«La principale menace mondiale, c’est le Parti Communiste chinois». Si la phrase n’est ni charitable, ni peut-être d’une opportunité absolue, Mike Pompeo n’y est pas allé par quatre chemins. A Londres la semaine dernière, ce fut sa réponse aux problèmes posés par le déploiement de la 5G, où le constructeur Huaweï est soupçonné d’être un faux-nez des services de renseignement chinois, et à l’épidémie de coronavirus.

En 2003, lors de l’épidémie de SRAS, partie elle aussi depuis son territoire, la Chine était à peine un pays émergent. Elle avait été la caricature d’un pays autoritaire, paranoïaque et menteur, dont les cachotteries n’avaient pas été à la résolution de cette crise sanitaire. Un éditorial du Monde, colonnes d’habitude très tempérées, avaient même écrit que la Chine se « moquait» de la planète, pour ne pas dire plus : ne communiquant aucune information, truquant les chiffres, la Chine avait contribué à faire du SRAS une crise mondiale. Cette fois-ci, en apparence, Pékin joue la carte de la transparence. Le génome du virus a été publié, pour que tous les chercheurs du monde entier puissent apporter leur contribution, depuis leurs laboratoires à Washington ou Hanoï, Tokyo ou Tel Aviv. Les autorités communiquent, avec une manifeste franchise.

Par certains aspects, Pékin tente même de faire croire qu’être une dictature est un avantage pour combattre la maladie. L’opération de propagande des deux hôpitaux construits en dix jours en est le symbole éclatant – quelle démocratie aurait ce degré d’emprise et d’efficacité ? Quel pays, avec des lois et un Etat de droit, pourrait se permettre de placer en quarantaine des millions d’habitant comme c’est le cas à Wuhan ? Depuis 2003, Pékin n’est plus un modeste acteur des relations internationales. La Chine, deuxième économie du monde, a entrepris un vaste effort de séduction, tous azimuts. Les routes de la Soie, ces milliards investis dans les infrastructures en Asie et jusqu’en Europe, sont les armes de son influence. Elle gonfle son armée, et l’anniversaire de la révolution à l’automne l’a montré. Elle est devenue la championne de la mondialisation, se payant le luxe de défendre l’OMC face à Trump. Elle veut devenir le leader du XXIe siècle, des technologies à la défense, retrouver sa fierté, clore la parenthèse des quelques siècles de domination européenne et des humiliations subies, être la première partout. Xi, le président à vie, l’a annoncé, et il est train de le faire. Par un retournement de l’Histoire, un régime fondé par Mao est devenu le héraut du libre-échange, l’économie la plus polluante du monde, un adepte de l’écologie. Elle séduit l’Afrique, ou du moins, les dirigeants inamovibles, trop heureux de ne pas se voir demander des avancées sur les droits de l’homme. La Chine s’investit dans les organisations multilatérales, finance l’ONU et tous ses organes, place ses pions, prend ses responsabilités, parfois avec bonheur, comme lorsqu’elle abonde les budgets des Casques Bleus. L’idée, c’est de montrer que cette alliance inédite d’économie de marché et d’autoritarisme, la voie chinoise, cette synthèse des Etats-Unis et de l’URSS est la seule capable de relever les défis, en Chine et au delà. C’est une guerre froide d’un nouveau genre à laquelle nous assistons, et comme pendant la Guerre Froide, la séduction idéologique, la validité politique et presque philosophique d’un système contre l’autre est au centre de la bataille. Faisant la preuve qu’un régime autoritaire gère d’une main de maître la crise, la Chine pavoise. Son infiltration patiente des structures de l’ONU, à coups de yuans, lui a même valu la surprenante mansuétude de l’OMS, qui ne s’est, sur ce coup là, pas honorée.

Néanmoins, et c’est là où Pompeo n’a pas tort, la dictature chinoise est aussi responsable de l’épidémie de coronavirus. Les premiers rapports inquiétants, rédigés en décembre dernier, ont été étouffés par les hiérarques locaux, parce que le management de la République populaire ne supporte pas les responsables régionaux qui présentent des mauvais résultats, et mieux vaut donc mentir qu’être sanctionnés. A l’heure actuelle, les autorités nationales sont elles aussi soupçonnées de dissimuler certains bilans. Si l’on doit éprouver la plus absolue compassion pour les victimes, se garder de faire de la politique, et puiser dans nos réserves de solidarité envers la Chine, si l’on peut admirer la maestria certaine avec laquelle la Chine a sorti de ses stocks des dizaines de milliers de masques et d’équipements divers, on ne peut pas non plus ne pas voir cette réalité : les dictatures sont incompétentes pour gérer ce genre de problème. Pire, elles en sont la cause.

Dans un article célèbre, l’économiste Amartya Sen a étudié l’histoire comparée de l’Inde et de la Chine après la seconde guerre mondiale. Il y constatait que, toutes choses égales par ailleurs, les famines diminuaient dans le pays de Gandhi et continuaient dans celui de Mao. Bien des facteurs jouaient, mais le plus déterminant, c’était la différence de système politique. En démocratie, et donc en Inde, une famine ne peut être passée sous silence. Les gens se parlent. Les journaux écrivent. Les étrangers vont et viennent. Quand une famine éclate, le gouvernement, qui est élu et donc responsable devant ses électeurs, doit donc agir. En dictature, la paranoïa, le management par la peur, l’idéologie ne souffrant pas d’erreurs dans la gestion d’un système censé être parfait, tout cela fait que les famines sont dissimulées, et donc, empirent, et deviennent des catastrophes. Eh bien, on peut sans doute transposer l’article de Sen : la Chine n’a pas créé le coronavirus, mais la dictature de Pékin n’a pas aidé à la traiter tôt, vite, et efficacement.

Et, paradoxalement, la Chine, devenue championne de la mondialisation, est peu à peu trahie par ce en quoi elle avait cru. Les pays, partenaires commerciaux, se barricadent. Les vols sont à l’arrêt. Les pays-clients, achetés à coups de yuans, se claquemurent. Son modèle est donc mis en question. Voilà le grand défi de Xi : faire en sorte que la principale victime du coronavirus ne soit pas ce mélange de mondialisation et de dictature, qui constitue son régime.

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