En 1934 René Magritte peint un étonnant hybride, une femme-poisson. L’Invention collective est le titre qu’il donne à son tableau. La créature est l’inverse exact de la sirène des contes et des mythologies : le buste est animal, et le bas du corps, à partir de la taille, féminin. La sirène montre ici son sexe et n’a pas de poitrine, ni de bras. Oriane Jeancourt-Galignani imagine une gravure qui représenterait une femme-écrevisse, selon le même ordre que Magritte : tête animale et corps féminin. Mais la femme-poisson de Magritte est échouée sur le rivage, alors que la femme-écrevisse de Jeancourt-Galignani danse dans un paysage champêtre. L’une est morte, ou agonise, l’autre bouge en cadence, bien vivante. Le tableau surréaliste est déconcertant, référentiel, il inspire la surprise tout autant que le dégoût. La gravure, elle, est mystérieuse, on y devine un symbolisme moins sexuel que psychique, capable d’émouvoir hommes et femmes à la fois. La femme-poisson de Magritte surgit à l’évidence de la mer, ou de l’océan, c’est-à-dire de l’eau salée, tandis que la femme-écrevisse évoque le ruisseau ou la rivière, l’eau douce. Mais, comme il s’agit d’une gravure, elle surgit surtout d’un bain d’acide, d’une eau forte. Eau douce/eau forte. Il faut sans doute aller chercher du côté de cette opposition-là pour comprendre l’émotion qui naît à la lecture de ce roman.

Tout commence dans l’atelier de Rembrandt, au mitan du XVIIème siècle, à Amsterdam. Saskia vient de mourir, le Peintre – dans la première partie du roman Rembrandt n’est pas nommé, il apparaît tout simplement sous le nom de Peintre avec une majuscule – embauche une veuve nommée Margot pour s’occuper de son jeune fils Titus. Margot et le Peintre deviennent amants. Au plein cœur de leur liaison s’insinuent les différentes versions de la gravure de la Femme-Ecrevisse. Le Peintre est jaloux de ce motif, sur lequel il revient sans cesse et dont il refuse de vendre les tirages. Margot est fascinée par ce  corps hybride né de la psyché de son amant, elle voudrait en donner sa propre version mais le Peintre le lui interdit. Oriane Jeancourt-Galignani base la première partie de son roman sur un épisode peu glorieux de la vie de Rembrandt qui a fait interner une de ses maîtresses dans un asile de fous. L’autrice, à partir de ce substrat authentique, brosse le portrait d’une femme bridée et révélée, contrainte et libérée. Elle est la femme-écrevisse qui accouche d’elle-même.

La gravure voyage, toujours aussi mystérieuse et fascinante. La construction du roman est ainsi faite que l’on bascule de 1642 à 1999 pour revenir ensuite dans les années 1920. On quitte Amsterdam pour se retrouver à Paris et Londres, puis dans le Berlin d’avant-guerre. Avec comme fil rouge cette Femme-Ecrevisse qui conduit invariablement à l’asile ou à l’aliénation, qui dévie les trajectoires et contourne les changements de patronymes de ceux qui la contemplent. Ce n’est pas une malédiction, c’est un itinéraire. Un itinéraire psychique, historique et humain. A la fin du XXème siècle, nous retrouvons la gravure dans une des salles du Louvre. Un jeune homme nommé Grégoire et sa sœur cadette vont visiter la Femme-Ecrevisse. Ils sont seuls au monde, ou tout comme. Leurs parents voyagent, pour des affaires immobilières. Leur grand-père Ferdinand est en fin de vie dans son appartement cossu, on connaîtra son histoire dans la dernière partie du roman, il a été acteur aux temps du muet, remarqué par les plus grands réalisateurs. La gravure du XVIIèmesiècle les poursuit et les devance, à la fois. Elle dit quelque chose d’eux, quelque chose de la folie et de l’obstination, du passé familial et de sa négation. 

Qu’est-ce qu’un monstre, en art ? Et qu’est-ce que l’art provoque en nous ? Voilà les questions vertigineuses que pose le roman d’Oriane Jeancourt-Galignani. La gravure de la Femme-Ecrevisse est la marque d’un indubitable désir de liberté : émancipation avortée chez Margot, au XVIIème ; refus de sa classe bourgeoise et plongée dans l’univers cinématographique pour Ferdinand dans une Allemagne pré-hitlérienne ; fuite de Grégoire, au tournant du XXIème siècle, et remontée dans un passé familial nié. La Femme-Ecrevisse symbolise, dans le roman d’Oriane Jeancourt-Galignani, cette part d’ombre qui soudain s’illumine et explose de vérité. C’est la force intime d’une œuvre d’art qui est ici interrogée. Du petit Titus, fils de Rembrandt, à Grégoire notre contemporain, c’est aussi la place des enfants, et l’attention qui leur est portée, qui est envisagée.

Cette Femme-Ecrevisse, toute révélatrice qu’elle soit de la trajectoire des trois personnages principaux du roman d’Oriane Jeancourt-Galignani, reste tout de même énigmatique, et là est sa force. On se souvient de cette scène du film Milou en mai, de Louis Malle : Michel Piccoli plonge ses bras dans la rivière, ou plutôt dans le ruisseau, quelques minutes plus tard il les retire, et des écrevisses sont venues se fixer sur sa chair. Voilà une manière pittoresque de pêcher. En lisant La Femme-Ecrevisse, en sourdine, cette image cinématographique est en persistance rétinienne, comme l’est le tableau de Magritte : on est, dans cette lecture, emporté par le charnel et le symbolique, pris dans l’effroi et sans cesse questionné. La Femme-Ecrevisse est, sans conteste, un roman échafaudé à l’eau forte. Un des romans les plus prenants et les plus surprenants de cette rentrée littéraire.


Oriane Jeancourt-Galignani, La Femme-écrevisse, éd. Grasset, coll. Le Courage, 2 septembre 2020, 400 p.

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