Je suis un lecteur tardif de Carrère. J’y suis venu ces derniers mois par la lecture de Limonov. Il restait pour moi l’écrivain derrière L’Adversaire. Je l’imaginais, avec une arrogance matinée d’ignorance, comme l’écrivain des faits divers, dont le seul nom sentait la France qui n’est jamais à l’heure du monde. Je l’imaginais autocentré sans jamais l’avoir lu. Réparer le monde, c’est vrai, n’est pas son souci. Sa découverte a changé bien de choses pour moi. Il m’a appris à considérer le paysage, à m’intéresser à ce qu’est une géographie humaine. Le personnage est pourtant longtemps resté une énigme. Alors c’est qui ou plutôt c’est quoi, Emmanuel Carrère ? Le grand-écrivain-national, figure totémique des lettres françaises ? C’est plus complexe que ça. Un homme blessé qui s’intéresse à des vies brisées pour raconter quelque chose sur nous. Je crois que c’est ça Carrère, un homme blessé avec une œuvre. Yoga est justement là pour nous donner à voir cet homme. Les premières pages ont un parfum familier. Je me dis, un peu sûr de moi, que je sais ce que je vais lire ; une énième variation sur la dualité entre richesse matérielle et pauvreté spirituelle. Une sorte de livre new age ; différent cette fois, forcément différent parce qu’écrit par Emmanuel Carrère. Ce n’est pourtant pas un livre sur la méditation ; il la dépasse, l’observe avec une certaine hauteur, une interrogation presque condescendante. Je n’aime pas les petits livres « souriants et subtils ». Ce n’est pas qu’ils sont mauvais, non, je ne m’y fais pas, c’est tout. Yoga est beaucoup de choses : une variation sur la quête de sens, la mort, la fuite, une hésitation sur l’acte d’écrire et son efficace mais assez peu sur la méditation. Le titre, laconique à souhait, malin comme son auteur, contraire, résolument contraire, peut dérouter. Je crois que les titres sont une science ; les meilleurs sont ceux qui disent tout l’air de rien. Yoga.

C’est escarpé, une géographie humaine. Elle a des bosses et des pentes et des virages. On s’y perd souvent. En tout cas, moi, je m’y perds, et Carrère m’aide à voir plus clair, m’indique une voie de sortie. La promenade vaut sans doute le coup, même si elle éprouvante. On y fait de jolies rencontres. On y vit des expériences qui nous hantent. Pour les plus chanceux d’entre nous, on tombe parfois sur l’amour vrai. Dans cette vaste géographie humaine, sans cesse secouée par des vagues, des vagues pleines de pensées pauvres et d’idées fixes, j’apprends à considérer mes propres faiblesses, pourquoi pas à les aimer. Là se trouve le sens d’un livre qui nous pousse dans nos retranchements. C’est une lecture inconfortable, voire, par moments, violente. Le type de violence dont on parle quand on veut « se faire violence » au sport par exemple. Une dépense (psychologique ici) si importante qu’elle nous fait vaciller. C’est sans doute en parlant de soi que l’on peut parler des autres. C’est même d’ailleurs le fond du principe d’élucidation du monde : parler de soi. Il y a, c’est évident, un peu d’orgueil chez Carrère. Valéry disait qu’il naît de l’impuissance. Être étranger à soi-même et avoir le sentiment de ne pouvoir rien faire, d’être cantonné à observer, à se regarder tomber. Je pense qu’elle est là, vaguement identifiable, cette impuissance dont naît l’orgueil. Il en a fait un livre de cette impuissance ; enfin plusieurs. On se demandera, bien sûr, si c’est suffisant pour faire un bon livre, si la corde n’est pas un peu usée, si la littérature française n’est pas qu’un club de stylistes déprimés. Eh bien non, ça suffit l’impuissance. C’est même la fondation, ébranlée, à l’allure de ruine, sur laquelle on essaie de bricoler quelque chose. L’impuissance, là encore, ça sonne juste. Il y a autre chose pourtant dans le livre. Je ne pense pas qu’il s’agisse de mélancolie, encore moins de chagrin. Ce n’est pas ça ; ça ne peut pas être que ça. Ce serait trop simple. C’est plutôt de la détresse, une détresse si profonde que la seule façon de s’en débarrasser est d’y céder. Tomber dedans comme on rend les armes pendant une session de yoga, quand la colonne vertébrale refuse de tenir, que le corps s’affaisse. Il s’agit bien de ça dans ce livre, tenir. À quoi on tient ? Comment on tient ? Ces questions ne sont jamais explicitement éclairées dans le texte. Si vous cherchez des réponses, vous serez d’ailleurs probablement déçu. Et puis les réponses n’ont que peu d’intérêt ; ce qui importe, c’est le chemin qui mène à elles. Les chercher d’accord ; les donner, non, ce n’est pas le rôle des écrivains, plutôt celui des religions. Emmanuel Carrère est tout sauf un prophète ; enfin je crois. C’est parce qu’il n’a pas de réponses à donner qu’il faut lire ce livre. L’auteur ne fait pas le beau mais écrit vraiment. Une fois la volonté de plaire abolie, il reste un écrivain. C’est assez rare.

