Le philosophe Bernard-Henri Lévy entame le mois prochain une tournée théâtrale dans 21 villes du continent pour défendre la cause de l’Europe – un spectacle monologué dont la première est prévue le 5 mars à Milan. «Ma pièce est une arme contre le découragement. J’ai la conviction que ceux qui croient en l’Europe peuvent encore l’emporter, s’ils le veulent, sur les naufrageurs illibéraux», affirme-t-il dans cette interview au Journal du Dimanche. «L’Europe est une idée, pas une ­religion. Et cette idée doit devenir un désir.»

 

Vous allez entreprendre une tournée théâtrale dans 21 villes du continent pour défendre la cause de l’Europe – un spectacle monologué dont la première est prévue le 5 mars à Milan. Une croisade, disiez-vous au départ…

Oui, le mot n’était pas terrible. Disons plutôt une campagne. Sauf que c’est une campagne où je ne serai candidat à rien.

Vous auriez pu assumer d’avoir la «religion de l’Europe» ?

Non. L’Europe est une idée, pas une ­religion. Et cette idée doit devenir un désir. C’est l’enjeu.

On en est loin…

C’est vrai. D’autant plus que les gens qui pensent ainsi sont souvent découragés. Ils baissent les bras. Ils n’osent même pas faire clairement campagne sur cette idée de l’Europe. Ou, s’ils le font, c’est à demi-mot, honteusement. Husserl, dans ses grandes conférences sur l’Europe de 1935, à Vienne et Prague, parlait déjà de ces «cendres de la grande lassitude», que nous avons tous à la bouche aujourd’hui…

Lassitude de quoi?

De l’Europe. Mais aussi – car c’est la même chose – de la liberté, des vertus et des complexités de l’État de droit et, au fond, de la démocratie. Nous sommes en train de vivre, en réalité, la troisième grande crise de la démocratie depuis un siècle. Il y a eu celle d’avant 1914, autour de l’affaire Dreyfus. Puis celle des années 1920. Et là, maintenant, la troisième. Avec un point commun aux trois : le très grand nombre de gens qui se mettent à penser : «On aime bien la démocratie ; on pense toujours que c’est le plus mauvais des régimes à l’exception de tous les autres mais voilà, elle est périmée ; et il faut se résigner à d’autres solutions.» Dans ces cas-là, les digues cèdent. L’esprit critique abdique. Et on tolère, par exemple, au nom de la «misère sociale», des choses inacceptables : voyez la prosternation, en tout cas pendant les premières semaines, devant les dérives antirépublicaines et factieuses des Gilets jaunes. Ma pièce est une arme contre le découragement. J’ai la conviction que ceux qui croient en l’Europe peuvent encore l’emporter, s’ils le veulent, sur les naufrageurs illibéraux.

Macron contre Orbán?

On peut dire ça comme ça.

Pensez-vous que Macron a eu raison de présenter les choses de cette façon : «progressisme versus illibéralisme»?

Est-ce que ce ne sont pas les choses elles-mêmes qui se «présentent» ainsi ? Le fait est là. Vous avez, aujourd’hui, à la table où se prennent les décisions de l’Europe, une demi-douzaine de gens qui pensent comme Orbán et qui sont là pour saboter les principes mêmes sur lesquels l’Europe s’est fondée. Et, en face, vous avez Macron, qui est l’un des seuls à dire nettement : «L’Europe est bonne ; elle est une belle chimère politique ; il y a de la fierté à porter ses valeurs et ses couleurs.» Donc, oui, l’idée est bien de sillonner l’Europe pour essayer de contredire, affaiblir, faire douter les pro-Orbán…

N’y a-t-il pas que des coups à prendre pour vous?

Quand je regarde en arrière et que je considère ce que j’ai fait en Bosnie, en Libye, au Kurdistan ou ailleurs, je ne regrette rien. Il y a une chose, une seule, dont, si je devais disparaître demain matin, je demanderais pardon à mes enfants : c’est d’avoir été le contemporain de ce rêve extraordinaire, de cette invention démocratique unique dans l’histoire des hommes qu’est l’idée européenne et de l’avoir laissée sombrer, comme en Hongrie, dans le cynisme ou, comme en Italie, dans le grotesque. Alors, face à ça, les coups…

Pourquoi grotesque?

