La culture de l’Ukraine, nonobstant toutes les difficultés de son passé colonial sous la domination de la Pologne et, par la suite, sous celle de l’Empire russe, a son histoire. On le constate particulièrement lors des périodes de renaissance, liées en règle générale aux périodes de prise de conscience nationale et de luttes de libération, comme l’époque du baroque qui, en Ukraine, a revêtu des traits locaux particuliers, la période de l’avant-garde et du modernisme des années 1920, puis le mouvement des années 1960 – chistdessiatnyky –, mais aussi la Perestroïka et la période de l’accession à l’indépendance.

Percevoir la transmission et l’héritage dans l’avant-garde n’est pas une idée communément admise. Pourtant, on n’ignore pas qu’en rejetant la tradition classique, l’avant-garde puise dans l’archaïsme. L’influence des sculptures africaines sur les cubistes en est un des exemples les plus connus, mais pas unique, tant s’en faut.

C’est précisément l’élément archaïque de la culture populaire ukrainienne qui a inspiré Alexandre Archipenko, Casimir Malevitch, David Bourluk, Alexandra Exter, Anna Sobatchko-Chostak et Maria Siniakova. Des chercheurs comme Jean-Claude Marcadé, Dmytro Horbatchov ou Alexander Naiden ont déjà mis en avant cet aspect. Pour bon nombre de spectateurs qui ignorent l’archaïsme ukrainien, les créations des artistes susmentionnés ont pu sembler extrêmement étranges. Pourtant, elles sont parfaitement organiques et naturelles dans le contexte des sens, des images et des formes établis dans le folklore et l’art appliqué ukrainiens, où les choix chromatiques, le rythme de composition, la sémantique des signes se répètent inlassablement et sont perceptibles depuis des temps immémoriaux. Autrement dit : les créations qui, au début du XXe siècle, ont été perçues en Europe comme la manifestation d’une contre-culture d’avant-garde, étaient des reproductions de formes organiques d’une culture ancienne qui se trouvait à l’écart de la culture européenne.

La plupart de mes amis qui ont eu l’occasion d’approcher la culture ukrainienne dans toute sa diversité ont rapidement découvert, à leur grand étonnement, de nombreux noms, œuvres et phénomènes « dissimulés ». Le pouvoir impérial de l’URSS a bien contribué à cette « dissimulation ». Après l’introduction, en 1934, de la doctrine du réalisme socialiste, formulée officiellement comme « art socialiste de par son contenu et national de par sa forme », mais qui s’est avéré en pratique propagandiste de par son contenu et rétrograde de par sa forme, le pouvoir a stoppé l’évolution de la culture nationale pour des décennies. Cet arrêt artificiel d’un processus naturel de vie créative au moyen de la terreur d’État, des arrestations, de l’anéantissement physique des artistes et de leurs œuvres (ce qui a touché particulièrement des villes comme Kharkiv ou Kiev), est entré dans l’histoire sous le sinistre nom de la « Renaissance fusillée ».

Après les années 1930, l’unique forme de manifestation de la culture nationale autorisée était une sorte de folklore primitif et rustique, « profane », ce qui tendait à réduire toute la richesse et la multiplicité de la culture ukrainienne à l’art appliqué de l’artisanat populaire, aux spectacles scéniques musicaux et dansants (les chemises brodées, les pantalons bouffants etc.). Toute tentative d’évolution, de modernisation ou de professionnalisation était réprimée. Dès l’enseignement secondaire, le professionnel était opposé au populaire.