Le tour de force est réussi. La non-fiction, comme on l’appelle vous savez où, a enfin trouvé un endroit où atterrir. Elle s’enracine dans le malheur d’un homme qui est un peu celui de chacun d’entre nous. Oui, celui de chacun d’entre nous, car on a tous eu à se débattre avec cette médiocrité, avec ce sentiment que rien ne vaut la peine d’être considéré, même pas soi. Alors, oui, chacun à des degrés divers mais quand même. Je me dis que malgré tout il existe des paradis artificiels : le sexe, la drogue, l’alcool, la bonne conscience, l’écriture, mais ça n’y change rien au fond. La vérité est là, souveraine, mesquine mais très réelle : « la réalité n’a pas besoin de moi ». Pessoa a écrit ça quelque part ; il a raison.

Tous les livres de Carrère, depuis L’Adversaire, suivent la même trame. Le paysage n’est jamais fixé ; toujours mouvant, un peu borderline. Ce n’est pas solide, un livre de Carrère. Ses récits se dérobent sous nos pieds, sans qu’on s’en rende trop compte, comme ça. On tombe nez-à-nez avec des abîmes, des failles ou, plutôt des gouffres, dans la mécanique trop huilée de l’esprit humain. Lorsque l’on se raconte des histoires sur l’homme, sur sa perfectibilité, sa condition prométhéenne, il faut lire un de ses livres, ça vous vaccine. J’ai récemment lu D’autres vies que la mienne et dans la foulée Un Roman Russe. J’ai eu l’impression d’une maturation. Pas vraiment d’une vie qui s’approfondit, qui gagne en épaisseur, non ; plutôt d’un homme qui saisit plus précisément ce qui lui arrive. Le magnétisme d’une œuvre se bâtit livre après livre. J’aime lire ce que j’aurais voulu écrire. Le style m’intéresse souvent plus que le reste. Le style, ici, ne se soucie jamais de lui-même. Il vient en support du propos, se confond même avec son objet. L’idée, la forme, tout se confond et donne l’impression de sonner juste, vrai. Les phrases se succèdent, comme ça, l’air de rien. On plane légèrement. C’est un peu comme un shoot d’héroïne, la plénitude, totale, artificielle mais la plénitude – sauf que la phrase ne tue pas. C’est à ça, je crois, qu’on reconnait un écrivain, et non le grand-écrivain-fierté-nationale qu’on aimerait nous vendre. C’est fluide, liquide même ; ce qui est figé ne peut pas être écriture. Une écriture liquide parce qu’on est vivants, pour dire qu’on est vivants. On lutte pour ça, rester vivant. C’est une histoire de luttes, la littérature. La vie aussi ; ça l’a toujours été.

Yoga est dans la lignée de L’Adversaire. L’adversaire à l’intérieur de chacun d’entre nous, si nous réussissons à tenir notre vie, à se tenir, n’est pas plus dangereux que ça. Parfois c’est plus difficile, ça tangue, ça craque ; il prend les commandes sans crier gare. Lire ce récit, c’est regarder à l’intérieur de soi, regarder encore cet adversaire et souvent ne pas aimer ce qu’on y voit, ce qu’il nous dit. On y croise des figures, des idées, des fétiches, des pensées, des fantasmes, des regrets qu’on aurait aimé oublier. On ne va nulle part mais on y va quand même. Yoga est une fenêtre ouverte sur la folie, ou sur sa possibilité. Tout le monde ne passe pas par la fenêtre, certes, mais tout le monde contient en lui la possibilité d’y passer. Cette possibilité est une aventure. « I saw the best minds of my generation destroyed by madness » écrivait Allen Ginsberg. J’ai longtemps lu ce vers comme un avertissement lancé à la face de ceux qui ne savent pas vivre ; comme une grenade dégoupillée qui n’en finissait pas de ne pas exploser. Ce poème me hantait. Je le devinais trop vrai, trop juste, trop précis. Ce vers est une possibilité devenue réalité. Yoga aussi.