Parce que ces criminels de bureau qui ferment les ports italiens, rejettent les enfants de migrants à la mer et menacent l’écrivain Roberto Saviano de le livrer à la mafia sont aussi des personnages ridicules. Prenez Salvini. Et, en face, relisez Brecht. Ou Malaparte. Ou revoyez Le Dictateur de Chaplin. Il y a, chez lui comme chez tous les fascistes naissants, cette dimension de bouffonnerie. Lui, son truc, c’est de se déguiser en pompier. Au point que le syndicat des pompiers italiens songerait à le poursuivre pour usurpation d’uniforme…

«Fasciste naissant»… On va vous accuser de franchir le point Godwin!

Moi, ce qui me fatigue, c’est cette histoire de point Godwin! Quand les gens vont-ils comprendre que le fascisme n’est pas une aberration de l’Histoire, un gros mot, mais une catégorie politique à part entière ou, mieux, un type de régime? Les anciens classaient les régimes en divers types : tyrannie, oligarchie, démocratie, démagogie, etc. Les modernes en ont ajouté un nouveau à la liste, qui se nomme le fascisme et qui est appelé, hélas, à connaître de nouveaux avatars. Lorsque l’avatar arrive, il faut le reconnaître. Et savoir l’appeler par son nom.

Donc, quand on dit «populistes», c’est une abdication sémantique?

C’est, en effet, un mot trop doux pour dire une nouvelle version, certes naissante, certes balbutiante, du fascisme historique.

Ce combat pour l’Europe et contre la poussée fasciste n’est-il pas un combat donquichottesque?

Il y a pile vingt-cinq ans, aux européennes de 1994, j’avais lancé une fausse liste électorale qui s’appelait la «liste Sarajevo». C’était perdu d’avance. Mais au moins avons-nous, avec mes camarades de l’époque, imposé la question de Sarajevo au cœur d’une campagne qui n’en voulait à aucun prix. Eh bien, un quart de siècle plus tard, rebelote. Mon rêve serait d’imposer la question de l’Europe dans une campagne européenne qui veut bien entendre parler de tout, sauf de l’Europe.

Au fond de vous, pensez-vous que l’Europe peut gagner?

Je vous l’ai dit. Il faudra de l’habileté, mais aussi de la force. Il faudra, si vous préférez, être Ulysse et Achille à la fois. Mais c’est jouable. On a, dans toute l’Europe, assez de «bons Européens» au sens de Nietzsche, capables de ça et qui ne demandent qu’à se réveiller.

Vous mettez clairement Jean-Luc Mélenchon dans le même sac que Marine Le Pen.

Ce n’est pas moi qui l’y mets, c’est lui. Il parle de plus en plus comme elle.

Vous y voyez un phénomène de rapprochement à l’italienne?

Son côté ancien sénateur socialiste fait qu’il a encore des tabous et qu’il hésitera à franchir le pas. Mais prenez cette ­fameuse séquence où on l’a vu sur le point de frapper, le jour d’une perquisition, un juge et un policier. Il y avait là un côté vieux nervi qui n’a pas échappé aux Gilets jaunes qui, quelques semaines plus tard, sont, eux, passés à l’acte… Eh oui! Le chef des «Insoumis» avait montré l’exemple. Il faut être aveugle pour ne pas voir le séquençage strict entre cette colère de Mélenchon et le déchaînement de violence, ensuite, des Gilets jaunes les plus radicaux contre les forces de l’ordre.

Ça, ce sont les mauvaises surprises de la période. Y en a-t-il de bonnes ?

L’évolution d’un Alexis Tsipras, en Grèce. Il a fini par comprendre que l’Union européenne, avec ses règles, n’avait pas tué, mais sauvé la Grèce.

À part Tsipras?

Le grand débat, en France, est une autre bonne surprise. Autant la séquence Gilets jaunes fut souvent mortifère et nihiliste, autant cette séquence «grand débat» est un beau moment de fraternité républicaine et de recherche en commun des solutions. J’entendais, après le saccage de l’Arc de Triomphe, le sociologue ­Emmanuel Todd dire : «Les Gilets jaunes me rendent fier d’être français.» Moi, ce qui me rend fier d’être français, c’est de voir des «gens de toutes sortes», comme disait Apollinaire, se presser dans les mairies, les écoles, les appartements, pour débattre, délibérer et, ensemble, produire des idées.

