Le festival d’Avignon s’ouvrait cette année sur une pièce de Pascal Rambert. L’auteur décrivait les personnages de la façon suivante : «des gens brillants, des personnalités extrêmement armées intellectuellement, qui ne réussissent pourtant pas à faire barrage à l’avènement du national-socialisme». Un peu plus loin : «La question qui se pose est de savoir, si de telles personnes n’ont pas réussi à s’opposer au naufrage de la société, comment aujourd’hui, dans une époque où les gens sont sans doute moins armés conceptuellement, politiquement, philosophiquement, nous pourrions parvenir à lutter contre cette barbarie si elle se présentait à nous».  L’irréel du présent indique que la situation pourrait se produire dans l’avenir, ou que les conditions de sa réalisation ne sont pas remplies pour l’instant. A nous d’interpréter en fonction du contexte.

 

En 2012, le 19 mars, Mohammed Merah se rend à l’école Ozar Hatorah de Toulouse, une caméra GoPro fixée sur le torse. Il tue un rabbin, un professeur, ses enfants élèves à l’école, il repart. Il reste enfermé plusieurs jours dans son appartement. Les hommes du Raid tiennent le siège. L’événement fait la Une des journaux. Le deuxième jour, Charly et moi, nous asseyons à la terrasse d’un café à Arts et Métiers. Le Parisien traîne sur une table. On l’attrape. On lit la Une. Un type arrive, et s’assoit.
Charly lui rend Le Parisien.
– Excusez-nous on a pris votre journal…
– Non non, y a pas de problème, c’était pas mon journal. C’est celui du café. Les journalistes font n’importe quoi de toute façon. Ils montent ça en épingle. C’est complètement irresponsable. C’est contreproductif.
Souriant, mince, allure décontractée, petite trentaine.
– Qu’est-ce qu’ils auraient dû faire d’après vous ? Il fallait ne pas en parler ?
– Je ne dis pas ça. De là à faire la Une…
– Ce n’est pas anodin ce qui s’est passé.
– Mais si c’est anodin. C’est complètement anodin. Bien sûr que si. Il y en a plein des faits divers comme ça. Ils font pas la Une. Pourquoi là ils la font ?
– Ben… quand-même… il y a des enfants qui ont été tués dans leur école parce qu’ils étaient juifs.
– Et alors ? Combien d’enfants palestiniens ont été tués ces dernières années ?

 

Le même jour, à peu près à la même heure, Norah Krief déjeune chez sa voisine. Norah est actrice. Sa voisine, psychanalyste. Elles habitent dans le quatorzième. Elles mangent une soupe. Un ami de la propriétaire, directeur de théâtre de la scène subventionnée décentralisée, connu dans le métier, sonne à la porte. Il traverse la pièce, il avance jusqu’à la table. Le Monde vient de sortir, il l’abat sur la nappe, très énervé :
– Ça y est ! Et voilà. Et c’est reparti. Les rabbins font la une. Ah… la la la la la la.
Le lendemain, Norah, appelle sa voisine :
– Tu ne m’invites plus avec ce type ! Je veux plus jamais le voir !
– Il y a quelque chose qui t’a gênée ?
– Ce qu’il a dit m’a gênée, oui. Et nous, on n’a rien répondu
– C’est vrai. On n’a rien dit.

 

Le 19 mars, toujours. Le soir, la cérémonie des «Y’a bon Awards» se déroule au Cabaret sauvage. La soirée se veut humoristique. Les Y’a bon Awards sont une récompense par antiphrase. Le comité distingue des personnes ayant tenu d’après lui «des propos xénophobes, racistes ou colonialistes français». Un Y’a bon est décerné à Caroline Fourest. Parce qu’elle a dénoncé «les associations qui demandent des gymnases afin d’organiser les tournois de basket réservés aux femmes voilées, et lever en plus des fonds pour le Hamas». Caroline Fourest envisage de porter plainte pour diffamation et incitation à la haine. Rokhaya Diallo, chroniqueuse à RTL et à Canal Plus, fait partie du comité. Les Inrocksdonnent la parole aux deux camps, à part égale. Ils ne prennent pas parti. Le mot de la fin est à Rokahya Diallo :
– Le Y’a bon Award de Caroline Fourest est celui qui a été le plus applaudi par le public, un public de cinq cents personnes, que je ne suis pas allée voir en disant applaudissez, applaudissez.

