Les musées de Rome, ce sont ses rues. C’est toute l’histoire de l’art occidental sur près de trois mille ans qui se lit, à chaque instant, dans les artères étroites de la Ville Éternelle: elle s’offre là, entassée, stratifiée, âge après âge, au coin du moindre vicolo, dans chaque chapelle de chacun des trois cents temples de l’art que sont ses églises. Elle s’insinue même sous le pavé où se trouvent encore, enfouies à l’insu du touriste et parfois même de l’archéologue débordé par la manne, qui sait combien de miettes de villas patriciennes ou d’ossatures de temples romains, de tessons de mosaïques colorées à recoller et réassembler.

Tous ces monuments, tous ces vestiges sont bien connus, et cette profusion artistique est l’image d’Epinal de la ville de Rome : une ville qui, si l’on gomme le commerce des hommes, si l’on ne garde que l’architecture, semble ne pas avoir changé depuis la fin du XVIIIe siècle et avoir résisté aux sirènes de la modernité dixneuvièmiste et vingtièmiste pour nous offrir le spectacle fascinant de rues et de places où l’on se croit encore à l’époque des Borgia, des Farnèse ou des Barberini. Comme pour Venise, protégée du XXe siècle par les eaux qui l’entourent, on va à Rome pour cette raison : replonger dans un passé encore présent. Cette image romantique de la ville suspendue dans le temps est, pourtant, totalement fausse.

Rome ne s’est pas arrêtée en 1800. Dans les guides, on parle rarement de la ville du XIXe siècle et encore moins de celle du XXe siècle. Les visiteurs et les touristes quittent peu les bords du Tibre et le périmètre du centre historique. En dehors de celui-ci, Rome a très largement débordé et, au-delà du contour bien délimité de la ville ancienne, entourée de ses murailles romaines, il y eut une Rome neuve et moderne, tout à fait radicale. La véritable Rome, ce sont deux cités : le centro storico (le centre historique) et le reste. Une ville en contemple une autre et lui reste étrangère bien qu’elle jette ses fondations dans la même terre.

Il y a la Rome de la fin du XIXe siècle, construite quand la ville papale devint la capitale de la nouvelle Italie unifiée, en 1870, mais il y a aussi une cité moderniste qui voulait être à la pointe de son temps quand elle a émergée de rien, ex nihilo : la Rome fasciste, la capitale du nouvel empire romain fantasmé de Benito Mussolini. 

On connaît généralement l’EUR, ce quartier entier sorti de nulle part dans les années 1930, à quelques kilomètres de la ville de César et d’Auguste, en contradiction avec le poids glorieux de l’histoire de Rome qui voulait que ses enfants, siècle après siècle, préservent le génie du lieu, le Genius loci, et ne s’éloignent pas des limites sacrées du Pomerium. Mais l’EUR ne fut jamais achevé, contrairement au moins célèbre Foro Italico (le «Forum italique»), situé le long de la rive droite du Tibre. Ce quartier sans habitants se niche entre le fleuve et les pentes du Monte Mario, la plus haute colline de Rome, à quelques encablures au nord du centre historique. Il s’agit d’un immense complexe d’installations sportives et administratives en marbre blanc et en brique, agrémentées de statues helléniques et viriles d’athlètes musculeux au regard serein dressées le long d’avenues excessivement larges baignées par l’ombre de grands pins méditerranéens. Un lieu distendu à l’atmosphère métaphysique qui, par moments, comme lorsque la lueur rougeoyante du soleil couchant filtre à travers les grands arbres toujours verts dans le crépitement régulier des cigales, rappelle l’ambiance des toiles silencieuses et surréalistes de Giorgio De Chirico. 

Il y a là, dans tout cet attirail de sévères palais étatiques (le ministère des affaires étrangères s’y trouve toujours) et de stadiums néoclassiques, trônant au centre de la composition, face au large pont qui enjambe le Tibre, un grand obélisque blanc : l’obélisque de Mussolini, bloc monolithique érigé à la gloire du Duce en 1932, pour célébrer les dix ans de la Marche sur Rome qui le conduisit au pouvoir. Une inscription géante, martiale et dégoûtante, court tout le long de cette épée de marbre post-cubiste plantée dans le sol latin : MVSSOLINI DVX. 

En y pensant bien, cet obélisque est probablement la pire relique d’époque fasciste encore debout en Europe. Imaginez-vous : comme si à Berlin, le long de la Spree, une colonne de trente mètres déclamait en lettres capitales «HITLER FÜHRER».