Vous êtes à l’initiative d’un manifeste inquiet de 30 écrivains européens, publié hier en une de Libération. Un cri d’alarme : «l’Europe est en péril»…

Un cri d’alarme, mais aussi d’espérance. Car, ces trente-là, ces trente patriotes européens, font comme tous les vrais patriotes en temps de péril : ils montent au front.

Mais ne sont-ils pas seuls?

Sans doute. Mais, à eux seuls, ils forment l’âme de l’Europe.

Vous invoquez souvent l’âme de l’Europe. Qu’entendez-vous par là?

Ces écrivains, dans leurs langues et dans leurs rêves, nous rappellent que l’Europe est un continent de chimères et de liberté, et qu’elle s’est aussi faite par la littérature. Les pères fondateurs de l’Union ? Ce sont, aussi, les écrivains. Ce sont ces penseurs et ces poètes dont Franz Werfel rêvait de faire une académie. Et ce sont ces trente-là.

Entendre les écrivains suffira-t-il à lutter contre le découragement?

Bien sûr que non. Mais regardez : on s’interroge toujours sur l’identité ­européenne. On dit qu’elle n’existe pas, qu’elle est introuvable, etc. Eh bien voilà. Elle est là. Ces 30 visages et ces 30 œuvres qui, dans le journal de Sartre et de Duras, refusent l’Europe de la peur, de la haine et des bouffons, ils sont l’Europe. Jean Monnet aurait dit que, si c’était à refaire, il recommencerait par la culture. C’est exactement ce que fait ce manifeste. La vraie langue de l’Europe, dit-il, ce n’est ni l’anglais ni le français, c’est le roman.

À vous entendre, l’Europe est une belle endormie qu’il faut de toute urgence réveiller…

Dans la mythologie grecque, Europe était une jeune princesse kidnappée par Zeus et retrouvée sur les rives de la Crète. Là, on ne sait plus qui l’a kidnappée. Ni où elle est détenue. Mais on la cherche. Cela dit, il n’y a pas que ça, dans la pièce. Il y a aussi des idées concrètes. Des propositions pour vraiment changer la vie des gens.

Un exemple?

Benoît Hamon, pendant la présidentielle, avait lancé une belle idée : celle d’un revenu minimum universel. Le texte montre que l’idée ne fonctionne pas à l’échelle de la France mais qu’à l’échelle du continent, oui. Vous imaginez un chèque signé Europe et garantissant à chacun un minimum vital décent ? L’Europe changerait de visage. Elle deviendrait brusquement plus aimable. En tout cas, pour les gens honnêtes. Pour ceux qui ne sont pas juste des fanatiques et avec qui on peut parler.

Parce qu’on ne peut pas parler avec tout le monde?

J’ai toujours refusé de dialoguer avec un lepéniste, par exemple. Ou avec Tariq Ramadan. Il y a des gens qui sont animés d’une telle haine que le dialogue est inutile. Mais avec les autres, tous les autres, et, en la circonstance, avec les eurosceptiques de probité, la discussion est non seulement possible mais indispensable. C’est, du reste, encore un autre volet de mon projet. Avec un petit groupe d’experts, je mets en place une plateforme Internet afin que réponse soit systématiquement donnée aux vraies questions de vie quotidienne que se posent les eurosceptiques de probité.

Les valeurs démocratiques sont en recul à l’intérieur même de l’Europe…

Oui. Mais avec un vrai coup de main venu de l’extérieur. L’impérialisme commercial chinois ; Trump, sur le point de rompre ­l’alliance séculaire entre les peuples des deux rives de l’Atlantique ; et, bien sûr, Poutine dont le projet officiel est de démanteler l’Europe.

D’accord. Mais les Hongrois ont bel et bien élu Orbán.