 

Le 7 janvier 2015, les frères Kouachi entrent dans les locaux de Charlie Hebdo. Ils tirent. Le lendemain, à Montrouge, une femme de trente ans, martiniquaise, est tuée dans son uniforme de policier. Le 9 janvier, Coulibaly, entre dans un supermarché cacher. Il prend des otages, et les tue. La semaine suivante, Virginie Despentes écrit dansLes Inrocks : «Il y a eu deux jours comme ça de choc tellement intense que j’ai plané dans un amour de tous – dans un rayon puissant. Beaucoup de choses revenaient. Pas seulement le 11 septembre. Le témoignage de l’urgentiste faisait écho à celui de cet étudiant survivant du bus dans lequel furent raflés ses camarades, à Iguala. Le blond Breivik,et son massacre sur une île. Les enfants de la maternelle décimés par Merah. Ou les innombrables mass shooting perpétrés aux États-Unis. […] Je comprends qu’on me réponde “ne mélange pas tout”. Mais il faut comprendre qu’en moi tout se mélange. Je ne parviens pas à faire de différence entre ces différentes façons de mourir.»

 

Le 8 janvier, ou le 9 je ne sais plus, je suis dans ma rue. J’habite dans le dix-huitième. Sur le trottoir, face à mon immeuble, des hommes parlent des événements. Des hommes noirs. Cinq ou six. J’ai envie de m’arrêter. Je n’ose pas. Je rentre chez moi. Je redescends. Je dis :
– Je peux parler avec vous ?
Ils ont l’air étonné :
– Heu… oui, si vous voulez.
– Tout à l’heure, en passant, je rentrais chez moi, j’habite là… j’ai eu l’impression que vous parliez de ce qui s’est passé hier. Je veux pas vous déranger. Mais j’aimerais bien discuter avec vous.
– C’est le gouvernement qui a fait ça. C’est faux ce qu’ils disent à la télé. Ils mentent.
– C’est ce que vous pensez vraiment ?
– Bien sûr. Tout ça, c’est une mise en scène.
Mon visage se ferme. Ils me regardent. Je me tais. Puis :
– Ça me donne envie de pleurer ce que vous dites…
– Mais non pourquoi ?
– Parce que… si vous pensez ça, on n’arrivera jamais à vivre ensemble.
– Mais si. Bien sûr que si on y arrivera.
– C’est pas le gouvernement qui a fait ça. Ils mentent pas à la télé. C’est vraice qui s’est passé.
– Alors si c’est vrai, c’est pas des types des cités. Ça, c’est pas possible.

 

En juin 2015, Arte propose au cinéaste David Teboul de filmer trois écrivains en France. Ils choisissent Marie Darrieussecq, Jean-Christophe Bailly et moi. Mon livre, Un amour impossible, doit sortir en septembre. Le réalisateur le lit. Le début se déroule à Châteauroux. Il décide de m’interviewer dans la maison où je suis née. Puis, dans la zup où ma mère et moi avons déménagé. Il installe la caméra dans le café du centre commercial, le propriétaire est d’accord, et commence à filmer. Deux types arrivent :
– Vous faites quoi ?
– Je tourne un documentaire pour la télévision…
– Pour BFM ?
– Pour Arte. Cette dame est écrivain, et elle a grandi là.
– Vous avez habité là ?
– Oui.
– Où ça ?
– 12 bis avenue Cook.
– Ça existe. C’est vrai.
Ils repartent. Un homme approche :
– T’es réalisateur il paraît ? Comment tu t’appelles ?
– David Teboul.
– Ouais, y a plein de gens comme toi à la télé. Mais là va falloir partir. Le propriétaire a changé d’avis. Tu salueras bien le Talmud pour moi.

 

En août 2015, dans Libération, Geoffroy de Lagasnerie et Édouard Louis dressent une liste des causes du terrorisme : «relégation scolaire, conditions de détention, violence sociale, islamophobie, racismes, ségrégation urbaine, précarité, violence policière». Ils accusent le gouvernement : «rien n’a été entrepris […] contre les conditions de vie qui font naître chez un individu le désir de destruction.»

 

En septembre 2015, je suis au téléphone avec Claire Denis. J’écris un film pour elle. On s’appelle régulièrement. Elle raconte une anecdote, un souvenir, quelque chose qu’elle a vécu.
– Mon grand-père, qui était né en 1902, a fait la guerre de 14. Il s’engage à quinze ans. Il se retrouve dans les tranchées. Il s’engage pour fuir l’école à la base. Dans les tranchées ils boivent quatre à cinq litres par jour. Quand il en sort, il aime le vin. Et surtout il aime les Allemands.
– Les Allemands ?
– Ah oui. Toute sa vie mon grand-père a aimé les Allemands.
– Pourquoi il aime les Allemands ?
– Il aime les Allemands, parce que c’est ses copains de la tranchée d’en face. Ils étaient tellement proches. C’étaient ses frères, les Allemands, dans les tranchées. Ce qu’ils détestaient, tous, c’étaient les officiers.
– La classe sociale d’en face, c’est ce que tu veux dire ? C’étaient ça les ennemis ?
– Ah oui, bien sûr.

