Au même titre que Six Feet Under, qui a marqué la décennie précédente, This Is Us est une des meilleures séries américaines sur la famille. La matière de ces deux fictions est l’onde de choc que provoque sur le cercle familial la mort du chef de famille. Un sujet que, à une dizaine d’années d’intervalles, elles abordent d’une manière distincte : si Six Feet Undermet l’accent, à la faveur de cette disparition, sur la décomposition du modèle patriarcal, le créateur de This Is Us, Dan Fogelman, adopte sur ce point une position plus ambigüe. Celle-ci tient moins à un écart générationnel qu’au système de production : si Six Feet Under est au diapason de la culture libérale prônée par la chaînée câblée HBO, This Is Us, qui est produite par le réseau NBC, a pour vocation d’être consensuelle et réussit, en mariant un attachement empreint de conservatisme au passé à des valeurs progressistes, le tour de force de concilier tous les publics. Son succès consacre la revanche de l’ancien monde audiovisuel qui vit depuis longtemps dans l’ombre des nouveaux leaders du secteur (HBO, Netflix, Amazon).

 

A rebours de nombre de séries (Transparent, Here and Now) qui mettent en scène l’effondrement de la figure du père, This Is Uscélèbre la figure paternelle sous toutes ses formes. A commencer par celle du grand-père de substitution, l’obstétricien de Rebecca Pearson(Mandy More), le docteur Kotowski qui, par un discours plein de sagesse, insuffle à Jack son mari (Milo Ventimiglia) l’idée, après le décès de l’un de leurs triplés, d’adopter un nouveau-né afro-américain abandonné. Ainsi se trouve constituée la drôle et attachante fratrie Pearson composée de Kevin au physique de jeune premier, de Kate, sa soeur jumelle complexée par son embonpoint et de leur frère de couleur Randall. Leur chance est d’avoir un père en tous points exceptionnel. Jack est le cœur battant de la famille Pearson. Par son humour, son sens de l’écoute et son dévouement exemplaire, il est l’incarnation parfaite de l’héroïsme ordinaire d’un père de famille capable d’enchanter le quotidien de ses enfants. Rarement une série contemporaine aura à ce point idéalisé une figure paternelle. Ce n’est pas qu’elle ait pour objet de réaliser une opération de réhabilitation de la figure patriarcale. Si Jack est un personnage qui possède les attributs traditionnels de la virilité (courage, force, volonté), il exerce toutefois son magistère paternel sans chercher à régenter la vie familiale. Il est protecteur sans être autoritaire. Par le souci constant de l’autre qu’il témoigne, il illustre à merveille, pour reprendre l’expression de Marcel Gauchet, le modèle maternel de la bonne autorité. De là vient l’aura qui entoure Jack dont la singularité tient à sa dualité, au fait qu’il réunit en lui des qualités viriles et des traits de caractère jugés féminins.

 

L’autre trait distinctif de cette fiction tient à sa structure temporelle : à la différence de la plupart des fictions télévisées qui, en additionnant les lignes narratives se déroulant dans une seule et même période contemporaine, développent une temporalité narrative placée sous le signe d’un présent démultiplié, This Is Us plonge avec délice dans les réminiscences du passé. Le dispositif narratif fondé sur l’alternance de flash-back et de retours au présent trouve sa justification dans l’ambition de l’auteur de traiter de la question de la transmission. Le trait commun aux membres de la fratrie Pearson est le rôle fondamental que joue la filiation paternelle dans la construction de leur identité. Les protagonistes de cette série ressemblent aux personnages fordiens venant sur la tombe de leurs ancêtres s’acquitter des promesses qu’ils leur ont faites. This Is Us décrit une famille dont les défunts guident les pas des vivants. Il est clair que, dans le désir de Jack d’être, à la différence de son père, un époux exemplaire entre pour beaucoup l’injonction de sa mère : «Ne sois pas comme lui.» De même que Kate s’efforce de suivre l’exemple de sa mère en se lançant, en dépit de ses problèmes de poids, dans une carrière de chanteuse, de même Randall, en adoptant une jeune afro-américaine issue de milieux défavorisés, se montre le digne héritier de ses parents. C’est dans l’admiration qu’ils portent à leurs parents que les enfants Pearson puisent la force de réaliser leurs vœux les plus chers.

 

Le drame qui fait basculer leur vie à l’âge de dix-sept ans est le décès de ce père adoré. Sa mort héroïque après avoir sauvé les siens d’un incendie rend sa perte d’autant plus cruelle. Loin de l’occulter, cette fiction explore l’épreuve du deuil sous toutes ses facettes. A commencer par celles les plus cocasses. Qu’il s’agisse de l’attachement fétichiste à des objets ayant appartenu au défunt ou de la célébration excessive de rituels familiaux à la faveur de Thanksgiving ou de matchs du Super Bowl, son deuil est évoqué avec légèreté. Mais, parce qu’elle retrace l’histoire d’un deuil impossible, This Is Us se penche sur les affres du deuil avec plus de gravité : l’objet des multiples flashbacks faisant la part belle au disparu n’est pas tant de s’en détacher progressivement à la faveur d’un travail de deuil que de rendre son manque omniprésent. Le culte du défunt est lourd de conséquences. L’ombre écrasante qu’il projette sur les siens a pour effet d’accroître leur culpabilité. Ainsi, sa veuve, Rebecca, ne s’autorise-t-elle plus à être pleinement heureuse comme en témoigne son remariage placé sous le signe de la raison. De même, tout laisse à penser que l’obésité de Kate trouve une de ses sources dans le manque affectif qu’elle cherche à combler, aggravé par la responsabilité qu’elle croit porter dans sa disparition. Faute de pouvoir accomplir son meurtre symbolique, rien ne s’avère plus difficile pour les enfants de Jack que de se construire en tant qu’adulte.