Ça s’appelle la servitude volontaire. Comment un peuple qui s’est sorti des griffes du KGB au prix de souffrances inouïes peut-il se jeter sous celles du FSB? Cela reste un mystère pour moi. De même qu’est un mystère Orbán lui-même. Il se trouve que je l’ai rencontré, fin 1989, à l’époque où il était un jeune dissident plein d’ardeur et…

Dans quelles circonstances?

J’étais chargé, par François Mitterrand, d’une mission d’évaluation de ce que la France pouvait apporter aux capitales de l’Europe centrale libérées du communisme. Et je suis passé, bien sûr, par Budapest. C’est une des choses, d’ailleurs, qui me rendent cette tournée d’aujourd’hui si émouvante. Trente ans plus tard, revenir dans les mêmes lieux, revoir les mêmes gens… Orbán, donc. J’aimerais tellement comprendre ce qui a bien pu se passer dans la tête de ce jeune homme qui a vaincu Brejnev et qui se couche, aujourd’hui, devant Poutine.

Philippe Val vient de publier un livre où il met en scène la trahison des intellectuels au XXe siècle. L’avez-vous lu?

Naturellement. Val est un ami doublé d’un compagnon de combat. Mais, là, il y a peut-être une nuance. Je ne dirais pas «les intellectuels».

Les politiques, alors?

Non plus. Et on voit bien, dans son beau livre, comment, au moment de l’affaire des caricatures de Mahomet, le monde politique s’est scindé en deux. D’un côté, les munichois qui voulaient, pour avoir la paix, la sainte alliance des religions. Et, de l’autre, les courageux qui étaient prêts à prendre le phénomène de front. Quitte à incriminer la part de l’islam qui a, évidemment, «quelque chose à voir» avec l’islamisme.

Ce n’est pas la position de Macron.

On verra. Sur ce sujet-là comme sur les autres, il aura à affronter sa tempête intime ou, ainsi que le disait le grand écrivain Michel Leiris, auteur de L’Âge d’homme, sa vraie «corne de taureau». Et on verra bien, alors, de quel côté il penchera.

Aborderez-vous, sur scène, cette question du fait religieux?

Je m’adresserai aux musulmans, oui. Et je leur dirai : votre chance, en même temps que votre grandeur, ce serait de crier d’une seule voix, comme il y a quelques années dans les rues de Londres, «Not in our name»…

Au-delà de l’islamisme, évoquerez-vous le fait religieux en général?

Il sera là. Forcément. En Pologne, par exemple, où m’avait invité le maire de Gdansk, Pavel ­Adamowicz, ce fondateur de Solidarnosc qui vient d’être assassiné, je maintiens évidemment la représentation. Mais avec cette réflexion : que de chemin parcouru entre l’époque où le catholicisme était une force de liberté et ce moment d’aujourd’hui où il est en train de devenir une idéologie hystérisée, échauffant les esprits et rendant les gens fous!

Si ce ne sont ni les politiques ni les intellectuels, alors qui ? Les bureaucrates ? Ce sont eux, les responsables de la crise?

Je ne dirai pas ça non plus. Prenez le Brexit. Dans la vraie vie, beaucoup ­auraient dit aux Anglais : «Tant pis pour vous, allez au diable !» Là, vous avez des hauts fonctionnaires consciencieux qui passent des années à essayer de recoller les morceaux, de rompre sans casser, de laisser les Britanniques partir mais sans les punir ni les humilier. Ça aussi, c’est la démocratie. Et c’est l’Union européenne.

La crise migratoire est l’une des dimensions de la crise européenne. Allez-vous lui réserver un sort sur scène?

Oui. Mais en me gardant des raccourcis. La pression migratoire est plutôt en train de se réduire que d’augmenter. La montée de la xénophobie et du racisme ne lui est pas proportionnelle. Et puis ceci : qu’il faille une politique migratoire, sans doute ; mais, primo, il faut demeurer inflexible sur les lois de l’hospitalité et de l’asile ; et, secundo, il n’y a que dans l’espace européen que cette question peut être mise en délibéré et trouver des réponses.

Comment cela?

C’est pareil pour la question de l’écologie, ou de la finance dérégulée, ou du terrorisme. Pour toutes les vraies grandes questions qui se posent aux vrais peuples du continent, vous pouvez prendre toutes les décisions que vous voudrez à l’intérieur du village gaulois, ça ne sert plus à rien. Il fut un temps où la bonne agora citoyenne, celle où on pouvait délibérer et décider, était la cité. Puis vint celui de la nation. Aujourd’hui, la bonne agora, c’est l’Europe.