 

Quelques mois plus tard, je fais un portrait de Manuel Valls pour Libération. Je suis dans un café, face à lui. La salle est vide.
– Au moment de l’affaire Dreyfus la gauche se demande : «Est-ce qu’il faut défendre ce Juif, militaire, bourgeois, alors que la préoccupation essentielle c’est la classe ouvrière ?». A gauche c’est comme ça. Ce sont les termes du débat. Certains ne se trompent pas, Clémenceau, Jaurès, Péguy, Zola. Mais dès qu’on sort de l’explication économique et sociale, souvent, la gauche est perdue. C’est presque un angle mort. Comme on est du côté des plus faibles, des victimes, on pense qu’il faut se mettre automatiquement de leur côté. Parce qu’on est mal à l’aise. On prend les voix, et on se retrouve à légitimer Dieudonné. On n’analyse pas le discours. Ç’a toujours été comme ça à gauche. En 94, nous sommes quelques uns à nous interroger sur la relation de Mitterrand avec Bousquet. Le PS trouve pour toute réponse «vous êtes contre l’union de la gauche». C’est la même chose aujourd’hui. Quand je dis à l’Assemblée «nous sommes en guerre contre l’islamisme», je suis le premier à le dire. On me répond c’est parce que tu es un droitier. Ce n’est pas la première fois qu’il y a de la complaisance à gauche sur le terrorisme. Au moment des Brigades Rouges, comme on tuait des policiers, des patrons… Ça continue aujourd’hui. Il y a une complaisance, parce qu’il y a une gêne, une culpabilité. Les musulmans sont le prolétariat du 21ème siècle, les victimes, en plus il y a une question religieuse… Mais on ne peut pas être naïf. J’ai été ciblé parce que j’ai porté ce combat. J’ai dit qu’un nouvel antisémitisme était né dans nos quartiers. Il y en a un. C’est même le moteur idéologique du terrorisme, je l’ai dit. C’est comme ça qu’une partie de mon image est passée de l’autorité à l’autoritarisme. Bref… C’est la vie. En me faisant tomber, ils auraient remporté une énorme victoire.

 

Le 13 novembre 2015, un groupe de terroristes entrent au Bataclan, et tirent. Ce soir-là il fait beau. D’autres tirent sur les clients assis aux terrasses des cafés.

 

Deux jours plus tard, le 15, il y a une projection du film de David Teboul au Trois-Luxembourg. Au cours du débat, un petit garçon lève la main.
– Qu’est-ce que ce documentaire veut expliquer ?
David :
– J’ai voulu faire un film à la fois sur les identités françaises, les territoires et les écrivains en France.
Une jeune fille :
– Est-ce que vous pensez qu’on a chacun une seule identité, qu’il faut la trouver, et qu’elle est définitive ? Ou qu’on peut en changer ?
Moi :
– Je ne pense pas qu’on ait besoin d’en changer, puisque je pense que les identités ça n’existe pas. Et donc je pense encore moins qu’elles soient définitives.
Jean-Christophe Bailly :
– Je ne suis pas d’accord. Du tout. Les identités existent. Mais elles sont multiples. Il y en a une infinité. C’est la somme de toutes ces identités qui nous construit.
Une femme au fond de la salle :
– Je pense à quelque chose, je ne sais pas si ça a un intérêt que je le dise, mais, dans ce film, certains parlent de l’enfance comme d’un territoire, de la terre où l’enfance a été vécue comme territoire, et socle de l’écriture. Moi, j’ai très peu de souvenirs de mon enfance… Alors… je ne sais pas comment après on peut penser. C’est à peu clair ce que je dis ?
– On comprend très bien. C’est pareil pour tous les enfants. Un enfant ne pense pas puisqu’il…
Jean-Christophe Bailly :
– Je ne suis pas du tout d’accord !! Les enfants pensent. Ce que vous dites est absolument faux.
– … laissez-moi m’expliquer vous m’interrompez… Un enfant n’a pas besoin de penser. Il sait. Il sait tout ce qu’il y a à savoir. Ce qui se passe autour de lui, dans sa famille, dans son quartier. Tout. Il sait.
– Vous êtes incapable de parler d’autre chose que de vous ! C’est insupportable.
Il se lève. Il se dirige vers la sortie :
– Y en a marre y en a marre y en a marre ! Y en a marre !!! Le cul de sa mère y en a marre !!!

 

En juin 2016, je rencontre Kzrysztof Warlikowski. Metteur en scène, polonais, il travaille dans le monde entier. On se voit à Paris, avec son chorégraphe, Claude, sa scénographe, Malgorzata, et Charly.

