Point trop n’en faut, certes, avec Star Wars, qui bénéficie d’assez de relais dans la vaste machinerie d’opinions que nous sommes tous, en définitive, nous autres habitants de la planète bientôt désolée, pour n’avoir pas à en rajouter dans la production de discours. Sans aucun doute, ce sentiment a dû étreindre Thomas Sotinel, critique de cinéma du Monde qui paraît à l’auteur de ces lignes le seul critique de films agréable à fréquenter, parce qu’il appartient à la vieille école des commentateurs qui parlent des œuvres, et donc les cherchent et les interrogent, plutôt que de parler d’eux-mêmes ou de l’air du temps (c’est tout un). Déçus par Sotinel, nous avons regardé, grâce aux moyens modernes, la plupart les spécialistes répertoriés – et nous avons constaté partout le même aveuglement, et nous nous sommes interrogés : «Comment se fait-il que tous les commentateurs aient si uniment raté le sens du film ?»  Nous proposons cette question comme une expérience au lecteur, à condition, bien sûr, qu’il voie le film. Pourquoi les critiques, même les meilleurs, furent-ils uniment aveuglés par le denier opus de la série ? 

La réponse, très inquiétante, conclura ces quelques lignes. 

Commençons par dire que, sans aucun doute, cet opus est le seul de la série qui dépasse, sur le plan des enjeux existentiels, le conditionnement du public par la société marchande américaine. En un point unique, extrêmement ponctuel, mais décisif. Nous voulons dire que le bouddhisme planant des trois premiers (chronologiques), continué par l’anticapitalisme de campus des trois suivants (le gauchisme de campus est un radicalisme qui subit toujours, en un point de son parcours, une altération suivie d’un retour dans le giron de la société marchande ; il y a suffisamment de temps que cela dure pour pouvoir en tirer une règle) représentaient des positions très attendues, très convenues – ce à quoi nous n’avons rien à objecter, puisque c’est justement le rôle de Star Wars, film à mégapublic qui propose au monde des substituts de religion définis par la laïcité à l’américaine – à savoir un dieu minimal et commun («La Force»). Quant aux trois derniers, ils continuaient sur la même lancée, en nous offrant un équivalent narratif de notre crise de conscience : le retour de l’oppression, le sentiment désagréable que l’histoire se répète et, donc, qu’elle n’a pas de sensqui s’exprime tout particulièrement dans le mélange de n’importe quoi (Snoke, le «premier ordre») et de presque rien (la résistance) ; car cette confusion mentale, cette situation compliquée et incompréhensible, il nous est loisible de les regarder comme des métaphores des nôtres, plutôt que comme des ratés scénaristiques. Nulle ironie là-dedans : nous ne doutons pas qu’Abrams et ses ouailles ne prennent très au sérieux leur rôle de fabricants d’icônes.

Signalons, dans les autres effets-miroirs, l’effet metoo, avec, surprise agréable, des stormtroopers qui s’effondrent dans un cri enfin aigu, agrémentant de notes nouvelles le rituel de leur annulation au laser, sur fond blanc (donc même les salauds pratiquent la parité, vive le progrès) ; avec, aussi, un baiser lesbien final, affirmation idéologique dont il faut prendre la mesure – celle de l’humanité entière ordonnée par Disney ; avec le primat de Rey la femme forte, qui va jusqu’au bout d’elle-même, par opposition à cette fausse erreur de casting de Kylo Ren- Adam Driver, qui certes joue là un bobo new-yorkais métrosexuel à tendance artiste et donc fragile, mais par là-même énonce la nouvelle définition  hollywoodienne (donc religieuse) du masculin, à laquelle Rey offre avec une seconde vie par un «rendu pour un prêté» tout à l’honneur du réalisateur (en somme, la disparition finale de la figure masculine, coupable de violence, ne va pas sans un salut au drapeau à une grandeur volatilisée).

Il faut aussi saluer, sur le plan formel, les références constantes au Lord of the rings ; en particulier dans la bataille à charge frontale, qui évoque celle des champs de Pelennor (logiciel Massive de Weta ?), et dans l’image de la princesse Leia allongée sous son voile mortuaire, auprès duquel le pilote surdoué vient demander une bénédiction qu’implore aussi, auprès de la statue de son ancêtre, Aragorn le ranger

Mais il y a, à notre avis, dans ce Star Wars, deux énoncés majeurs. 