Voulez-vous dire que si vous êtes européen, c’est aussi par pragmatisme ?

Autant que par idéalisme. Face à tous ces défis énormes, de deux choses l’une : ou bien on passe à cette échelle de l’Europe, ou bien on se condamne à les subir ou, pire, à en profiter. Car il y a aussi, hélas, des profiteurs du malheur, des rentiers de la désespérance et de la catastrophe. Et ils n’ont aucun intérêt, eux, à être européens. Avec ceux-là, le combat sera sans merci.

7 Commentaires

  1. Un jeune ministre chargé de la Ville et du Logement évoquait récemment le printemps égyptien et la colère pacifique d’un peuple pressé de reprendre ses destins en main après d’interminables années de démocrature marquées par l’odieuse persistance d’un niveau de vie moyenâgeux. Il enjamba, en prenant soin de ne pas le nommer, le mouvement politique que porterait au pouvoir ce dèmos évidemment avide de dignité, pour en venir aussitôt au général Sissi qui, s’il est sans doute plus facile à ranger dans les tiroirs grinçants du droit international qu’un Frère musulman s’étant vu assigner la mission d’instaurer sur la planète Terre le Califat universel, n’en fut pas moins l’antidémocratique fomentateur d’un coup d’État. Nous ne ferons pas à Emmanuel Macron l’affront d’une comparaison avec notre ancien partenaire pour la Pax Americana et non moins dictateur Hosni Moubarak. La situation des Français d’origine modeste ne saurait sérieusement être jugée équivalente à celle des misérables otages d’un processus de décolonisation dont les promesses d’indépendance s’étaient vite fourvoyées dans les replis totalitaires de la notion de reconquête pan-nationale. Pour autant, une dynamique siamoise conduirait au même naufrage les chefs de deux régimes distincts qui se seraient montrés pareillement sourds aux revendications légitimes d’une partie de leur peuple. Un phénomène somme toute commun, qui n’aurait pas manqué d’arriver au président de notre État calamiteux s’il n’avait pas pris la mesure de l’injustice dont souffrent des travailleurs dont le salaire est devenu insuffisant pour couvrir des dépenses qu’il ne viendrait à l’idée de personne de juger superflues. Il eût été un peu lourd, de la part d’un leader républicain datant d’une avant-guerre que nous nous efforçons d’uchroniser, qu’il prît à la légère les virevoltantes aspirations du peuple qu’il incarne à briser toute chaîne qui l’empêcherait de marcher comme un seul homme vers l’œil qui le dépeint ; l’affûteur affûté ; l’amoureux bousculé par les transitions élévatrices ; l’accoucheur d’incandescences. L’œil qui se pose sur le monde est un œil qui ne lâche personne.

