Il y a longtemps que je n’avais pas ri à gorge déployée en lisant un roman. Le ton que Fabrice Caro emploie pour faire parler son narrateur Alan est à la fois détaché et désespéré, et c’est bien dans cet interstice-là que se niche un humour hilarant. Partant d’une situation dramatique – la compagne d’Alan vient de le quitter, et son meilleur ami d’enfance vient de se suicider –, Fabrice Caro construit une tragi-comédie qui repose sur presque rien. Les voisins d’Alan partent en vacances, et lui demandent de prendre soin de leur piscine. Ses amis Jeanne et Florent, enfin, surtout Jeanne, s’ingénient à lui présenter des jeunes femmes de leur entourage, afin qu’il retrouve l’amour. Mais Alan ne veut pas d’une nouvelle amie, il voudrait écrire un « roman sérieux », puisque c’est une des raisons, croit-il, pour lesquelles Lisa l’a quitté, elle ne l’en croit pas capable. Elle, elle est à présent en couple avec un universitaire spécialiste de Ronsard. Effectivement, ça fait sérieux. Alan n’a publié qu’un roman, vite oublié, et peu vendu. Il s’installe sur la terrasse des voisins, face à son ordinateur et à la piscine. Il va écrire, c’est sûr. Il a même l’idée de base de son roman sérieux : les immigrés espagnols. Il racontera l’histoire de ses grands-parents, et de sa mère, qui ont fui le franquisme. 

Sur cette trame, Fabrice Caro déploie tout un univers absurde de pop culture mâtiné de contemporain et de souvenirs d’enfance des années 80-90. Pour Alan le monde est parfois incompréhensible, mais il tente de s’en accommoder. Il subit et agit peu, et c’est sur cette passivité, analysée par le personnage, que Fabrice Caro bâtit une grande machine à rire. C’est absolument irrésistible. 

Les trois parties du roman portent les noms des trois jeunes femmes que Jeanne présente à Alan. Elles sont toutes différentes, mais aucune ne parvient à lui faire oublier Lisa. Jeanne et Florent attirent Alan dans des sortes de pièges dont ils n’ont pas conscience : un spectacle de Buto, un vernissage d’art contemporain, une soirée dans une villa luxueuse… Alan contemple ce monde-là sans y entrer vraiment. Il est là et pas là. Il écoute les conversations mais n’y prend que peu part, regarde et analyse avec un détachement désespéré. Il ne juge pas, il observe. C’est désopilant. Et pendant ce temps-là, son roman n’avance pas, et l’eau de la piscine dont il a la garde verdit, se remplit d’insectes et de grenouilles, et même plus.

On ne rit vraiment que de la mort, au fond. Dans l’esprit d’Alan, la mort de son ami Marc est une énigme, la mort de son propre père aussi – mais ce sont des énigmes qu’il ne cherche pas à résoudre –, et la fin de l’amour de Lisa est incompréhensible. Fabrice Caro sait bien que pour rire vraiment, franchement, il faut que la mort rôde. La mort, la vraie, celle des cadavres – il y a un passage très juste sur la différence entre un mort et un défunt, dans le roman – est mise en parallèle avec la mort de l’enfance, l’adulte que l’on est devenu qui n’a rien oublié de l’enfant qu’il était. Les eaux stagnantes de la piscine des voisins sont trompeuses : rien n’est vraiment immobile, tout change, tout va vers la mort. Il appartient aux vivants de se débrouiller avec ça : oublier, ne pas vouloir savoir, ou supporter. 

Il faut un très grand talent pour tisser un tel roman, désespéré et drôle, bâti sur des allers-retours entre l’enfance, l’adolescence, une histoire d’amour, et le présent absurde, vide de sens. Il faut un très grand talent pour dessiner ainsi un personnage un peu lunaire, inadapté à son costume d’adulte. Par les yeux d’Alan, le lecteur perçoit avec acuité le burlesque de notre quotidien contemporain : la scène avec le vendeur de Bricorama, ou celle du restaurant où une jeune femme parle à haute voix de microbiote intestinal, sont exceptionnelles. Exceptionnels aussi les interviews imaginaires où Alan répond avec sérieux à Claire Chazal dans son émission littéraire, et les comptes-rendus des romans qu’il n’écrira pas publiés dans Télérama ou les Inrocks. A se tordre. 

Samouraï est un roman qui se dévore, drôle de bout en bout, un roman vif, vivant, touchant, irrésistible.

Extrait 

« Il s’agit d’une expo collective à laquelle participe un de ses amis, elle tient à nous le présenter dès que nous arrivons, et la première chose qui me frappe quand je le vois c’est que le type est le sosie parfait de Laurent Broomhead, l’animateur d’un jeu télévisé dans les années 90, Pyramide, et pendant qu’il nous parle j’ai juste envie de lui dire En trois. C’était le principe du jeu, il fallait faire deviner un mot en passant par d’autres mots et annoncer le nombre de briques, donc de mots, qu’on s’autorisait pour faire deviner le mot mystère. J’ai dû mettre un mois à comprendre les règles de ce jeu, mais, même durant la période où je ne comprenais rien, j’étais subjugué, un peu comme devant un film de David Lynch ou une toile de Basquiat, on n’est pas obligé de comprendre pour être fasciné, ça ne m’étonne pas que Laurent Broomhead se soit lancé dans l’art contemporain, c’est cohérent. » 


Fabrice Caro, Samouraï, éd. Gallimard, coll. Sygne, mai 2022, 224.p.

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