et qu’il bombarde à Afrin, Manbij, Kobané.
Je pense à Israël, évidemment, dont ce Frère musulman ne perd jamais une occasion de réclamer l’éradication – ne fut-il pas l’un des premiers à déclarer, keffieh autour du cou, au lendemain du 7 Octobre, que le Hamas n’est « pas une organisation terroriste », mais un groupe de « moudjahidines qui défendent leurs terres » ?
Je pense à ses liens avec Poutine dont on ne sait jamais très bien s’il est l’ennemi (quand un de ses F16 abat un Soukhoï qui s’était aventuré dans son espace aérien) ou l’ami (quand il lui achète une défense antiaérienne made in Russia et incompatible, c’est peu de le dire, avec les systèmes et procédures otaniens). Je pense à Chypre occupée. À la Grèce menacée. Je pense à ma chère Bosnie dont l’islam des Lumières lui fait de l’ombre et qu’il tente d’arraisonner.
Ces perspectives, ces souvenirs, me tournent dans la tête. Et je me dis que le malentendu et la farce ont trop duré. Son peuple le pense aussi et semble disposé, lui, à trancher le lien ? Il en a assez de ce tyran vieillissant qui s’est voulu Soliman mais n’a jamais été qu’Ubu ? Eh bien tant mieux. Il faut non seulement le souhaiter, mais, là où c’est possible, l’encourager. Ce serait notre honneur. Et c’est notre intérêt.
Oui, les Etats Unis d’Europe doivent se faire, sinon, il n’y aura plus d’Europe disait déjà Anatole France. Pour aider les Turcs démocrates l’Europe doit être plus u’un espoir mais un outil de libération. La lâcheté mène toujours au pire. Il faudrait enfin défendre les manifestants d’Ankara et d’Istanbul avec fermeté !
Très intéressé par vos publications !