  2. Nous ne repousserons pas longtemps le tsarillon du KGB si nous comptons sur les seules forces de notre esprit des lois, aussi invincible qu’il soit. Une guerre des cultures ne se fait pas totalement hors-sol, et ce n’est pas l’Allemagne qui me démentira sur ce point. Née de la côte obscure de l’après-guerre, la chancelière de la première puissance économique européenne, parce que l’État de droit n’était pas chevillé au corps du grotesque titan dans l’estomac duquel se déroula sa prime jeunesse, aura su incarner, mieux qu’aucun de ses prédécesseurs, la convalescence délestée de malaise d’une nation réunifiée par la conscience de ce que l’humanité peut être au pire comme au meilleur de ses formes. L’âme germanique perfore la croûte de son golem tel un miroir pulvérisé, une ligne de dissuasion composée d’essences existentielles, sitôt créées, sitôt détruites, dont les relations qu’elle entretient toujours avec sa longue parenthèse soviétique font d’elle un porte-à-faux diplomatique entre les deux géants de la Première Guerre froide. À sa décharge, on ne peut pas nier que le clown blanc de l’ex-première puissance économique mondiale monte facilement dans les tours que l’on érige à son effigie. Et l’on s’objectera que, sur trois cent vingt-cinq millions de copropriétaires, le balancement paritaire devrait suffire pour que le locataire de la Maison-Blanche soit foutu dehors au plus tard dans deux ans, et qu’en ce jour qui avance à grands pas, nous ne serons pas mécontents de n’avoir pas trop détissé les liens qui nous unirent éternellement à nos libérateurs, sauf à ce que la sortie de l’OTAN opérée par le grand absent de Yalta ait eu vocation à rétrospectivement, j’allais dire rancunièrement rayer la France de la liste des Alliés. Pour l’heure, nous ne connaissons qu’une région de l’empire euraméricain, hormis la nôtre, — l’ambiguïté en moins, — dont la main ne trembla pas face à l’empoisonneur du Kremlin. En cette région siège le royaume de Madame May, la démocratie d’une Élisabeth II qui affronta Staline à l’époque où le parâtre des peuples faisait bouillir les mouvements anarchiques du globe sous sa peau de béton. Le noyautage des Gilets jaunes par Bannon et Douguine mériterait beaucoup mieux qu’un crachat de « russosphère » en off. On veut du on. De la convocation officielle. De la déclaration d’antiguerre de civilisation. On veut de la cavale piatigorskyenne ! du Back in the U.S.S.R. sournoisement séminal ! Mais il faudrait pour cela que la convocation de l’ambassadeur russe et sa confrontation aux éléments à charge collectés contre son pays ne risquent pas de profaner ce putain de sacro-saint accord de Vienne. Il est clair que les hyperpuissances de l’hémisiècle qui nous a engrossés, épouvantées par l’imaginaire bridé d’un nouveau nouvel ordre, ont préféré miser sur un tête-à-queue dans la plus pure tradition cioranienne, jalousant le processus d’endormissement crépusculaire du poupon Benjamin Button. La désertion américaine en Assadie doit être interprétée comme une restitution aux Russes du pré carré dans lequel ces derniers avaient toute latitude de convier au broutage taciturne les ânes qu’ils retenaient dans leur Kolymateur. À cela près que la guerre froide se caractérisait par une lutte à mort entre deux visions de l’Homme s’excluant l’une l’autre, que l’émancipation de l’arrière-petite-fille de Fantine et des imprécurseurs auxquels Trump n’aime rien tant que s’attribuer la réputation de farouche bravoure, n’a eu de cesse, durant l’ère sus-citée, qu’elle n’eût désintégré le système concentrationnaire de cet infrarégime coriace dont Vladimir Poutine était déjà un rouage.

  3. Au genre confus : En ces heures multiCULtu(r)elles, il se peut que je sois amené à appeler Athéna à ma rescousse, en sorte que la déesse de la Raison s’interpose entre ma personne et quelques aficionadas du balancer de porc. Elle les rassurera en leur disant que, si l’auteur du scénar de Pulp Fiction avait décidé de permuter les personnages de Mia Wallace et Vincent Vega, je n’aurais pas hésité un seul instant à évoquer la seringueuse de Mr Travolta afin d’illustrer mon propos relatif à l’inconscient du législateur.

  4. Instaurer une journée nationale de commémoration du génocide des Arméniens est un bon début. Celle-ci sera l’occasion de réexpliquer à nos concurrents mémoriels qu’inversement au mépris qui les desservirait, le respect d’un seul martyre profite à tous les autres, en ce qu’il nous hypersensibilise, ne nous laissant plus croiser un objet de sa texture sans nous causer la lancinante douleur que reviendrait, tel un symbole algébrique jeté à la rivière, provoquer notre membre fantôme chez la protopatrie reconnaissante à laquelle on l’aurait arraché. Ainsi donc, la néopatrie des droits de l’homme ne facilitera pas la tâche aux génocidaires récidivistes. Gravant le crime dans le marbre, elle ne permettra pas que ce dernier soit reproduit en douce — encore ? — au flasque bal masqué d’une lutte internationale contre le terrorisme dont la radicalité change de nature selon qu’on la mène sous un État de droit ou de non-droit. Les Turcs n’extermineront pas les Kurdes car nous aurons cessé de leur cacher le degré d’abomination que refoule leur histoire nationale et qu’en pleine éclaircie cathartique, ils se garderont bien de rajouter du temps de reptation au temps de rédemption. Nous aurons fait en sorte qu’ils aient à cœur de préserver la vie des autres par instinct de conservation. Ç’aura été un grand débat européiste. Le débat des ébats nationaux. Il ne saurait y avoir de refonte sérieuse, pour des pollens d’arbres de vie, qui ne rechercherait la source des Lumières. L’impossible n’est pas franc. Il faudra faire avec l’infinité.

