Je ne voulais pas réagir à chaud à la décapitation de mon collègue Samuel Paty. La pédagogie n’est pas audible dans le temps immédiat de la réactivité et de l’émoi compassionnels. Comme le dit Robert Badinter, il faut savoir se taire…

Puis parler. Cela aurait pu être moi. Évidemment. Je ne suis pas loin du prototype idéal. 

Cet acte ignoble de décapitation n’est pas isolé mais est l’aboutissement de deux logiques : celle du prosélytisme, de la dynamique d’un islam très loin d’Avicenne, d’Averroès, d’Ibn Arabi, des traditions soufies. 

J’ai toujours été très circonspect envers une religion qui brûlait les livres de ses propres philosophes pour cause de littéralisme, dans un esclavage du dit. L’islam n’a pas fait son travail sur les textes. Elle devient une forme de misologie au bénéfice d’une virulence essentiellement géopolitique.

On hurle à la République quand elle est morte depuis bien longtemps, quand la dernière réforme du lycée l’a enterrée définitivement à titre de principe. La République, c’est la liberté, plus l’égalité. Où est l’égalité dans un bac qui va dépendre essentiellement de son établissement ?

On a renoncé à l’égalité pour rendre possible un bac du pauvre. La laïcité n’a jamais été une neutralité mais elle demeure une dynamique. Elle n’a pas seulement une fonction négative de limite, mais une fonction positive, liée à un besoin fondamental, l’idée d’être capable de vivre ensemble au-delà de nos différences. Unité dans la diversité comme dit Leibniz.

Il faut rappeler quelques faits pour comprendre. Le modèle anglo-saxon s’imposant depuis l’affaire du foulard islamique de 1989, on a laissé la République et la spécificité française de côté au profit d’un modèle multiculturaliste. Excusez-moi de faire mon professeur, mais je suis professeur !

Venons-en à la première crise qui touche le principe de laïcité. En 1989 a lieu la première querelle autour du voile islamique. Je vous en parle parce qu’elle illustre la confusion dans laquelle nous sommes aujourd’hui, au niveau du sens réel des mots et de ce qu’engage le principe de laïcité que certains religieux appellent le laïcisme. 

Dans les années 80, les politiques font une confusion grave et importante, cette confusion perdure aujourd’hui, entre l’idée de République issue de la Révolution française et l’idée de démocratie telle que la modèle l’histoire anglo-saxonne.

Une telle confusion est particulièrement sensible lors de l’affaire du voile. Certains politiques préconisaient l’interdiction du foulard à l’école, au nom de la République indivisible et laïque. Et vous comprendrez que si la laïcité est unique dans le monde, c’est parce qu’elle est liée à l’acquis de la Révolution française et à l’idée de République. Les autres prêchaient la tolérance au nom de la démocratie. Alors quelles différences y a-t-il entre la République et la démocratie ? 

Toutes les vraies Républiques sont démocratiques. Donc l’idée de République islamique ou la République démocratique du Congo ne sont pas de vraies Républiques parce qu’elles ne se déploient pas à partir du suffrage universel ou que ce suffrage est dévoyé. Mais toutes les démocraties ne sont pas républicaines : l’Allemagne, les États-Unis, l’Angleterre par exemple. Il y a, dans l’idée de République, quelque chose d’unique au monde, une dynamique et un pari.

La République, c’est la liberté, plus la raison. C’est en tant qu’être raisonnable, capable de s’imposer à soi-même des règles et de les comprendre que tout citoyen vivant en République possède des droits inaliénables, et non en tant qu’il serait une créature de Dieu. L’idée d’autonomie résume parfaitement cette conception de l’homme, liée à la République. Unité dans la diversité. 

Donc le principe de laïcité et l’idée de République sont contigus, ils se touchent, ils s’appellent l’un et l’autre. Les deux ont été totalement dévoyés en fonction d’un paradigme différent. Désolé, mais je n’ai pas envie de participer aux manifestations et aux contritions. Oser dire à l’islamisme « vous ne passerez pas » alors qu’il est déjà passé, c’est avoir un sens de l’histoire qui n’a rien à voir avec les faits et avec la France. 

Voulez-vous des faits pour vous montrer que la décapitation de Samuel Paty est l’aboutissement d’une logique, d’une cohérence ? 