Toute démarche du milieu professionnel visant à moderniser les traditions nationales était particulièrement surveillée et interdite. Même l’art fondé sur une passion ésotérique et l’abstractionnisme étaient davantage accessible pour le pouvoir. Ainsi le « Club de jeunesse créative », où les peintres, les écrivains et les cinéastes se consacraient à la renaissance de la culture nationale et à sa relecture créative, n’a existé à Kiev que deux ans (de 1960 à 1962), avant d’être interdit par les autorités, alors qu’un club identique, « Couleur, musique, parole », portant le nom du grand peintre lituanien Mikalojus Ciurlionis, et consacré à la renaissance du modernisme mais sans « accent » national ukrainien, a fonctionné à Odessa de 1965 à 1990. Le mouvement des années 1960, né à la faveur d’un très bref dégel khrouchtchevien, était dans une grande mesure une « restauration », un rétablissement des idées et de l’esthétique des avant-gardistes. Roman Korohodsky, un culturologue et spécialiste de cinéma, soulignait l’héritage du modernisme Ukrainien : « Aucun phénomène historico-culturel ne peut venir du néant. Il est forcément “enraciné”. Les racines des chistdessiatnyky ukrainiens étaient la Renaissance ukrainienne des années [19]20. Elle a été, dans sa grande majorité, fusillée. Le reste a été “pris en otage” [obligé d’agir selon les règles imposées – G.V.]. Dans les années [19]60, les otages ne se sont pas conduits de la même manière : les uns se sont tus à tout jamais et étaient morts pour la société (Tytchyna, Hlouchtchenko), les autres se sont lancés dans un travail titanesque rappelant de temps en temps leur existence (Bajan, Vilde, Sentchenko, Rylsky) ; mais il y avait aussi ceux qui se reconnaissaient dans les chistdessiatnyky (Antonenko-Davydovytch, Kotchour, Logvin, Kompan, Apanovytch, Braitchevsky, Loukache, Kovalenko, Zakhariasevytch-Lypa, Levytsky…). »

Et plus loin : « La diversité des contacts, les discussions thématiques avec les aînés enrichissaient beaucoup les chistdessiatnyky. Nous avons enfin appris de première main le destin des acteurs de la Renaissance fusillée, leurs pensées et leurs idées fondatrices.
Comment ne pas se souvenir ici des interventions d’une grande densité intellectuelle de Mykola Bajan ou d’Anatoliy Petrytsky lors de la soirée en mémoire de Les’ Kourbas et, plus tard, de Mykola Kouliche ? Pour moi, c’était une véritable découverte. À partir de 1962, j’ai commencé à comprendre que trente ans auparavant, l’Ukraine connaissait une culture véritablement européenne. Elle a été détruite par les communistes, l’empire du mal, le totalitarisme. »

Le non-conformisme en tant que manifestation de la pensée a fait naître en URSS une contre-culture dotée de sa propre échelle de valeurs quant au comportement social, la politique et l’esthétique. Le mouvement des dissidents et les milieux artistiques se croisaient, trouvant une communauté de pensée dans la compréhension de l’importance des droits individuels, protestant chacun à leur manière contre le collectivisme promu par la propagande officielle. Le pouvoir luttait contre le non-conformisme en Ukraine avec une application bien plus grande qu’à Moscou, car la partie agitée et insoumise de l’Empire demandait plus de contrôle (les combats contre le NKVD-KGB des résistants ukrainiens ont duré encore onze ans après la fin de la guerre, jusqu’en 1955, et des combats sporadiques ont eu lieu même plus tard, en 1960, 1967 et 1976). À la différence du non-conformisme russe, il y avait parmi les peintres ukrainiens moins de révolte sociale et politique, mais bien plus de préoccupations liées à la renaissance de la langue de l’art à proprement parler, et à sa libération des canons totalitaires. Beaucoup s’appuyaient, comme cela a déjà été mentionné, sur l’expérience de l’avant-garde ukrainienne et la tradition nationale populaire. Un grand nombre s’efforçait de la repenser conformément aux processus culturels qui se déroulaient en Occident, bien qu’ils ne disposassent que de peu d’informations sur le sujet en raison de la censure. À Kiev, Odessa et Kharkiv ont fait leur apparition des unions de peintres qui, bien souvent, ignoraient l’existence l’une de l’autre. Les œuvres ne pouvaient être exposées que dans les appartements ou les ateliers des artistes. À Kiev existaient de petits groupes disparates dont la composition changeait sans cesse : Alla Horska, Ludmyla Semykina, Opanas Zalyvakha, Anatoli Trehoub, Voudon Balytsky, Valériy Lamakh, Fedor Tetianytch, Ernest Kotkov, Viktor Khamkov, Oleksandr Chouldijenko et d’autres. À Odessa, dans les années 1960–70, s’est formé un cercle très soudé de peintres non-conformistes :
Alexandre Anoufriev, Oleg Sokolov, Ludmila Yastreb, Andrey Antonuk, Yuriy Egorov, Viktor Marynuk, Oleg Volochine, entre autres. Ils exposaient dans des courettes (Vagritch Bakhtchanian, Mikhail Bassov, Yuriy Koutchoukov, etc., Kharkiv, 1965) ou dans des usines désaffectées (l’exposition de peintres de Kiev Anatoly Trehoub et Voudon Balitsky en 1965). L’exposition qui a fait le plus de bruit a eu lieu en 1967, en plein centre d’Odessa, dans l’enceinte de l’Opéra d’Odessa en travaux (Valentyn Khrouchtche, Viatcheslav Sytchev).