Photo du Palais de l'INA (Rome).
Palais de l’INA (Rome).

De telles inscriptions sont légion sur les édifices rationalistes des années fascistes à Rome. Un autre exemple parmi tant d’autres : sur la place de Sant’Andrea della Valle se trouve le palais de l’INA, un banal édifice bâti entre 1933 et 1938 pour une compagnie d’assurances. Sur sa façade court encore l’inscription suivante : «ITALIA FINES  PROMOVIT BELLICA  VIRTVS  ET  NOVVS  IN  NOSTRA  FVNDITA  VRBE  DECOR ANNO  DOMINI  MCMXXXVII  IMPERII  PRIMO», soit : «La vertu guerrière étend les frontières de l’Italie et génère une nouvelle beauté dans la cité. L’an du Seigneur 1937, premier de l’Empire». 

L’Italie n’est plus fasciste mais près de quatre-vingt-dix ans après leur érection, le pouvoir insidieux de ces œuvres malsaines joue encore. Où croyez-vous que les plus violents supporters, tous d’extrême-droite, de la S.S. Lazio (S.S. vaut pour Sezione Sportiva, naturellement), club de foot romain dont l’insigne est un aigle aux ailes déployées, se réunissent-ils le soir venu ? Au Foro Italico, sous le symbole phallique de ce dictateur qu’ils révèrent. Le symbole d’un passé qui, le temps d’une réunion sportive, leur semble toujours présent. Parmi les derniers actes de gloire des supporters de la Lazio, on se souvient qu’en 2017 ils imprimèrent sur des milliers de stickers une image détournée d’Anne Frank en l’habillant du maillot du rival détesté, l’AS Roma, répandant ensuite ceux-ci dans tout le stade que les deux équipes se partagent. Quelques semaines plus tôt, ils avaient entonné des cris de singe pour accueillir un joueur noir de l’équipe de Sassuolo.

Traversons le Tibre en restant au nord du centre historique. La jeunesse dorée de Rome réside aux Parioli, quartier essentiellement bâti par le pouvoir fasciste dans les années vingt et trente, dans le style catafalque néoclassique un peu Art déco promu par le régime. Et quelle est la mode, c’est-à-dire que faut-il faire pour apparaître branché dans ces beaux et si ennuyeux quartiers quand on a entre quinze et trente ans : être fasciste, appeler ses amis camerata («compagnon d’armes»), faire le salut romain, se faire tatouer Jules César sur la poitrine, supporter la S.S. Lazio, pratiquer le waterpolo, sport qui – on ne sait pourquoi – fait fureur chez les jeunes néofascistes pour qui l’activité physique et l’hygiène sont deux valeurs sacrées. Aux Parioli, dans les bars et sur les places, il n’est pas rare de rencontrer de jeunes garçons de quinze ou seize ans, crâne rasé (ce qu’on appelle la boccia), ayant une photo de Mussolini ou de Hitler haranguant la foule en fond d’écran de leur IPhone dernier cri.

Photo du siège de Casa Pound à Rome.
Photo du siège de Casa Pound à Rome.

Descendons maintenant plus au sud, juste à l’est du centre ancien : il y a, près de la grande gare de Termini, la tristement célèbre Casa Pound. Il s’agit du nom d’un micro-parti néofasciste ultraviolent rassemblant la jeunesse mussolinienne romaine qui occupe illégalement, depuis quinze ans, un austère bâtiment administratif construit dans les années 1920 par le pouvoir fasciste. Cet immeuble de la via Napoleone III a été rebaptisé Casa Pound, soit «Maison d’Ezra Pound», du nom du poète américain qui soutint activement Mussolini pendant la guerre. Le parti prend donc son nom d’un bâtiment, c’est-à-dire d’un exemplaire du style architectural de l’époque que ses membres regrettent. Il y a quelques années, le groupuscule avait d’ailleurs fait ajouter sur la façade de la bâtisse une inscription de marbre récitant son nom avec une typographie similaire à celle ornant l’obélisque du Foro Italico et nombre de monuments érigés par le régime mussolinien. Arguant du fait qu’elle avait été ajoutée sans autorisation légale, l’inscription en lettres capitales n’a été retirée qu’en 2019 par la maire socialiste de Rome, Virginia Raggi – non sans soulever les protestations de la droite républicaine. Casa Pound et ses violents partisans ont reçu à plusieurs reprises le soutien officieux de Matteo Salvini quand il était ministre de l’intérieur.