C’est curieux mais je me sens une proximité – une fraternité même – avec l’auteur. Passons le milieu social, les études et les préjugés stupides – la surface est accessoire. Je pense à cette conception, sans doute minable, qui consiste à voir la vie comme un maelström qui ne mérite que mépris et dédain. À ne voir le monde que sous le prisme narcissique ; à passer son temps à confondre espérance et postérité – je passe de l’un à l’autre selon ma croyance du moment. La seule chose qui compterait, au fond, ce serait ce qu’on va laisser, ce qu’on va penser de notre passage sur terre, cette fameuse trace dont tout le monde parle. Il y a autre chose : le sentiment de n’être jamais chez soi, de manquer sa place, de ne pas savoir où on habite. On met énormément de temps à la trouver cette place. Peu d’entre nous y arrivent ; c’est la vérité bancale, maladive, qui sort de ce livre. L’écriture peut nous y aider ; l’internement aussi. Hölderlin dit quelque chose d’intéressant à ce sujet : « là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve ». Je ne sais pas si la littérature est exactement « ce qui sauve », ni si elle est là pour ça d’ailleurs. Pour tout dire, je ne le pense pas. Je pense qu’elle est davantage ce « lieu où on ne ment pas » comme l’écrit Carrère, ce lieu où même les menteurs disent la vérité, où le mensonge, par connivence un peu magique, devient littérature. Peut-être que l’écriture est finalement une sorte de masque. Derrière lui, on s’y sent protégé, préservé, alors on dit la vérité. Quand on n’en porte pas, la vérité est peu probable – Mishima avait très bien saisi tout ça. Les confessions d’un masque – je parlais plus haut du génie des titres. La possibilité de la vérité, et de son élucidation, pourrait être une définition valable de la littérature. Une définition qu’apprécierait cet homme un peu journaliste, un peu cinéaste, un peu écrivain. Je ne cherche pas à parler à sa place mais j’ai la naïveté de croire qu’il serait d’accord avec moi. Je me demande souvent ce qu’est la littérature, pourquoi on continue de s’en encombrer, pourquoi elle agit comme une illusion particulière. À quoi sert-elle au fond ? À nous renseigner peut-être. C’est ce à quoi s’emploie Carrère depuis vingt ans ; c’est ça, nous renseigner sur la mort, l’addiction, la limite, la foi, le mensonge, l’aventure, l’obsession ; ce qu’on appelle un peu sentencieusement « condition humaine ». J’ai appris des choses en lisant ce livre. Il faudra sans doute un peu de temps, un peu de gravitas aussi, pour déplier tout ce que j’ai appris. Pour l’instant, je sais que chercher un ordre dans le chaos est stupide, que les chauffeurs de taxi sont des professeurs de sagesse et que là-bas, dans la nuit sans allure d’un bled du Morvan, les hommes pensent, aiment et meurent aussi. C’est à peu très tout.

J’ai refermé le livre, un peu secoué, comme en apnée. Je suis allé écouter Alice Coltrane et fumer une cigarette. La seule chose susceptible de me calmer ; la seule qui arrive à se hisser à la hauteur du récit. Les pensées, la nuit, sont brumeuses, un peu ouatées. C’est pour cette raison que certains livres ne peuvent être lus avant la mort du jour. Ils ne sont tout simplement pas faits pour la lumière, pas écrits pour l’arrogance de la lumière du jour. La nuit aurait compris quelque chose en plus de la géographie humaine. Le monde devrait vivre la nuit, sans histoire, seulement avec une géographie. Je crois que la folie, ou en tout cas quelque chose qui y ressemble, serait plus supportable dans ce monde-là.