En décembre, ils reprennent Iphigénie en Tauride de Gluck à l’Opéra Garnier. Qu’ils ont créé dix ans plus tôt. Mêmes chanteurs, mêmes acteurs. Après la représentation, on se retrouve à l’étage du café L’Entracte. Nous sommes six ou sept autour d’une table ovale. Une actrice arrive. Soixante-soixante-cinq ans. Autrichienne. Vivant aux États-Unis. Elle s’assoit face à Charly, et lui dit :
– J’aime beaucoup l’Afrique.
Charly est noir. Il est né en Martinique. Il est descendant d’esclaves. Sa grand-mère travaillait dans les champs de canne.
– Je suis pas africain. Je suis martiniquais.
– Oui, mais tu viens d’Afrique à l’origine. Tes ancêtres sont venus d’Afrique. C’est la vérité ou pas ?
– Je suis Antillais. Je suis né dans les Caraïbes. West Indies.
– D’accord. Mais tu as des points communs avec les Africains. C’est vrai ou pas ?
– Bien sûr puisque je suis noir. Mais dans les Caraïbes, on est un monde nouveau. On est un peuple qui a été créé par la déportation. On est tous descendants d’esclaves. Ou descendants de maîtres.
– Tu fais de la musique ?
– Un peu, oui. Mais mon travail c’est ingénieur du son. Je m’arrange pour qu’on entende ce que les gens disent.
– Moi je suis actrice. Mais que ce qui m’intéresse par-dessus tout, c’est la vérité.
Elle désigne sa bouche :
Truth. Truth.
Rouge à lèvres vermillon. Blonde. Peau claire. Dents blanches.
Claude, le chorégraphe, est assis à sa droite :
– Mais oui bien sûr… C’est ça… Truth !
– Je suis désolée, Claude. Mais oui. Oui, je m’intéresse à la vérité. Tout ce qui sort de cette bouche, c’est la vérité.
Dents blanches. Rouge à lèvres. Elle sourit.
Je parle avec Kzrystof. On est dans une autre conversation. J’entends vaguement. Soudain, la voix du chorégraphe :
– JE NE T’AIME PAS.
Il crie.
L’actrice reste calme :
– Je sais pourquoi tu dis ça.
– Je ne t’aime pas, parce que tu es VIEILLE. Parce que tu es FOLLE. Parce que tu es une VIEILLE, ACTRICE, FOLLE.
Je pense : «Qu’est-ce qui lui arrive à Claude, il a trop bu, c’est quoi cette misogynie ?»
L’actrice tourne son visage vers nous:
– Il dit ça parce que nous n’avons pas les mêmes opinions.
Claude :
– Ça c’est sûr. Et je te hais.
Elle est toujours très calme
– Je dis la vérité.
Elle sourit. Claude, sur le ton de celui qui craque :
– J’ai vu ton Facebook, figure-toi !!!
– Et alors !?
– Et alors, tu as posté des vidéos qui disent que c’est faux que six millions de Juifs ont été tués pendant la guerre.
– Je dis la vérité.
Jupe aux genoux. Talons hauts. Jolie femme élégante. Petite soixantaine. Habillée tout en noir. Blonde. Bouche rouge.
Claude vocifère :
– Et ce matin, tu as posté une interview de Faurisson.
– Il dit la vérité. J’y peux rien. C’est pas vrai qu’il y a six millions de Juifs qui sont morts pendant la guerre. Je le dis parce que c’est la vérité, c’est tout.
Charly, désarçonné :
– Pourquoi tu dis ça Monica ?
Je l’interromps :
– On s’en fout de pourquoi elle dit ça !
Je décolle mon dos de la chaise. Je la regarde :
–Tu connais Faurisson ?
Elle tourne la tête vers moi, ses cheveux volent, elle a un petit rire.
Je prends mon écharpe. Je la noue autour de mon cou. Je suis toujours assise. J’enfile mes gants.
– Je m’en vais. Parce que je ne reste pas à table avec quelqu’un comme toi ! SALOPE. Tu es une SALOPE.
Je hurle.
Je me lève. Je ne dis au revoir à personne. Je m’engage dans l’escalier.
Charly me suit. Claude aussi. On se retrouve en bas tous les trois.
Claude :
– C’est une vieille folle. Il faut qu’on la remplace. C’est très compliqué de faire reprendre son rôle par quelqu’un d’autre. C’est un rôle difficile.

