Orléans n’est pas une ville. C’est le lieu du massacre des innocents. Dans le terrible et magnifique récit que Yann Moix publie en cette rentrée, la ville tient, au fond, très peu de place. C’est la province, endormie, engoncée, celle des années 70-80, mais elle est comme hors du temps. On est en milieu bourgeois : le père est médecin, la mère au foyer, mais ce mot de «foyer», qui devrait évoquer la douceur et la chaleur, est ici synonyme d’enfer. C’est le foyer du diable, et Orléans la capitale de la douleur.

Il y a quelques années, Moix publiait un roman-monstre, baroquissime, intitulé Naissance. Il y mettait en musique son enfance – entendons par là que le roman était une sorte d’opéra-bouffe dans lequel l’hyperbole et l’invraisemblable enserraient comme dans une gangue la vérité la plus prégnante : celle de l’enfant battu. Si Naissance est la mise en scène hallucinée de la vérité, Orléans est le récit organisé des années d’école, de collège, de lycée et de classe préparatoire. Un roman, donc. Structuré au cordeau, conçu comme en miroir : deux parties égales, intitulées «Dedans» et «Dehors», avec les mêmes en-têtes de chapitres pour les deux parties, reprenant simplement – non, ce n’est pas simple, c’est plutôt fracassant d’exactitude – les niveaux des classes. On balaie ainsi le spectre complet de la scolarité, de la Maternelle aux Mathématiques Spéciales, par deux fois, dans l’ordre. Cet ordre-là, bien ordonné, stable, immuable, a quelque chose de rassurant. On est un enfant, puis un adolescent, puis un jeune homme. Et l’on est à Orléans. Et l’on vit chez ses parents. Et l’on va à l’école.

«Dedans» : la folie des géniteurs, leurs crises, leurs hurlements, leurs coups. «Dedans», c’est entre les quatre murs de la maison, parfois à la cave, parfois dans le garage, parfois nu sur la terrasse, en plein froid. Tout est bon pour tomber sur l’enfant : ses lectures, ses premiers écrits, un mot de travers, une tache faite sur la table ou sur le parquet. On cogne comme si l’on n’avait pas les mots, mais les mots, on les a. Reviennent comme une antienne «enculé» dans la bouche de la mère, et «pédé» dans celle du père lorsqu’il découvre que son fils lit Gide. Et les vexations, les humiliations : obliger l’enfant à aller à l’école en pyjama parce qu’il s’est réveillé trop tard ; lire durant un dîner les écrits du petit, et rire, rire, tandis que l’enfant, derrière la porte, entend les rires et comprend qu’il en est la cible. La force du texte de Moix réside dans le fait qu’il évite absolument le pathos. Cette enfance dévastée, Moix nous la livre dans un écriture impeccable, qui transcende le contingent, qui mord par le style, qui refuse l’apitoiement. Ces gens-là, les géniteurs, sont à tuer, ou tout au moins à juger. Moix ne juge pas. C’est par l’écriture qu’il les tue, en légitime défense d’écrivain. Il ne se regarde pas enfant, ou ado, il est l’enfant, il est l’ado. Et il est l’écrivain qui donne à l’enfant, à l’ado, les armes pour tuer ses parents. La quatrième de couverture reprend une phrase explicite du roman : «Et je me promis qu’un jour, quand je saurais écrire la vérité dans sa simplicité nue, je la dirais dans un roman d’humiliation comme il existe des romans d’initiation.» Orléans n’est pas un roman d’initiation au sens courant du terme, et il n’est pas que le roman de l’humiliation. Orléans se situe dans une sphère autre, à coup sûr dans la galaxie de la littérature, quelque part entre «si le grain ne meurt» et «heureux les épis mûrs et les blés moissonnés». Gide et Péguy, les deux premiers phares de Moix, sont ses sauveurs et ses instructeurs. Avec eux, en eux– à l’époque, il veut devenir eux – il fourbit ses armes. Dans l’enfer quotidien, le salut vient des livres.

«Dehors» : les copains, les amis, les amours. Et le massacre des innocents qui continue. Dans la deuxième partie du roman, celle qui est miroir de la folie parentale, la vie n’est pas forcément plus clémente. Dans chaque chapitre, un enfant, un ado, un jeune homme ou une jeune fille, joue sa vie. Tous les enfants sont en danger. La vie, peut-être, se résume à risquer sa vie. Les camarades de Yann Moix meurent, ou évitent la mort : ils sont victimes de maladies orphelines, se font renverser par des automobiles, disparaissent soudainement de la classe et leur nom est retrouvé des années plus tard sur le marbre d’une pierre tombale, ou bien, morts déjà à leur naissance, ils réincarnent malgré eux la petite sœur partie trop vite. Et même en amont, même ceux que l’on n’a pas connus : un ancien élève de prépa, qui a péri dans un accident de téléphérique, a laissé son nom à une salle du lycée. Ce «dehors»-là est celui de la sensualité, des fantasmes et des râteaux. Yann Moix, dans une vérité rude et non crue, écrit – et non décrit – la vie rêvée nuitamment dans son lit avec les jeunes filles et la vie diurne réelle. Parallèlement à l’éveil de la sexualité, l’écriture devient primordiale. Après Gide et Péguy, puis Sartre, voilà qu’apparaissent Joyce et Bataille. Joyce, Moix s’y confrontera – oui, c’est un duel, une sorte de duel, ils sont deux à batailler – sans jamais baisser les bras. C’est un point sur l’horizon à atteindre. Bataille, il le partagera en complicité amicale. Puis surgit Grainville, vivant, avec sa phrase de feu. Nouvelle adoration.