  5. Enfin, les Kurdes. Nos amants héroïques. Nos cocus de l’Histoire prêts à relâcher dans la nature des hordes de coupeurs de têtes que Frère Tariq avait formées, depuis les bases arrières de la Cause jusque dans quelques-unes des plus glorieuses universités d’Europe. Nos Kurdes. Lâchant la Bête sur leurs lâches lâcheurs. Somptueux État qui aurait pu aider le nôtre à dégager ses pieds du saut de ciment des Trente Piteuses. Guidé par sa propre Marianne démocratique, libérale et laïque. Europhile. Américanophile. Sioniste car paléo-islamisante. Une étincelle de fidélité dans la ténèbre. Un phare pour tous les retardataires du Déluge. Un modèle. Le modèle de civilisation opposable à cette barbarie à deux visages que représente la fausse guerre de civilisation entre le néobloc de l’Est et la piraterie islamiste. Mille fois invoquée par les modeleurs de la vraie paix, l’idée d’un Kurdistan souverain n’ira pas se jeter dans la gueule de robot d’un nid à bactéries pour achever son parcours des combattantes dans les lieux de complaisance d’un subconscient dostoïevskien. La réforme de l’islam doit pouvoir compter sur ces dompteurs du mal interne qui n’ont plus rien à prouver à la communauté scientifique dans le domaine de la propulsion symbiotique. La justice ne désarme pas. Elle refuse de se rendre à l’intérieur d’une tour d’ivoire. Elle ne se résout pas non plus à s’appliquer au fin fond des poubelles. Une chance dont nous aimerions parfois nous persuader qu’elle ne se représentera pas. Histoire de nous en ressaisir.

  6. Les islamonazis Émilie König, Thomas Barnouin ou Adrien Guihal se sont-ils dépouillés de leur identité nationale en ralliant l’armée transnationale daechienne? Leurs réponses concertées seraient probablement beaucoup moins caressantes si c’était nous qui croupissions chez eux sous les ciels émaillés d’os concassés du califat de Raqqa, mais sont-ce bien nos ennemis ou n’est-ce pas plutôt nous-mêmes que nous interrogeons, sur ce point en particulier? La différence entre un martyr du totalitarisme et un martyr totalitaire tient à la profondeur de leurs visées prosélytiques. Si la foi du premier est invitée à témoigner d’une force de résistance aux plus atroces persécutions, celle du second, loin de faire face à un programme de conversion forcée, consent au sacrifice ultime dans un objectif dépassant le strict cadre d’un édit de tolérance, dès lors que l’on attend de son dépositaire qu’il soit prêt à mourir pour mieux tuer, en sorte que puisse être appliqué l’édit de Thessalonique du pauvre censé asseoir sa religion d’État au cœur d’un empire délaissé, lequel se languirait qu’on le ravisse. Mais revenons à nos moutons plus blancs que blancs et demandons-nous si Fernand de Brinon ou Jean Leguay ont mécaniquement quitté la communauté nationale en prenant leurs fonctions au sein du Troisième Reich, devenant, pour ainsi dire, des criminels contre l’humanité allemands, ou s’il va nous falloir les assumer jusqu’à la dernière ligne de frontispice, en les laissant entrer ici, au Contre-Panthéon, y définir nos lignées politiques tout en nous démarquant, avec courage et détermination, des voies rocailleuses qui nous scarifient. Adolf Eichmann fut jugé en Israël par un peuple dont il avait participé à mettre en œuvre l’extermination et qui, ayant réchappé de la Solution finale, recouvrerait sa souveraineté ainsi que la capacité d’organiser l’un des procès les plus retentissants de l’Histoire majuscule. Rapatrié à Lyon sur les lieux où il avait exercé ses fonctions innommables, Klaus Barbie dût quant à lui affronter le regard de femmes et d’hommes que, quatre décades plus tôt, il s’était amusé à déshumaniser tel qu’un petit frustré arrache les ailes à tout insecte se permettant de lui rappeler que lui ne pourra jamais s’envoler loin de ce camp cruellement retranché. Le dernier mot aux victimes des pourris.