Le milieu des non-conformistes de l’Ukraine occidentale différait encore davantage du milieu russe. En premier lieu, parce que le modernisme n’avait pas besoin d’y « renaître » à la suite d’une rupture artificielle des traditions. Bien au contraire, à Lviv, Oujhorod et Ivano-Frankivsk (Stanislaviv), après l’arrivée des troupes soviétiques et dans les conditions de l’occupation soviétique, continuaient à travailler des peintres formés à Vienne, Cracovie, Varsovie : Adalbert Erdeli, Leopold Levytsky, Yaroslav Mouzyka, Ernest Kontratovytch, Roman Selsky, entre autres. Certains enseignaient, assurant la continuité de la tradition européenne et moderniste. Ainsi, R. Selsky avait créé dans son appartement de Lviv une « Académie clandestine », où l’on pouvait non seulement apprendre l’art de la peinture mais aussi étudier la culture européenne. Plusieurs générations de peintres ont fréquenté cette « Académie ». L’atmosphère de continuité des traditions et de proximité mentale avec l’Occident empêchait le pouvoir d’imposer pleinement ses canons idéologiques. Petit à petit, des courants entiers de non-conformisme se sont créés en Ukraine occidentale. « L’école de Transcarpathie » était composée de peintres de différentes générations qui travaillaient essentiellement à Oujhorod : Pavel Bedzir, Elisaveta Kremnitskaia, Ferents Seman, Samuel Ackerman, Elder Efindiev et d’autres. Elle a eu une grande influence sur les peintres chistdessiatnyky de Kiev et d’Odessa. L’école non-conformiste de Lviv était bien plus importante et a également touché plusieurs générations : Karl Zvirinsky, Roman Touryn, Lubomyr Medvid, Oleg Minko, Zinoviy Flint, Roman Petrouk, entre autres.

Après une longue période de réaction et de stagnation qui a duré de la fin des années 1960 jusqu’au milieu des années 1980, on a assisté à une « troisième renaissance », qui a touché tous les domaines de l’art ukrainien. La perception du monde et le comportement social des peintres de cette époque étaient comparables à ceux du non-conformisme russe. Toutefois, grâce aux changements survenus dans la politique et dans la vie sociale (Perestroïka), la contre-culture est progressivement devenue une sous-culture et, par la suite, dans les premières années de l’indépendance, elle a même prétendu au rôle du mainstream. Le trait le plus marquant de la perception du monde des artistes à cette époque était le personnalisme. Il serait faux de prétendre que tout le monde lisait les articles d’Emmanuel Mounier ; pourtant, l’évolution de la vision du monde des chistdessiatnyky, sa radicalisation, ont conduit bon nombre d’artistes vers des idées semblables à celles du philosophe français. La prise de conscience de l’importance capitale de l’origine personnelle et individuelle dans tous les domaines de la vie et de la création a été ce signe de ralliement qui a permis d’associer à la « troisième renaissance » des groupes très hétérogènes (de par leur esthétique et leur état d’esprit) de peintres, de musiciens et d’écrivains.
Ces processus, baptisés de « Nouvelle vague » sur le territoire de l’URSS, ont acquis des traits originaux en Ukraine. Les auteurs invoquaient l’esthétique du baroque ukrainien, ce qui correspondait bien au postmodernisme, et, en peinture, aux travaux des transavant-gardistes italiens. Ainsi, tout comme dans les périodes précédentes d’essor de la culture ukrainienne, les particularités archaïques ont été artistiquement transfigurées et associées aux tendances actuelles dans le développement de la culture mondiale.