 

Je donne la main à Charly. On entre dans le métro :
– C’est fou comme on comprend tout d’un coup… on comprend comment ça a dû se passer pendant la guerre. Ça a dû se passer comme ça. On comprend là. On intériorise. Avant on savait. On n’intériorisait pas. Là on comprend. T’as un ami, metteur en scène, tu l’admires, tu rencontres une actrice, elle travaille avec lui, t’es assis à côté d’elle, tu ne veux pas faire de scandale, et voilà… Tu te mets à fréquenter une sale bonne femme. Ça a dû se passer comme ça… Il devait y en avoir plein autour de soi des gens comme ça, en 41, 42, 43…
– Quand elle a dit «j’aime l’Afrique» déjà…
Je reçois un texto. Le chorégraphe nous invite à dîner chez eux le soir-même. L’actrice ne sera pas là.
Au cours de la soirée, quelqu’un dit :
– Je la connais depuis longtemps. Elle n’est pas antisémite, elle est juste bête. Elle est folle. Elle est capable de te dire que la terre n’est pas ronde, par exemple. Tu vois le genre…
Quelqu’un d’autre :
– C’est très compliqué en Pologne en ce moment. On ne sait plus avec qui parler. Nous, là, on réfléchit à s’installer en Italie.

 

Les premiers mois de 2017, on ne parle que de l’élection présidentielle. Partout. Certains sont inquiets d’un accès au pouvoir de Marine Le Pen :
– Si elle se passe… moi je ne reste pas. Je quitte la France.
D’autres disent qu’ils resteront :
– On entrera en résistance !
Des intellectuels. Des universitaires.
Ils lèvent les épaules en disant :
– On s’opposera.

 

Le 1erfévrier 2017, sur la ligne 4 du métro, une femme lit Le Canard Enchaîné, assise sur une banquette, le journal déplié devant elle : «François Fillon proteste : “Mais puisque je vous ai dit que Pénélope n’a rien fait !”». Je suis debout. Je vois la page. Toute la Une est consacrée à l’affaire. Un homme assis en face d’elle :
– Ça y est, là il est parti le coup. Rien pourra plus le retenir. Là ça y est. Ça cogne.
Sympathique, costaud, soixante ans. Puis, sur un ton ironique :
– Mais Pénélope, qu’est-ce qu’elle faisait toute la journée, si elle travaillait pas ? Elle s’ennuyait pas ?
La femme répond sur le même ton :
– Ah ben elle s’occupait de sa maison… Trois mille mètres carrés, faut s’en occuper. Ça en fait du ménage ! Elle faisait son ménage !!
L’homme :
– Ce qu’il y a… c’est qu’on risque d’avoir Marine Le Pen.
La femme a l’air contrarié :
– Ben oui ! Hamon passera pas.
L’homme :
– Non. Et on va avoir Marine Le Pen. On fera avec ! Je dis pas que c’est bon hein, mais on fera avec.
Je descends à Réaumur-Sébastopol. Dans les couloirs, en direction de Père Lachaise  je pense : «C’était donc ça, ils ont voté Hamon, parce qu’ils sont prêts à faire avec. Ça ne les dérange pas de perdre au fond.»

 

Quelques jours plus tard, je suis chez moi. Le téléphone sonne.
– Oui, allô.
– Excusez-moi de vous déranger… je travaille à France 2. Je vous appelle, parce que la semaine prochaine, on reçoit François Fillon à L’Émission politique. Ce matin, en conférence de presse, on cherchait un invité, qui puisse l’interpeler. On a pensé à vous.
– Vous voulez ma mort ?
– Pas du tout ! Je comprends votre hésitation.
Il rit.
– … Vous n’êtes pas obligée de me donner une réponse tout de suite… C’est vrai que c’est pas facile. Nous, il y a des choses que on ne peut pas se permettre de dire… On a un devoir de réserve. Ce serait formidable si vous acceptiez.
– Non non c’est hors de question.
– Ce serait très court. Huit minutes, dix minutes.
– Écoutez : Je ne fais pas le poids face à un débatteur professionnel.
– Bien sûr que si.
– Je sais que non. A moins que… Je peux écrire un texte ?
– Bien sûr.
– Et le lire sur le plateau ? Je serai pas obligée de poser de question ? Je peux lire et partir ?
– Absolument !
– Bon. Je réfléchis. Je vous rappelle.

 

Le 23 mars 2017, François Fillon est assis devant moi sur le plateau. Les gradins autour sont occupés par des gens à lui. Je termine la lecture de mon texte :
«… Vous savez que, si vous êtes élu, on aura un Président en qui une large partie de la population n’aura pas confiance ? Si vous vous étiez retiré, dans l’hypothèse d’un deuxième tour Les Républicains-Le Pen, on aurait voté pour les Républicains sans problème. Là, Monsieur, est-ce que vous comprenez que le fameux front républicain est mis en danger ? Alors, connaissant les risques, importants, que notre pays tombe aux mains du FN, on ne comprend pas pourquoi vous ne vous êtes pas retiré, et on se demande si vous êtes prêt, vous aussi, à “faire avec” Marine Le Pen ? Ça ne vous dérange pas, au fond, qu’elle arrive au pouvoir.»
Le public me hue. À un moment je crie. La séquence se termine. Je sors. Je fais le tour du plateau par l’arrière des gradins. Une main se tend. Je la serre.

