C’était l’été. Il faisait chaud. Très chaud. Le pays était en effervescence. On attendait ce match. Les commentateurs commentaient comme d’habitude, le verbe luxuriant, florissant, extravagant, ébouriffant ou savant. Le tournoi, s’était bien déroulé, l’équipe était solide, Mbappé n’avait pas vingt-ans et marchait déjà sur l’eau ; personne ne semblait gagné par le doute: la victoire finale serait au rendez-vous.

Le match fut pourtant âpre. Difficile. Le temps que la machine se mette en route. Et après quatre-vingt dix minutes de débordements, de tacles, de centres, de coups-francs, de feintes, de rebondissement, de tirs, d’attaques et de contre-attaques, de buts marqués et encaissés, ce qui devait arriver arriva : le sacre. La France était championne du monde.

Il y eut des larmes. Des larmes de joie. Les yeux de toutes les couleurs étaient partout de bonheur, le regard second d’un instant hors du temps. Sur les Champs-Elysées, la bande à Deschamps sera célébrée par une foule bigarrée, bras-dessus, bras-dessous. Le temps d’un été, les chagrins et les ennuis du quotidien oubliés, la France multicolore, réconciliée avec elle-même, planait sous un ciel éclatant de bleu. Le temps de la joie collective, le parfum du soleil comme une fête au goût des jours sans soucis, sera pourtant bien éphémère.

Vint aussitôt, sans transition, l’automne forcené de tensions et le surgissement, sur l’avant-scène des ronds-points de l’actualité, des gilets jaunes. On n’avait pas vu venir cette détresse des blessés de la pauvreté. Ceux qui vivent taraudés par l’angoisse du lendemain, comptant et recomptant chaque centime. Ceux qui ne savent pas, au corps à corps, de quoi demain sera fait. L’amertume de la précarité. La peur du déclassement. L’humiliation des fins de mois pénibles. La vie à tromper la misère. La honte et la douleur de manquer. La hantise du manque. La lourdeur de la pauvreté à supporter. A porter. Le désarroi débordant de colère. Le ressentiment. Le durcissement des cœurs. La violence. La haine en roue libre. Les Champs Elysées en casse. La démocratie contestée, malmenée. La médiation démocratique vomie, attaquée. Le glissement. La boue. L’antisémitisme vociféré à visage découvert. Les Noirs traités de singes, priés de rentrer chez eux. Ceux qui aiment autrement injuriés. La presse intimidée. Les mots vidés de leur sens. L’air général ankylosé de miasmes totalitaires.

Que l’insouciance s’en aille, s’évapore ainsi sous l’assaut du mauvais temps, et on redécouvre alors que l’histoire humaine n’est nullement un cheminement linéaire tendu vers des lendemains qui chantent et, qu’à chaque saison traversée de convulsions, la démocratie joue son immortalité. Aux cimetières du temps givré, combien de saisons démocratiques refroidies, non pas nécessairement d’un brusque coup de grisou, mais souvent à petit-feu, l’air de rien ?

C’est que le mal fatal s’attache d’abord, à la surface de l’époque, s’incruste doucement dans le corps social, se présente en mouvement éclaté sans queue ni tête, transportant dans sa hotte en château fort un monde libéré des exigences du droit, au nom de la défense des intérêts des déclassés, au nom de la défense du peuple-Dieu.

Et pourtant, on croyait la soumission et la fureur vaincues, terrassées à jamais. Et pourtant… Et voilà cette odeur de retour. L’odeur de la vague qui mobilise, se joue du sens des mots, ratisse large, promettant la transformation totale de la société et la révolution nationale ; la vague des profondeurs qui monte, l’accent, fardé et maquillé, flattant les bas instincts, l’idée fixe sur ceux d’en haut et ceux venus d’ailleurs. Montée des pulsions haineuses visibles et invisibles célébrant la communauté du peuple purifié. Que la haine soit ainsi agréée comme confort général, et la mentalité de groupe fera le reste : les portes d’un autre monde seront ouvertes et la démocratie assassinée au nom de la démocratie.

Ainsi sont tombées, ailleurs, dans le vide, les libertés. Qu’était-il arrivé ? Qu’est-il arrivé ? Dissimulé derrière le voile du pouvoir du peuple souverain à restaurer, le projet démentiel a débarqué les premiers gestes piètres, les éclats de voix grossièretés insensées prêtant à hausser les épaules de dépit. Ses slogans paraissaient ridicules, aberrants, désuets, à contretemps des aiguilles de la raison. A la tombée des saisons, la bête a pourtant fini par avoir la peau des libertés des hommes et des femmes. La démocratie a été serrée, dévaluée, cernée, assiégée, happée, délitée, déchue dans les urnes, ruinée en stade terminal à une écrasante majorité. Ravagée.

Nous aurions tort, radotant que l’histoire ne se répète jamais deux fois de la même manière, de nous croire à l’abri d’un coup de vent autoritaire, impétueux, revenant d’un temps usé. A l’ère des flash-mobs, des bruits qui courent sur les réseaux sociaux, de la banalisation de la violence, que la déraison qui se nourrit du sentiment d’invulnérabilité, ne nous dépouille pas de notre capacité à toiser la réalité les yeux dans les yeux, de notre puissance à discerner l’essentiel de l’accessoire.

Tracée devant notre conscience une question, à laquelle nous ne serions nous dérober : que devons-nous faire ? Qu’avons-nous à faire ? Quelles routes neuves ? Quel pacte pour l’avenir ? En forme et en esprit, hors du commun, comment retrouver l’art de la conversation posée, réfléchie, constructive, respectueuse, orientée vers les voies de la conciliation ? La solidarité étant ce, sans quoi, une société se fracture et se délite, comment revigorer ce qui fait lien et sens et sortir de ces discours grégaires, liquidateurs, disant à ceux perdus dans la spirale de la précarité : « Si vous n’y arrivez pas, et bien, c’est de la faute des élites et des étrangers » ou alors, la pauvreté naturalisée : « Si vous n’y arrivez pas, c’est de votre propre faute, vous n’avez qu’à vous en prendre à vous-même». A l’heure des sombres contaminations collectives actuelles, comment réintroduire l’éthique culturelle humaniste, humanisant ? Comment réaffirmer comme exigence collective sévère non-négociable l’interdit majeur du racisme et de l’antisémitisme ?

Nous sommes interpellés et il nous faudra choisir. Bien choisir. Choisir au présent. Choisir la démocratie, honneur suprême des hommes et femmes libres, tenant raison de notre humanité, lumières, codes et normes solidaires tenant en respect nos lugubres pulsions caverneuses, prescriptions salutaires nous empêchant de laisser libre cours à nos instincts grégaires, nous élevant à la civilité, nous contraignant à agir, impatients d’équité et d’espoirs partagés, pour le meilleur de tous au quotidien, présage de pain quotidien nous obligeant à l’humanité témoignant de la dignité de chacun et de chacune.

C’était l’été. Il faisait chaud. Très chaud. Mbappé n’avait pas encore vingt ans. Le pays était en effervescence. La France était championne du monde et fière de ce qu’elle était : un pays multicolore, bleu arc-en-ciel, deux étoiles sur le cœur. La joie de la célébration de la fraternité fut éphémère. Définitivement éphémère ?

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