Durant des décennies, de L’Être et le Néant de Sartre en 1943 à L’être et l’événement d’Alain Badiou en 1988, le paysage philosophique français est influencé par la lecture déterminante de l’œuvre de Heidegger. Tout au long de la seconde moitié du vingtième siècle, la question de l’être et du sens d’« être » posée dans le traité Être et temps en 1927, Sein und Zeit, reste décisive pour les penseurs de premier plan comme Merleau-Ponty, Levinas, Arendt, Strauss, Foucault ou encore Derrida. Renouvelant la phénoménologie initiée par Husserl, la pensée de Heidegger marque l’entrée audacieuse de la philosophie occidentale dans sa modernité.

Qu’en est-il désormais ? « À beaucoup d’égards nous philosophons encore aujourd’hui avec Heidegger, en reprenant les questions émises par lui », annoncent les philosophes Joseph Cohen et Raphael Zagury-Orly, en ouverture de leur passionnant essai L’Adversaire privilégié. Par-delà la métaphysique, l’analytique du Dasein ouvre la question de l’existence humaine et interroge aussi bien la vérité, l’histoire, l’éthique ou la science.

Mais cette méditation, précisent d’emblée les deux auteurs, est inséparable de l’adhésion de Heidegger au Parti Nazi en mai 1933 et de sa mise au service de l’administration allemande, par la prise en charge du rectorat de l’université de Fribourg. « Nous n’avons jamais été dupes, poursuivent les essayistes, du rapport à l’histoire dans lequel cette pensée philosophique nous enserre. » Car l’engagement politique de Heidegger au nazisme se double de l’antisémitisme au cœur de sa pensée, révélé notamment par les Cahiers noirs, écrits à partir de 1931 et publiés depuis 2014 sous la direction scientifique de Peter Trawny, et déjà dénoncé dans les ouvrages de Victor Farias (1987), Hugo Ott (1988), Jean-François Lyotard (1988), Marlène Zarader (1990) ou Emmanuel Faye (2005). Le présent ouvrage, L’Adversaire privilégié, fait un pas de plus, et se donne pour objet de réexaminer l’ensemble de la philosophie de Heidegger en analysant l’antisémitisme et l’antijudaïsme qui l’animent.

L’ignominie et l’horreur au cœur de la philosophie : « En déployant un geste hautement philosophique, la pensée de Heidegger constitue et se constitue aussi en un indéfectible antijudaïsme et insécable antisémitisme. Ainsi, nous verrons en quoi ce penseur dont toute l’œuvre est puisée au cœur de la question fondamentale de l’histoire de la philosophie – question en vue du sens de l’être – perpétue en son nom une violence incommensurable et inédite à l’égard du judaïsme. » Faudrait-il, désormais, faire à la fois avec et sans Heidegger ?

J. Cohen et R. Zagury-Orly précisent le projet de leur recherche : Heidegger est « l’adversaire privilégié », comme l’indique le titre du livre. S’il est impossible de dissocier l’homme des conséquences politiques de ses idées, tant la décision et la responsabilité constituent le socle de la doctrine heideggérienne, en revanche, bannir la totalité d’une œuvre de l’histoire philosophique, c’est prendre le risque de son retour pernicieux en forces vicieuses, insoupçonnées. Suivant Levinas et Derrida, les auteurs opèrent une déconstruction hypercritique pour discerner ce qui se cache dans les tréfonds du dispositif : faisant de ses écrits le lieu de l’exclusion, de la violence à l’égard du judaïsme, Heidegger devient l’adversaire direct de la pensée. « Il demeure, pour nous, un adversaire à ne jamais perdre des yeux », précisent les auteurs. Maintenir la vigilance face à Heidegger permet, en retour, de conserver intacte l’exigence de responsabilité vis-à-vis de toute démarche philosophique, quelle qu’elle soit.

Où se situent l’antijudaïsme et l’antisémitisme dans cette philosophie ? Comment Heidegger appuie-t-il ses idées sur le déni de l’être, refusé au judaïsme ? Se faisant passer pour une méditation anti-technique, la pensée de Heidegger déploie une hypertechnicité qui exclut le judaïsme comme « impensable », condamné à l’« auto-annihilation ». Le rejet du judaïsme joue un rôle d’autant plus déterminant dans le projet intellectuel de Heidegger qu’il est ici catégorique : le penseur de la Forêt-Noire exclut le judaïsme de l’histoire et de la vérité de l’être. Par le procédé de son « auto-annihilation », l’héritage hébraïque disparaît, raturé, effacé et fixé dans l’isolement. Heidegger fait du messianisme juif un simulacre, une temporalité vide. Les auteurs concluent : « Le judaïsme serait ainsi, pour Heidegger, un absolu manipulateur, le comploteur par excellence, qui ne cesserait de mettre en scène une grandiose machination. »

Que faire face à une pensée contaminée par une telle haine, un antisémitisme aussi délirant ? Malgré la tentation de le mettre hors-jeu, le livre nous invite plutôt à « faire avec ». Comme le signalent les deux auteurs, Heidegger n’est pas l’ennemi. Mais il reste désormais pour tous l’adversaire privilégié.


Joseph Cohen et Raphael Zagury-Orly, L’Adversaire privilégié. Heidegger, les juifs et nous, éd. Galilée, 195 p., 18 €.

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