Voyez le temple Sith, sur la planète de Palpatine ; voyez cette masse d’académiciens cachés sous leur capuche, autour de leur secrétaire perpétuel, mémoire vivante de l’institution ; voyez ces hommes dont le visage est devenu négligeable, et qui sont seulement un collectif à éradiquer, et dites-vous bien que vous avez ici les millénaires du passé, en tant qu’il faut désormais les juger comme fondamentalement oppressifs. Voici donc le premier énoncé : «Non seulement il faut faire table rase du passé, des institutions et de toutes les figures de l’autorité, parce qu’elles n’ont nourri que les monstres (un exemple ? Mettons :  la philologie allemande suivie par Hitler) ; mais encore la seule possibilité de remplacement est la victoire, militaire, des gens sur l’empire.» Oui, les gens. «Les gens», voilà un énoncé majeur. La masse des vaisseaux qui écrase la flotte de Palpatine est faite de n’importe qui (le réalisateur le martèle) ; c’est «n’importe qui», seul, qui peut terminer l’empereur. Nous en tirons une loi, que nous exprimerons tout de suite sous sa forme névralgique :  tout un chacun est prié de ne plus affirmer de nom ou de projet collectifs quelconques, sinon celui du n’importe qui. Évidemment, toutes les rébellions récentes, des gilets jaunes aux divers avatars, gauchos ou réacs, du dégagisme, se sont symbolisées dans cette flotte d’ordinary people qui, beaucoup plus ordinaires par exemple que les Anglais plaisanciers de Dunkerque (parce qu’ils étaient, précisément, anglais) ne tirent leur grandeur que d’être ordinaires. Ce messianisme de l’ordinaire est notre nouvelle religion. Son lemme, à savoir que toute défection à l’ordinaire (bref, toute exception) est une trahison du nouveau messianisme, n’est pas formulé, mais on ne peut manquer de l’entendre. La persécution des traîtres qui font exception à l’ordinaire (depuis que les gays, les juifs et les artistes ont été intégrés fortement, manu militari à la masse ordinaire – avec pour consigne, menaçante, de ne pas tenter de sortie) est sans doute le visage de la persécution qui vient ; en tous cas, elle vient toujours au nom de la majorité la plus radicale, celle du n’importe qui – seul énoncé personnel autorisé, puisque même l’énoncé «femme», pourtant majoritaire, est désormais celui d’une minorité opprimée. Cela donne la vraie mesure de l’effort qu’il faut faire pour être n’importe qui

Le deuxième énoncé majeur est la dernière réplique de la jeune Rey, qui a généré chez les critiques des quolibets insensés, lesquels avaient tous plus ou moins pour motif la «généalogie» (la frivolité n’a pas de limites). Car il s’agit, pour l’héroïne qui, dans un premier geste, semble avoir renoncé à la Force en enterrant les deux sabres laser dans le sable (le rouge et le bleu, quand bien même ils pourraient représenter aussi les deux armes de son partenaire dyadique, Kylo Ren), mais ensuite se ravise et récupère un sabre dont la nouvelle couleur, jaune, nous plonge dans la perplexité (car c’est un accroc dans l’idéologie Disney que de valoriser l’ambiguïté, or le jaune est une affirmation positive d’ambiguïté) – non de faire son arbre généalogique, mais bien de rompre avec son origine. Un tel geste n’est pas un caprice d’amerloque en mal de sortie du melting pot ; c’est au contraire un acte de rupture majeur. Nous ne connaissons guère de traditions où quelqu’un peut décemment se regarder comme un enfant qui naît ; car qu’est-ce que changer de nom, sinon renaître ? Renaître au quelconque, dira-t-on ? Pas sûr : elle décide de s’appeler Skywalker – elle qui ignora si longtemps qu’elle s’appelait Palpatine. Cette sortie de son origine, de son monde, cette étrangéisation finale sont tout de même un drôle de conseil donné par le réalisateur aux centaines de millions de thuriféraires de la religion Star Wars – car le nom de Skywalker, qui semble une traduction en anglais, devient alors soit le nom de tous les spectateurs (persévérance dans le messianisme de l’ordinaire) qui se sont identifiés à lui, soit le nom d’un mystère opiniâtre, jamais encore percé, malgré tout – de sorte que le messainisme de l’ordinaire se verrait assigner une limite, un bord externe, qu’il resterait à déterminer. 

Que le réalisateur de l’ascension de Skywalker, titre admirable, se soit permis une pareille ambiguïté dans la dernière réplique du film (qui fait du titre un performatif), en dit long, comme chez tel prêtre exalté par son rôle se dépassait quand il rédigeait fiévreusement son sermon dans la solitude du presbytère), sur sa confiance de la religion de Star Wars, et sur la possibilité de la pop culture de devenir à la fois l’instrument d’une oppression en même temps que son insolente contestation, jusqu’aux limites de l’exprimable.

Remarque sinistre : qu’en revanche, les critiques n’aient rien compris, cela est un signe, nous semble-t-il, de ce que la terreur qu’exerce sur les consciences ce que nous appelons le messianisme de l’ordinaire, commence de les ronger en profondeur. Et si leur ignorance était moins leur faute que le signe infamant et tragique de leur déjà complet asservissement ?