L’obélisque de Mussolini, le Stade des Marbres du Foro Italico, le Palais de la civilisation italienne à l’EUR, le Palais de l’INA… On est toujours tiraillé face à ces témoignages encombrants d’une ère révolue : faut-il les garder, les conserver pour préserver une histoire qui fait, malgré tout, partie de l’Histoire ou faut-il les détruire, les abattre sans pitié pour éradiquer le mal et la tentation bien humaine de le ressusciter ? Les garder, comme on l’a fait pour Auschwitz, afin de servir de support au travail de mémoire, de témoignage pour toutes les générations futures, de sorte que l’histoire ne s’oublie pas et ne se répète plus ? Mais, à Rome, ces reliques intactes et encore fonctionnelles du fascisme sont toutes des glorifications d’un pouvoir dictatorial, ce ne sont pas les instruments du mal radical comme le camp polonais. Ce sont les outils somptuaires de la célébration de sa propre image fantasmée d’un régime qui a encore ses adeptes nostalgiques.

Étrangement, la question de la destruction de ces insignes architecturaux de la dictature mussolinienne ne se pose plus en Italie, faute d’avoir été posée quand il le fallait, c’est-à-dire au lendemain de la Deuxième guerre mondiale. On argua du fait que le nouveau pouvoir républicain, né en 1946, avait besoin de ces infrastructures flambant neuves dans un pays à moitié en ruines. La vérité est que le régime démocratique né des cendres mussoliniennes n’avait pas la force ni le courage de s’attaquer aux symboles du fascisme.

Une autre raison de la conservation de ces monuments douteux tient à un trait particulier de la psyché italienne : l’attachement viscéral des Italiens aux témoignages artistiques de leur passé, qu’il s’agisse des églises médiévales de Toscane, des palais baroques de Sicile, des ruines romaines de Campanie et, donc, des artefacts du fascisme. D’autant que l’esthétique des années 1930 n’est pas, d’un point de vue strictement architectural, sans intérêt, le style fasciste incarnant parfaitement ce retour à l’ordre typique du goût des années 1930, entre classicisme épuré et fonctionnalisme radical. Dans le pays des arts, le passé est révéré avec une obsession conservatrice. On ne détruit rien, on préserve du passé tout vestige, contrairement à la France, pays où chaque Révolution a abattu les symboles du régime précédent, fussent-ils des chefs d’œuvre de l’art. Même Mussolini, chantre du futurisme, n’osa pas trop toucher cet insigne patrimoine bâti auquel est viscéralement attaché le peuple italique : contrairement à Hitler, qui voulait raser Berlin pour construire ex nihiloGermania, dans le centre historique de Rome, le Duce ne fit que percer une courte avenue derrière la place Navone, le Corso del Rinascimento et, de l’autre côté du Tibre, il dégagea une large voie, baptisée Via della Conciliazione, afin de doter la basilique Saint-Pierre d’une artère monumentale courant à elle depuis le fleuve. 

Pour un Italien, qu’il soit de gauche ou de droite, la question de la destruction de tels monuments trois quarts de siècle après les faits ne fait, étrangement, aucun sens. 

Qu’on se rende compte : ce n’est qu’en 2015, soixante-dix ans après la fin du régime fasciste, que Laura Boldrini, présidente socialiste de la chambre des députés, a émis l’idée d’effacer au moins l’inscription de l’obélisque mussolinien du Foro Italico, proposition qui fut accueillie par une volée de bois vert, y compris à gauche – et qui resta donc lettre morte. 

À Rome, comme ailleurs en Italie, il n’y a pas eu de Damnatio Memoriae pour Mussolini.  L’esthétique nauséabonde voulue par le Duce vit encore. Dans la Ville Éternelle, le fascisme contamine encore certains esprits, moins minoritaires qu’ailleurs en Italie, et il contamine également l’espace public. Et la contamination des premiers n’est pas étrangère à la contamination du second. Tout cela entretient la flamme noire de la nostalgie dans la capitale italienne : celle d’un Etat fort, Etat qui s’incarne matériellement dans ces grands édifices sans chaleur, ces vastes infrastructures froides et leurs mâles devises frappées dans un latin sentencieux qui donnent l’impression d’un appareil étatique volontariste et efficace, celui qui, d’après les fascistes du troisième millénaire, fait, précisément, défaut à l’Italie d’aujourd’hui. A l’ombre de ces reliques vivantes, les idéaux mussoliniens n’en finissent pas de ne pas mourir.  

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