Moix est un être littéraire. Absolument littéraire. Le «Dehors» qu’il nous promet dans la deuxième partie de son roman est aussi un «Dedans» : on est en lui dans le deuxième versant du roman. Non plus entre les quatre murs du faux foyer familial, mais dans le cœur de l’élaboration littéraire. De la même façon qu’il était en Gide et en Péguy, puis en Sartre adolescent, il nous donne à percevoir ce que ça fait que d’être habité par la littérature : ça sert – ça peut servir – à séduire les filles. La plupart du temps, ça rate. Mais «ça» nous construit, et ça nous envole. Les amoureuses avérées ou supposées n’ont pas réagi, en leur temps, aux fougues épistolaires du jeune Yann. Une certaine Fabienne, à qui Moix concocte des cassettes  BASF 90 minutes d’anthologie – un peu de jazz, un peu de Gide, quelques poèmes perso, un peu de jazz, etc., et cela sur plusieurs tomes de cassettes – laissera tomber, comme ça, dans la conversation, quelques années plus tard, dans une angle de rues du quartier des éditeurs, qu’elle n’avait «peut-être» pas écouté ces cassettes. Le «peut-être» est assassin. Mais la rencontre a lieu alors que Moix se rend chez Grasset pour y déposer le manuscrit de Jubilations vers le ciel. On est ici «dehors» et même plus – on est à Paris et plus à Orléans – mais on est encore «dedans», dans Moix lui-même, dans son être littéraire.

Orléans est le roman de la survie par la littérature. Les «parents», et singulièrement le «père», n’auront eu de cesse, durant vingt ans, de confisquer à leur «enfant», avec coups et blessures, ses livres et juvenilia. Les jeunes filles en fleurs n’auront jamais été sensibles aux lettres, poèmes et débuts de romans que Moix leur aura offerts, non en partage mais en offrande. Il n’empêche… ces années terribles, ces années de plomb, en dedans ou en dehors, auront forgé le meilleur écrivain de sa génération. Orléans en est la preuve. Alors que tout, dans la matière observée et malaxée, pouvait laisser prévoir un néo-naturalisme à la Zola – que Moix rejette avec force – Orléans est le roman de l’irréconciliation romantique. On peut avoir été battu comme plâtre, voulu être Gide, Péguy, Conrad, en être passé par Sartre et Heidegger, s’être réconcilié avec les disciplines scientifiques grâce à Bachelard, avoir recopié des pages entières de Grainville pour séduire une jeune fille qui n’attendait rien d’autre que d’être célébrée pour ce qu’elle était – un corps désirable et désirant que l’on n’a pas osé ou pas pu satisfaire – on est devenu Moix l’écrivain. Mais ce passé composé, qui est, rappelons-le, un temps du présent dans la conjugaison, ne dit rien de la souffrance. Parce que la souffrance, elle nous traverse, comme nous traverse le temps. Nous ne sommes le produit de rien, au fond. Nous sommes nos blessures magnifiées.

Orléans est le roman d’une vie – d’un début de vie – et d’une écriture, placé sous le signe inconditionnel de la littérature, refusant les larmes et les cris du déballage et de l’autobiographie geignarde. Orléans est, par sa structure-même, la mise en évidence, et peut-être en perspective, que nous sommes ce que nous avons rêvé d’être, malgré et contre tout. Orléans n’est pas une leçon de vie – on en souhaiterait de plus légère –, c’est un texte fondamental, au sens de fondation, qui nous bouleverse sur tous les plans : humain, ontologique, régressif et prospectif, personnel et universel. S’écartant à dessein de toute référence psychologique ou psychanalytique, Orléans nous donne à voir et à comprendre une existence qui s’exprime par le prisme inégalé de la littérature.


Yann Moix, Orléans, éd. Grasset, 21 août 2019, 272 pages.

5 Commentaires

  1. Yann Moix – Renaissance de sur un plateau de Tv.

    Dans une confession on attend un jugement de Dieu .

    Sur un plateau de télévision on peut craindre de nager dans la Mer des Sargasses , ventre en l ‘air comme un comme un poisson englué d’amidon, on peut s’attendre à tout sauf à entendre un choeur céleste .

    Samedi soir, l ‘homme Moix a mis ses pas dans le charroi que Christ avait suivi.

