Je n’écris pas ces lignes, je les détache de mes souvenirs, laissant la mémoire s’échapper sans même tenter de la retenir. Avec un Melilla et un Ciudad Rodrigo comme des corolles épanouies, j’ai foulé la terre couverte de splendeur, de la membrane la plus douce et du nerf le plus sensible. Quand j’avais sept ans on chantait, juste après la guerre civile ! Et surtout :

Disons des mensonges, La vache laitière ou Rascayú.

Les souvenirs indélébiles jaillissent de mes ombres avec ma mémoire aux pieds nus à travers les collines aux aurores. Avec ces «paroles» pour les trois «chansons» qui semblaient surgir d’esprits excentriques (alors l’absurde et son tohu-bohu n’étaient pas encore reconnus), chantées à tue-tête, sans que quiconque puisse imaginer ou présumer qu’elles avaient le moindre rapport avec leurs brûlantes comètes du quotidien ?

Un peu plus tard, en contournant les vagues et les rochers de la coercition, je suis devenu un peu célèbre à l’Athénée de Madrid (parmi les inconditionnels et leur complicité) en imitant le chef de l’État lui-même, dans un discours commençant par:

– «Vallisoletanos», «vallisoletanas» [habitants de Valladolid],vous tous Espagnols qui m’écoutez, je ne viens pas ici en orateur…

D’une voix flûtée, je parlais de «pantanos» et de bulles de l’actualité que j’entrecoupais de virils arriba! ou de grâce à toi caudillo invaincu ! Eh bien, personne, absolument personne à présent ne me demande de telles imitations que je pourrais reprendre moins mal à cause de la douceur de ma voix.

En 1941, les gens chantaient La vache laitière :

– Elle se promène dans le pré – elle tue les mouches avec sa queue

à tue-tête en faisant la queue dans l’une des «lecherías» qui, je m’en souviens, couvraient Madrid comme les portes d’un puits de douceur. Où sont passées ces mystérieuses et nombreuses «lecherías»? Dans lesquels, disons-le, on pouvait alors acheter du lait de «première qualité» ou de «seconde» ; et même pour les clients plus humbles, de «troisième» :

– Elle me donne du lait «meringué», ah ! quelle vache époustouflante.

En 1977, à l’heure de plus grande écoute de la télévision française (comme envoyé spécial), j’ai tourné un film à Madrid. Qu’on a pu voir même à Tatanarive ; L’Espagne n’attend toujours que son heure ; en avançant vers l’avenir ? À Vallecas avec mon ami le Dr. López Campillo (fondateur du «felipe»: le Front de Libération Populaire), nous avons interviewé un groupe de vieillards. L’un d’entre eux nous a expliqué qu’il en avait bavé pendant la guerre et que tout ça avait très mal fini pour sa carcasse.

–Vous vous êtes battu… de quel côté… ?
– Ils sont venus nous chercher ; on avait le sang figé dans nos veines !
– Mais… qui ?
– Les bougres les plus baratineurs de la circonscription !
– Mais de quel côté ?
– Des gens de là-bas !
Quelqu’un a commenté en élevant la voix :
– Ces pauvres gens sont encore traumatisés par les épurations ; ils n’osent pas parler.
Le vieil homme, brandissant son bâton a dit, comme s’il demandait de l’aide aux moineaux et aux nuages :
– Je n’ai pas et je n’ai jamais eu peur de toujours dire ce qu’a été et ce qu’est ma vie. Je ne suis ni lave, ni poussière, ni argile, ni sable : je suis un honnête travailleur.
À la question sur les chefs connus de 36-39, les adolescents nous ont donné toutes sortes de réponses de koalas touristes, comme le gamin qui a dit :
Ça je le sais très, très, très bien : Franco dans la guerre civile était le cacique des communistes.