 

Le lendemain, le monde de l’édition se presse au Salon du Livre à la Porte de Versailles. C’est l’inauguration. Dans les travées, des journalistes posent des questions sur l’émission de la veille à des auteurs.
– Je suis effondrée par ce qui s’est passé hier sur France 2 !! Si on voulait demander à un écrivain, on aurait quand même pu demander à des gens plus structurés !

 

Dix jours plus tard, je déjeune avec Maria, la rédactrice en chef d’une revue littéraire, dans un restaurant du sixième. Un peu plus loin, à une table, quatre personnes, dont un homme en veste blanche et cravate à motifs colorés. Quarante-cinq-cinquante ans. Costaud. Les cheveux en brosse.
Mon téléphone sonne. Je me déplace vers le fond de la salle. Je suis debout près d’une fenêtre. L’homme à la veste blanche :
– Vous nous dérangez !…
Avec mon téléphone à l’oreille, je me dirige vers l’extérieur.
– Vous nous dé-ran-gez. Vous nous dé-ran-gez.
Je passe à côté de leur table. Il répète en criant :
– Vous nous DÉRANGEZ.
J’écarte l’appareil de mon oreille :
– C’est VOUS qui me dérangez avec votre cravate ridicule !
– Va te faire foutre !!
Je raccroche. Je retourne m’asseoir, dos à la salle. Maria est de face. Métisse. Père noir. Mère blanche. Trente-cinq ans. Tout à coup elle se lève, et traverse la pièce :
– Bon, maintenant ça suffit ! Vous arrêtez ça tout de suite. Tout à l’heure vous avez proféré des insultes inacceptables. Qui auraient mérité des excuses. Mais passons. Là vous faites des coups de menton, des gestes extrêmement grossiers, ça suffit. Vous arrêtez sinon j’appelle la police. On ne traite pas les gens comme ça monsieur.
– Mais oui c’est ça ! Allez. Retourne faire ton cinéma.
Maria fait un signe au patron, qui arrive :
– Vous voulez qu’on vous change de table ?

 

En mai 2017, Charly et moi déjeunons dans un petit restaurant italien du boulevard de l’hôpital. Le débat entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen a eu lieu la veille. Trois filles discutent au fond de la salle. Deux noires, une Arabe. Elles parlent du débat. Elles rient. Elles payent, se lèvent, et passent devant notre table.
Charly :
– On allait pas se laisser faire quand même !
– Exactement !
Elles rient. L’une d’elles :
– J’espère que c’est plié là. Tout le monde a vu comme elle était nulle. Après ça, j’espère qu’elle va pas être élue.
Charly :
– Mais non. On va pas se laisser faire je vous dis. On est en France !
Une autre :
– Vous pensez que c’est impossible, que maintenant elle peut plus gagner ?
Moi :
– Vous voyez bien comme on est content et soulagé. C’est pas seulement vous et nous. Non. C’est fini.
On rit.
– Putain c’est génial. Je vous dis franchement… j’en espérais pas tant. Bon. On croise les doigts ?

 

Fin juillet 2017, je suis rue Rambuteau, devant une librairie. Il est environ six heures. La libraire fume une cigarette. Nous parlons sur le pas de la porte. Un homme passe. Short, débardeur, chien en laisse. Crâne dégarni. Peau claire.
Il me voit :
– Tiens, elle est là la pourriture. Quelle pourriture alors celle-là. Regardez-la. Elle est là. Ah quelle pourriture alors celle-là !
Ventre proéminent. Jambes et bras fins. Soixante-cinq-soixante-dix ans. Il parle à la cantonnade. La terrasse du café voisin est pleine. Les yeux des clients vont de lui à moi, puis de moi à lui.
Je recule vers le mur.
Colette, la libraire :
– Tu crois que c’est un électeur de Fillon ?
– Peut-être. Je ne sais pas, je m’en fous. J’attends qu’il s’en aille.
Je me tais. Les insultes pleuvent. La terrasse regarde.
– Eh ben voilà elle est là. La voilà. Vous la voyez, la pourriture ? Regardez-la. Vous la voyez là ?
Je pense : «Ne pas fuir, ne pas se donner en spectacle, rester calme».
Le corps tourné vers moi, il se campe sur ses jambes :
– Regardez-la !!! Non mais regardez-la !!! C’est pas vrai ! Elle est là, mais quelle pourriture alors celle-là !!!
Je craque :
– Ça suffit !! Ça suffit là !
Je hurle :
– Ça suffit !!!
Les gens du trottoir observent. Le chien me regarde. Toute la rue entend.
– Vous voulez voir une pourriture ? Alors regardez-la bien.
J’avance d’un pas :
– Ça suffit, ça suffit. Ça suffit…
J’agite les bras comme pour taper. Il est debout, à trois mètres de moi.
– Voilà… voilà… Voilà, là elle montre son vrai visage. Ça y est. Vous avez vu ça ? C’est qu’elle pourrait taper ! Pourriture va. Là, on la voit comme elle est.
Colette :
– Mais enfin c’est vous ! Vous l’agressez !
Je colle mon dos à la vitrine.
Colette :
– Viens on n’a qu’à rentrer dans le magasin.
– Certainement pas. Pourquoi je fuirais ? Je ne vois pas de quoi j’aurais honte. J’irais me cacher ? Il n’en est pas question. Je dois avoir honte de quelque chose ? Non non. Je reste ici. Je suis dans la rue. Je ne fais rien de mal. Il faut juste que je tienne. Sans m’énerver. Jusqu’à ce qu’il s’en aille. Après, j’irai pleurer dans ton magasin. Oui. Là c’est trop tôt. Je ne veux pas battre en retraite sous les cris de ce mec.
– T’as raison. Je reste avec toi.