    Des millions de paires d’yeux d’une émission publique sont plus pesantes que le regard d’un Dieu qui appartient à chacun sans que personne ne puisse s’en emparer .
    Les paroles lâchées comme autant de larmes ,le visage dévasté de l’écrivain – pêcheur ont résonné comme l ‘ image d’ une rédemption .
    Une chrétienne sans religion- Luce Caggini

  2. Nous ressentons le soulagement de notre codétenu à l’idée que le dernier crin de cheval auquel était suspendue l’épée de Damoclès planant au-dessus de sa tête ait enfin cédé au poids du néant. Espérons que celle-ci n’aura pas fait trop de dégâts en chutant sur lui. Souhaitons surtout que la terreur de voir réduite son effigie en cendres ne le poussera plus à monnayer son parcours de transfuge pour 1) l’abrogation d’une loi Gayssot sans laquelle il aurait de meilleures chances de s’en tirer au cas où son passé resurgirait l’année d’un potentiel Goncourt ou 2) la banalisation d’un djihadisme soft, lequel est à la double-péné nabienne des tours jumelles ce que le viol de rue est au viol en famille. Le Grand Remplacement est une composante fondamentale, historique, et totalement assumée de l’impérialisme panarabe. Si l’extrême droite cherche à légitimer son islamophobie par la menace que l’islam des Contre-Lumières exerce sur les États de droit, cela ne nous autorise pas à participer de l’instauration d’une République islamique de France ni à lutter contre les partisans de ladite laïcité revancharde comme si l’ennemi de la nation équilibriste auquel ils résistaient était la réincarnation de l’ennemi de l’intérieur tel que la Révolution nationale se le représentait sous les traits du communiste, de l’israélite, du franc-maçon et, plus largement, de l’étranger, qu’il fût ou non en situation irrégulière. Cela étant, je ne peux que souscrire à la réplique péremptoire de Moix à Morano selon laquelle « un jour, la France pourra être musulmane ». C’est d’ailleurs engagé sur ce faux plat d’un progressisme qui mérite mieux que le naufrage auquel le conduirait un humanisme mal digéré, que nous n’abandonnerons pas le combat les Lumières aux entristes de l’ordre du Temple.

  3. P.-S. du P.-S. : Contrer l’instinct de survie quand ce dernier nous recroqueville dans un collimateur. Toute cible peut induire une catalepsie par induction hypnotique. Jeter un œil au-dessus.

  4. P.-S. : Nous ne sommes jamais parvenus à inverser la courbe du lynchage. Le surmoi antijuif ne désenfle pas. Toute l’Acommunauté est concernée. Dans ce contexte de grande frustration, nous comprenons qu’il soit tentant d’éveiller la suspicion sur chacune des prises de parole d’un homme qui n’hésite pas à se prendre des coups pour repousser ce fléau.

  5. Il avait suffi de quelques semaines à mon prof de philo de Terminale pour me convaincre de couronner chacune de mes dissertations d’une synthèse marxiste. Il me faudrait une bonne dizaine d’années pour me débarrasser des derniers oripeaux d’un paradigme qui, s’il n’avait pas été échafaudé sur la base d’un sinistre constat d’échec du capitalisme, n’aurait jamais atteint une telle force magnétique. On est si sérieux quand on a dix-sept ans. On serait prêt à bouffer toute la merde idéologique du monde dès lors que cela nous offrirait la possibilité de recracher les non-sens de notre Histoire hypergonflée aux gueules mêmes qui nous avaient forcé à avaler les objections fécales que nous leur avions innocemment opposées, à la manière de l’immigrée juive du Locataire, qui va se vanter à Trelkovsky d’avoir déposé un petit souvenir malodorant sur le paillasson de tous les voisins auxquels Madame Dioz, parfaite incarnation de la petite classe dominante, faisait signer ses pétitions en faveur de l’expulsion des indésirables. « D’où tu parles ? » disait le soixante-huitard. Un demi-siècle plus bas, on dira : « D’où tu chies ? » Or, nous sommes tous passés par là. Et le problème n’est pas tant d’avoir cédé à la tentation de pousser nos hideux nettoyeurs dans leurs propres latrines avant qu’ils ne nous eussent flanqué un grand coup de pied dans le dos, mais de n’avoir jamais rien fait pour nous éloigner du bord de la cuvette. D’en arriver, trente ans plus tard, à expliquer l’antisémitisme à un ami juif par le comportement inqualifiable de certains Juifs. Ou, mieux encore, à se faire la caution morale d’une France révisionniste dont on devient le champion juif de la réhabilitation nationaliste. Alors, de quel père de substitution le Yann Moix de vingt ans a-t-il sucé l’étron négationniste ? je ne fouillerai pas dans une mémoire que je n’ai pas en poche pour faire la lumière sur ce point de noirceur. Je me bornerai donc à témoigner d’un compagnonnage dont la constance n’a d’égale que la vigueur, pour une part libératoire, pour une autre émancipatoire, celui d’un écrivain qui aurait pu ne pas choisir l’intranquillité sur ce tapis de ronces que déroule sous nos pieds l’inContinent européen, écrivain dont la maturation en dit plus long sur la colonne vertébrale que ne sauraient le faire l(es cris) de jeunesse.