En 2002, le livre Les Territoires perdus de la République paraît et annonce la dynamique antirépublicaine à l’œuvre dans l’école moderne. Plus de juifs scolarisés dans le 93. Certains en rêvaient, la République au froc baissé l’a fait ! Impossibilité d’enseigner la Shoah, le conflit israélo-palestinien, voire impossibilité d’enseigner tout court. Faire comme si de rien n’était. « Loyauté et devoir de réserve » sont les devises des proviseurs. Une herméneutique déjà bien particulière du « vivre ensemble ».

En 2006, le philosophe Robert Redeker publie un article dans Le Figaro lui valant une fatwa, une condamnation à mort. À cette époque, il y a une certaine réaction, un certain émoi. 

Le 25 mars 2009, le réalisateur Jean-Paul Lilienfeld dans son film La Journée de la jupe, avec Isabelle Adjani et Denis Podalydès, dit l’essentiel de l’abandon de l’école et de la désintégration de la République. Regardez de nouveau le film ! Qu’en a-t-on tiré ? Rien. 

Les inspecteurs de l’Éducation Nationale se vantent de la « démocratisation de l’école » (sic) en escamotant éhontément sa dimension républicaine. On vous propose de faire du bouche-à-bouche sur un cadavre. Je ne suis pas nécrophile. 

Le 2 décembre 2015, Daech lance une fatwa contre les professeurs de l’école publique et demande aux musulmans de France de retirer leurs enfants des écoles publiques. Peu de réactions des médias et des politiques. Ces politiques nous avaient pourtant demandé, en tant que professeur, de défendre la République et nous avaient envoyé au front en janvier de la même année, pour parler avec nos élèves de ce qu’il s’était passé lors de l’attaque de Charlie Hebdo.

J’ai enseigné en prison de 2006 à 2009. J’ai vu monter le prosélytisme religieux qui devient presque banal dans les écoles. Je suis de ceux qui enseignent la Shoah et qui ne s’arrêteront pas. Je préfère démissionner à ce moment-là. Qu’on me décapite. Je comprends ceux qui ne veulent pas faire de vagues. Mais mon côté Léo Ferré, c’est la mémoire et la mer. C’est un impératif catégorique, une question de vie ou de mort sans formule de style. 

J’enseigne la Shoah, d’un point de vue philosophique, depuis vingt ans. Ce sont les cours où j’ai le plus de silence. J’ai enseigné 17 ans en REP+. La seule chose que mes classes de STI connaissaient de la Shoah était la quenelle de Dieudonné. Il fallait prendre le temps d’expliquer, calmement. J’étais seul. Alors les cadrages du gouvernement, je n’en ai pas besoin, je n’en ai pas envie. La bonne conscience de la lâcheté institutionnelle, ce sera sans moi.

Et quand je parle de République, je sais de quoi je parle. Je la porte en moi. Mon parcours scolaire, aujourd’hui, serait impensable, impossible. On a tué le sens de l’école. Je me suis engagé pour un idéal que les décideurs ont conchié sans le dire parce qu’il faut rationaliser les moyens sans fin. Voilà, c’est fini. 

La Shoah, je suis assez bien placé pour dire que c’est un Golgotha d’écrire sur ce thème, lorsque vous donnez à penser et pas seulement à vous souvenir sur ce thème, vous êtes seul. Inexorablement.

Le gouvernement vient de décider de remplacer la matinée républicaine et pédagogique de sensibilisation des valeurs universelles par une minute de silence. Cette palinodie est tellement symptomatique de ce renoncement à l’œuvre dans l’immonde… L’institution n’est pas à une lâcheté près… C’est le premier pas qui coûte. Je continuerai à enseigner la Shoah sans l’aide de l’institution. Je n’en veux pas, je n’en veux plus, elle s’est suffisamment dévoyée, qu’elle me foute la paix ; qu’elle s’en lave les mains ! Elle est très douée pour ça. 

Je publie Bilan métaphysique après Auschwitz. Les écrivains incandescents aux Éditions Ovadia, vendredi 30 octobre, quand les librairies ferment. Je continuerai inlassablement à faire penser parce que « Le contraire de la vérité n’est pas l’erreur mais la lâcheté. » (Nietzsche). Je resterai debout dans ma solitude d’enseignant.