 

This Is Us s’illustre dans l’art de marier deux registres narratifs opposés : au regard du parfait dosage qu’elle instaure de gravité et de légèreté, de drame et d’humour, elle peut à bon droit être qualifiée de mélodrame gai. Son style narratif consiste à mêler aux thèmes traditionnels du mélodrame (enfant trouvé, vie brisée, secret inavouable, deuil, infirmité) les codes de la comédie romantique s’attachant à magnifier les épisodes marquants ou ordinaires de la vie conjugale et familiale. C’est une série qui allie comme nulle autre le romantisme à la mélancolie. Celle-ci étend son empire non seulement à coup de flashbacks rappelant un passé marqué par le deuil mais également à la faveur de flashfowards annonçant des épreuves à venir. Qu’on songe à la déception que provoque la révélation inopinée de ce que le couple modèle que forment Randall et Beth ne résistera pas à l’épreuve du temps. Sur chaque instant de bonheur plane dans cette fiction l’ombre du malheur. Coincé entre un passé traumatisant et un futur menaçant, le récit se déploie dans un temps présent lourd d’inquiétudes. L’angoisse qui étreint chacun des protagonistes a trait au sentiment d’être vulnérable aux aléas du destin. Il en est de cette fiction comme nombre de séries à succès actuelles : du tableau qu’elles brossent des sociétés occidentales, le trait dominant est celui de la précarité de l’existence.

 

Outre leur date de naissance, les enfants de la famille Pearson partagent un trait de caractère : ils déploient des efforts considérables pour se faire adopter par leur entourage. C’est bien sûr le cas de Randall dont l’adoption par une famille de blancs pose un sérieux problème d’identité. Son caractère excessif tient à la conscience qu’il a de sa différence, son besoin impérieux d’être irréprochable, son souci obsessionnel de perfection, fût-ce au prix de burn out à répétition, les trésors de séduction qu’il déploie au quotidien plongent leurs racines dans sa crainte enfouie d’être stigmatisé en raison de sa couleur de peau. Le sentiment d’illégitimité qui le tenaille en dépit de sa réussite professionnelle et familiale jette une lumière crue sur le malaise qui habite la bourgeoise noire américaine. Plus que sur les injustices économiques produites par le racisme aux Etats-Unis, This Is Usmet l’accent sur ses séquelles psychologiques. Que ce soit au sein de son milieu d’adoption ou au sein de la communauté noire avec laquelle il tente de renouer en présentant sa candidature au poste de conseiller municipal d’un quartier défavorisé, Randall, de quelque côté qu’il se tourne, a le sentiment de n’être jamais à sa place. Tout aussi vif que celui de Randall est le désir de sa soeur et de son frère de surmonter leurs failles intimes : de même que, handicapée par son obésité, Kate masque sa peur du regard de l’autre sous une humeur joviale, de même, vedette d’une série ringarde, Kevin, en quête d’une reconnaissance culturelle, fait preuve d’une impressionnante résilience face au mépris du milieu théâtral new-yorkais. C’est dans leur complexe d’infériorité, dans leur crainte de l’exclusion que se niche l’empathie que suscitent les membres de la fratrie Pearson.

 

This Is Us met en lumière un des méfaits de l’individualisme contemporain : la lutte pour la reconnaissance qu’engendre l’aspiration de chacun à être reconnu dans sa singularité ne se limite pas à la sphère professionnelle mais s’étend à la cellule familiale. Aussi aimante soit-elle, la famille Pearson n’en est pas moins minée par les rivalités. Ainsi, Kate, souffrant de la comparaison avec une mère à la plastique parfaite, au talent de chanteuse indéniable, sombre dans la détestation de soi et de son corps. De même, Kevin, délaissé par ses parents obnubilés par les problèmes de ses frère et sœur, traîne le sentiment amer d’être mal aimé, une rancœur dont il espère se délivrer en obtenant, à la faveur de sa carrière de comédien, la reconnaissance qui lui a fait défaut dans sa famille. L’idée qui se dégage de cette fiction est que l’estime de soi dépend de la reconnaissance de sa différence par les siens : le cheminement que doit parcourir Randall, de l’adoption au sentiment d’être pleinement adopté, est semblable à celui que ses frère et soeur doivent accomplir. Plus que dans les liens de sang, c’est dans la conviction d’avoir été adopté par les siens que réside dans cette série le sentiment d’appartenance familiale.

 

La fiction créée par Dan Fogelman est une ode vibrante à la famille. Il n’est pas de personnages attachants dont la généalogie familiale n’ait été retracée. Par contre, les personnages négatifs (mère de Deja, frère de Jack) ont pour trait caractéristique de s’être exclus, par leur faute, de leur propre famille, un péché qui les condamne à vivre en marge de la société. Il n’y a pas d’épanouissement personnel possible dans cette fiction en dehors du cercle familial. Si, de toutes les institutions américaines, la famille est la seule qui ait droit de cité dans This Is Us, c’est parce qu’elle a l’apanage d’être source de résilience. C’est en son sein que réside le pouvoir salvateur de la fraternité. A l’exemple de Kevin renonçant à jouer le soir une première représentation cruciale pour sa carrière pour voler au secours de son frère en pleine de crise de panique, multiples sont dans cette fiction les gestes d’une folle générosité, les magnifiques témoignages d’amour prodigués par cette famille dont la vertu cardinale est de nous réconcilier, fût-ce sur un mode utopique, avec le genre humain. C’est en cela que This Is Us est l’une des séries feel good les plus épatantes du moment.

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