 

A partir de septembre 2017, je participe à une émission de télévision, une fois par semaine. Il y a des débats, il m’arrive de prendre certaines positions.

 

Le 20 mars 2019, sur la porte arrière du théâtre de Vannes, où je dois faire une lecture trois jours plus tard, on découvre un tag, vers dix heures du matin. Le texte appelle à me lyncher, il est suivi d’une croix gammée.

L’après-midi, dans un passage à proximité du théâtre, on découvre d’autres tags. Puis on trouve un autre sur l’affiche du festival. Les nouvelles inscriptions appellent à me balafrer. L’affiche comporte une vingtaine de noms. Mon nom est entouré avec «à balafrer».

Le 21 mars, le directeur de cabinet de l’Élysée m’appelle :
– Vous souhaitez maintenir votre lecture ?
– Oui.

Le 22, je prends le train pour Vannes. Je suis avec Charly. Un agent de sécurité nous accueille.

Dans la nuit du 22 au 23, un nouveau tag apparaît sur la porte du parking. C’est une porte verte. CHRISTINE ANGOT ALIAS PIERRETTE SCHWARTZ TU PRENDRAS L’ACIDE EN PLEINE GUEULE LE 23 MARS SALE PUTE JUIVE A NEGRO. Le texte est suivi d’une croix gammée.

Le 23, je fais ma lecture, sous protection policière.

 

La semaine suivante, le ministre de la Culture m’écrit :

«Madame,
Je tiens à vous faire part de mon soutien inconditionnel après l’attaque dont vous avez été la cible, le 23 mars dernier, en marge du festival Les Emancipéés, à Vannes. Pareilles ignominies sont intolérables, l’antisémitisme et le racisme n’ont pas de place dans la République, pas plus qu’aucune forme de discrimination.
Le ministère de la Culture est déterminé à exercer la plus grande vigilance face aux actes antisémites et racistes, sous quelque forme qu’ils se présentent.
Je suis à vos côtés.
Je vous prie d’agréer, Madame, mes respectueux hommages.
Bien cordialement,
Franck Riester»

 

Le 1erjuin, Ginette Kolinka passe à l’émission télévisée à laquelle je participe depuis deux ans. Elle a écrit un livre, Retour à Auschwitz. Franz-Olivier Giesbert publie un roman sur la montée du nazisme, il est présent aussi. Ginette Kolinka raconte ce qu’elle a vécu. L’émission est passionnante. Mais je pense : «Il y a peut-être des gens, devant leur la télé, qui se disent « y en a marre y en a marre, les Juifs, la Shoah, les camps, la douleur des Juifs, ça va, ça suffit ». Il faut que je leur envoie un message, que je dise qu’il y a d’autres crimes contre l’humanité, que l’esclavage en est un, que les Juifs et les Noirs sont fondamentalement solidaires, malgré les différences de méthode dans la déshumanisation, il faut que je trouve les mots pour le dire. Comment je pourrais dire ça ? Avant, il y avait une solidarité entre les Juifs et les Noirs, on doit bien pouvoir la retrouver, des gens comme Dieudonné essayent de la balayer, il faut que j’explique que chacune de ces souffrances est une souffrance extrême et pourtant singulière, est-ce qu’un enfant battu vit la même chose qu’un enfant violé, non, est-ce qu’ils sont victimes de la même déshumanisation, oui, allez, je me lance…»
– La shoah est un crime contre l’humanité, il existe un autre, l’esclavage, même s’il est différent dans l’objectif et la méthode. Le but de la shoah, c’était l’extermination des Juifs. Le but de l’esclavage, c’était la commercialisation des Noirs. On en a fait des objets, qu’on vend, et qu’on achète, pour pouvoir les vendre, il fallait qu’ils soient…
Là je cherche mes mots.
Giesbert dit :
– … en bonne santé…
Je reprends l’expression, j’ajoute «en forme pour pouvoir travailler». Mais, dans le taxi du retour, je dis à Charly :
– Demain il faut que je vois avec le monteur s’il serait possible de couper ces deux mots, ça ne va pas du tout ça, en bonne santé, c’est n’importe quoi…
– Oui, ce serait mieux, mais sur le fond ce que tu as dit c’est ça.
Je ne dors pas de la nuit. Le lendemain est un jour férié, je ne veux pas déranger le monteur, le surlendemain j’oublie. L’émission est diffusée le samedi. Le témoignage de Ginette Kolinka impressionne. Le lundi, les réseaux sociaux me traitent de raciste. Le mardi, j’envoie un communiqué à l’AFP pour m’expliquer. Les insultes continuent de tomber.