Entre la rose et l’alouette, grâce aux réseaux sociaux, j’ai communiqué à des dizaines de milliers d’abonnés les dessins, peintures à l’huile, aquarelles que mon père avait faits aux pénitenciers de Burgos et El Hacho, avec les noms et prénoms des condamnés. Avec leurs tombes brisées sur le chemin de l’aube. Je n’ai reçu aucune réponse de la part des descendants, enfants, petits-enfants ou arrière-petits-enfants ; d’aucun d’eux. Orphelins et héritiers de larmes et de ronces. Dans ce cas particulier, refuse-t-on d’entendre encore, avec la naïveté de l’agneau, ce qui s’est passé dans ces trois lointaines années ?

On dirait que, pour les jeunes Espagnols, l’air du renouveau pénètre en rafales dans leurs poitrines. Ils peuvent me poser des questions sur mon ami García Lorca (j’avais 4 ans quand sa lumière a été profanée), comme en Irlande pour mon ami-intime James Joyce (j’avais 8 ans quand il est mort).

Dès la fin de l’ancien régime, on a assisté à «un incessant retournement de veste pour l’adaptation d’une minorité de parvenus à la nouvelle démocratie» (selon le philosophe Julio Cerón Ayuso dans la presse) :

Les lièvres couraient-ils dans la mer ; dans la montagne, les sardines?

En 1976 comme en 1939 ? Quand les dos n’avaient nulle part où s’appuyer pour les rites de la nuit ?

Les anglophiles espagnols ont vécu ces 40 ans étonnés et bouleversés par les bombances et la gabegie causées par les «chanceux»; ceux qui réussirent grâce au fameux piston à  parcourir la moitié de l’Europe auprès de la division bleue, qui faisait partie de l’«invincible» armée nazie… et ne connaissait pas encore la sueur glacée. Un quart de siècle plus tard, certains des survivants de ce chambardement sont devenus des «représaillés». Comme des naufragés d’un fleuve mort ? Il y en a eu d’honorés et même couronnés à Salamanque en 1939, ou qui ont passé les meilleures années de leur vie, têtus et obstinés comme des caméléons, à collaborer dans les magazines ou les ambassades du général.

J’ai trouvé un prunier couvert de pommes.

Ce furent des années au cours desquelles nos lettres devaient commencer, sous peine de ne pas passer la censure postale (en 1937-1939), par deuxième année triomphale, troisième année triomphale ; et à partir du 1er avril 1939 par année de la victoire.

Sotto voce on plaisantait comme les Moscovites de ces années-là, qui proclamaient vivre dans les plus somptueux bidonvilles et taudis de l’avenir radieux. Autour de moi, certains pouvaient pratiquer le disons des mensonges sans complexes. Lors de nos réunions, pour que les murs ne comprennent pas, pas même les enfants !!, on parlait une sorte de verlan si transparent que, petit à petit, je pouvais commencer à le déchiffrer secrètement, quand j’ai réalisé qu’ils faisaient allusion à mon père prisonnier en l’appelant le dorima de mencar, pour le mari de Carmen. Rascayú demandait, rien de moins, alors qu’il y avait tant de gens dans le couloir de leur mort :

Quand tu mourras, que vas-tu faire ?

Et il répondait :

Tu seras un cadavre, rien de plus.

Ces pourritures cyniques ne faisaient peur à personne. Autour de moi personne ne s’est senti atteint par une telle pitrerie de cendres… bien que les trois frères Arrabal (qu’André Breton n’avait pas encore baptisés arra-beaux), à cette époque, aient été condamnés à mort.

Gardant précisément l’innocence de l’aube, je n’ai jamais été préparé à ce que quelqu’un autour de moi me pose enfin la question angoissante à laquelle je n’avais pas de réponse : – Mais… où est ton père ?

Mais voici que, dans mon enfance et mon adolescence, avec générosité, sur des cristaux polis par la lune on ne m’a jamais posé une telle question ; et surtout, moins que quiconque, l’inoubliable et altruiste Mère Mercedes. Comme le président de la République française me l’a écrit, c’est par son intermédiaire que se sont formés les enfants-savants (selon elle) que nous attendions d’être, pionniers, brûlants de gloire dans un monde de givre.