La « Nouvelle vague » a existé jusqu’au milieu des années 1990 ; on en trouvait des représentants dans toutes les grandes villes d’Ukraine, et dans chaque endroit leurs œuvres avaient une coloration locale particulière. Mentionnons notamment les photographes Yuriy Kosin, Boris Mikhaïlov, Mykola Trokh, ainsi que les peintres Serhiy Anoufriev, Volodymyr Bovkoun, Volodymyr Bakhtov, Leonid Voytsekhov, Olexandr Hnylytsky, Oleh Holosiy, Roman Jouk, Pavlo Kerestey, Volodymyr Kostyrko, Volodymyr Kaufman, Pavlo Kovatch, Olexandre Roïtbourd, Viktor Sydorenko, Yuriy Sokolov, Anatoliy Tverdy, et les écrivains Yuriy Androukhovytch, Serhiy Jadan, Andrei Kourkov, les groupes musicaux « Braty Gadukiny », « VV », les théâtres Dakh et Berezil, etc.

Les peintres de la « Nouvelle vague » ont exploré des techniques et des matériaux nouveaux pour l’Ukraine ; ils ont introduit les installations, le vidéo-art, le cyberart, ainsi que diverses formes d’actionnisme.
Pour les peintres des générations suivantes, liés dans une grande mesure à « la révolution orange » de 2004, l’actionnisme social est devenu une forme d’expression dominante. Les problèmes de la plastique, de la couleur et de la maîtrise des matériaux ont cédé la place à l’idée et à l’activité de l’expression, ce qui a rapproché ces artistes des idées du conceptualisme dans l’art. Bien souvent, leur vision du monde est devenue contraire à celle des artistes des années 1960 et de la « Nouvelle vague », car ils aspiraient au travail en groupe et non à l’art individuel ; le personnalisme cédait le pas au nom de la cohésion du groupe et de l’efficacité du combat commun pour la transformation de la société, comme l’ont illustré les groupes « R.E.P. » (Kiev), « Soska » (Kharkiv) et « Femen » (Kiev).

Les événements de 2013/2014 – le soulèvement contre l’arbitraire et le despotisme, le Maïdan, la guerre contre la Russie, le rapprochement avec l’Europe – se sont déroulés sur fond d’une croissance inégalée du patriotisme et de la renaissance d’une identité nationale. Cet état d’esprit étonne particulièrement dans le sud et l’est de l’Ukraine, prétendument « pro-russes ». Et si Huntigton traitait à juste titre l’Ukraine des années 1990 de « pays divisé » (entre deux civilisations), après le Maïdan cette division est en train de disparaître rapidement. Tous ces bouleversements vont immanquablement provoquer des transformations considérables dans les idées et l’esthétique des œuvres, et donner naissance à de nouvelles générations de créateurs. Mais il est encore trop tôt pour en tirer des conclusions.

Traduit du russe par Iryna Dmytrychyn



Un dossier dirigé par Galia Ackerman et réalisé avec le concours du Forum Européen pour l’Ukraine.
Remerciements : Iryna Dmytrychyn, Eric Tosatti, Constantin Sigov, Leonid Finberg, Gleb Vycheslavsky.

Sommaire

GALIA ACKERMAN Pourquoi ce numéro ?
TIMOTHY SNYDER Une histoire civique
BERNARD-HENRI LÉVY Il faut défendre l’Ukraine
OXANA PACHLOVSKA L’Ukraine, dernière frontière de l’Europe
VOLODYMYR YERMOLENKO Des ours et des hommes. L’Ukraine et la Russie dans la politique mondiale
TARAS VOZNIAK La Galicie aujourd’hui
REFAT TCHOUBAROV Le drame des Tatars de Crimée
CONSTANTIN SIGOV La liberté de l’Ukraine et la musique de Valentin Silvestrov
GLEB VYCHESLAVSKY Une culture dissimulée
DMYTRO HORBATCHOV L’avant-garde ukrainienne
IRINA MELECHKINA Morceaux choisis de l’histoire du théâtre ukrainien
VICTORIA MIRONENKO La photographie ukrainienne de la période de l’indépendance
LUBOMIR HOSEJKO Le cinéma odessite sous la NEP et la politique de l’indigénisation
MYKOLA KHVYLOVY Moi, romantica
MIKHAÏL HEIFETZ Il n’en est pas de plus grand dans la poésie ukrainienne…
VASSYL STOUSS Poésies
LINA KOSTENKO …Je suis tout ce que j’aime
SERHIY JADAN Le Journal de Louhansk et Réfugiés