 

Le 1erjuillet 2019, Philippe Sollers m’invite à déjeuner.
– Méfiez-vous des Français !
– Pourquoi ? Ils sont dangereux ?
– Très dangereux…
– Comment ça se manifeste ?
– Par leur passion.
– Leur passion !? C’est quoi leur passion ?
– La haine. C’est une grande passion française.
– La France moisie ?
– Il faut voir tout ce que j’ai pris quand c’est sorti. Et longtemps après. Et bien sûr il faut rééditer les pamphlets de Céline. Le plus vite possible. C’est extrêmement urgent. À l’époque, pas lui tout seul, non, la France entière est atteinte de passion antisémite. Il y a une édition critique, au Canada, qui montre qu’être antisémite à l’époque était extrêmement banal, extrêmement courant. La haine, je vous dis. Méfiez-vous des Français.
– Comment vous avez compris ça ?
– La révolution française, c’est formidable, mais ça ne reste pas en élan. Il faut bien que ça retombe à un moment. Et ça retombe en haine.
– Mais vous, dans votre vie, vous, à titre personnel, comment vous l’avez compris ?
– J’ai été ciblé très vite, dès mes premiers livres.
– Et avant les livres ? Ça ne s’était pas manifesté ?
– Si bien sûr. Je suis né à l’époque du Front populaire et…
Il sourit.
– Eh oui eh oui, c’est comme ça… Je m’appelle Joyaux. Joyaux est le nom de ma famille.
– Oui.
– A l’époque du Front populaire, j’entends, très jeune, j’ai deux ans, trois ans, j’entends : Jo-yaux-au-poteau-Jo-yaux-au-po-teau. Très jeune j’ai ça dans l’oreille. Et j’entends distinctement la haine. Vous-même, vous êtes informée très jeune de cette passion française… N’est-ce pas Madame Schwartz ? C’est bien pour ça que vous écrivez ?
– Oui.
– Eh ben voilà.

 

En juillet 2019, à Avignon, le spectacle dont tout le monde parle s’appelle Hen. H.E.N. Cinquante personnes par soir sur liste d’attente. Longues files sur le trottoir. Hen, pronom suédois, se prononce heune. Et dit à la fois il et elle. La presse est enthousiaste. Une page dans Le Monde. Une double dans Les Inrocks. Le public applaudit debout et longtemps.

Le 20 juillet, je suis dans la salle. Hen apparaît sur le plateau. C’est une marionnette avec des prothèses, un pénis accroché entre les jambes, des seins collés sur le buste, une queue de cheval sur sa tête. Hen a un micro, elle chante. Elle appelle à la tolérance et à l’amour. Des pénis envahissent la scène. De plusieurs tailles. De toutes les couleurs. Les gens rient. Suit un tableau avec des vulves géantes sur un fond noir. Rire général. A la fin, Hen chante une chanson d’amour. Applaudissements. Tout le monde debout. Hommes et femmes. Je reste assise, je pense : «Ils sont incroyables, ils sont incroyables ces mecs, ils font un truc pour l’acceptation universelle, avec des pénis partout comme emblème, il y a la moitié de l’humanité qui n’en a pas, est-ce qu’ils sont au courant ? Ils croient vraiment que, hommes et femmes, tout le monde a une sexualité centrée sur le pénis, et que la vulve est un équivalent ? Ils sont au courant qu’il y a une moitié de l’humanité qui n’a rien entre les jambes, et qui rit à leurs plaisanteries pour ne pas se sentir exclue de la totalité ?».

2 Commentaires

  1. Marguerite Duras c’est la règle du Tu,
    Christine Angot, celui du Je. Et,cette
    dernière est toujours plus saisissante. Elle
    nous implique dans une réalité conflictuelle
    du Je, des autres et d’un monde effrayant.
    L’auteur nous incite pour cela à la conscience,
    des actions sur nous… À exister
    J’aime pour ça cette auteur pleine de
    Polémiques. J’aimerais parfois saisir sa
    main, lui dire que l’amour finira par éclore