  7. Il est une loi qui veut qu’un assassin craigne qu’on l’identifie et, à partir de là, le localise, l’arrête, le juge, et enfin le condamne. Hélas, l’AmB(B)ASSADe de l’immonde est l’exception qui la confirme. La loi des reins souvent m’écœure. Quand on oublie surtout d’y injecter une dose massive de rationalité, à la manière du seringueur de Miss Thurman dans le Tarantino palmé. «On fait la paix avec son ennemi» a-t-on coutume de dire à Pacifist Lapalissades. Principe fourre-tout. Celui qui fut, est, sera l’homme de l’avant-siècle a bien du mal à se dépêtrer d’un tel enchevêtrement d’évidences irisé d’inepties. Derrière comme devant, la réconciliation franco-allemande ne vient pas couronner l’effort de sabotage de deux crapules des années noires. On ne s’appuie pas sur une jambe pulvérisée pour remettre un continent sur pied. Le couple franco-allemand eut la chance de pouvoir compter sur deux grandes figures de la résistance à l’aube de sa réinvention. Personne n’aurait compris qu’un chef de la France libre, qui plus est réalisateur d’un tour de force romanesque consistant à entrer simultanément dans l’Histoire universelle et dans la Mythologie contemporaine, accepte d’accueillir sur ses terres un homologue nazi déradicalisé. Nous ne sommes pas fataliste; question de culture et, j’ose le dire, option de nature. Nous ne pensons pas qu’un peuple puisse être traversé par le chromosome du mal, dès lors que nous lui dénions la faculté inverse. Nous excluons qu’un éclat d’histoire nationale consente à épouser la forme d’un tronçon narcissiel telle une pure homéomérie échappée d’un zoo dysnéen. Nous craindrions que notre crédibilité en prît un coup si, avant même de gifler notre sublime Europe que nous voyions, perdant conscience, connaissance et confiance, tourner de l’œil à la moindre flatterie, nous avions eu la faiblesse de renforcer les liens d’un monde autrefois libre, et désormais placé en liberté conditionnelle, avec des nostalgiques de l’âge de fiel. Prions pour que nous n’ayons jamais à choisir entre, d’une part, un rapprochement de circonstances crissantes entre Israël et la Société Gobineau, et, d’autre part, la Défense autonome d’une passionaria de l’antisionisme postcolonial tiraillée entre son voile œdipien et ses vapeurs rouge-brun. L’entrée en scène de Benny Gantz, ardent défenseur de la souveraineté du Golan, des implantations en Judée-Samarie et du caractère insécable de la Jérusalem unifiée, donnera du fil à retordre au hamassiste philosémite dont la probité reposait sur le seul distingo qu’il nous accusait de ne point établir entre l’État israélien et son indéfendable chef de gouvernement. Je voudrais dire à mes amis mitterrandiens que je partage avec eux une indulgence un tantinet agressive pour l’imbécilité heureuse de mes vingt ans, un véritable crève-polochon qu’aspergent avec piété mes lotions de censure. Par exemple, je ne permettrai pas qu’Igal Amir endosse le rôle tragi-comique du fossoyeur d’Oslo, lequel moment de faiblesse me forcerait à admettre que Shimon le Grand, à la reprise de rênes, a sournoisement poussé Arafat au jihâd. Nul n’a jamais vu un Premier ministre juif piloter l’accélérateur de partis pris du Fatah. Les Palestiniens auront donc le champ libre pour regagner leur propre estime, à condition que nous leur en dégagions les opportunités, lorsque, par audacieuse prudence, nous nous dresserons entre eux et les inhumanités dont ils suivent le cursus régressif, et nous adresserons — une fois suffira — à leur intelligence. Nous sommes en train de mesurer les risques que nous ferait encourir l’union de notre Union avec des populistes. Cessons de nous montrer si conciliants envers des organes de pouvoir infrathéocratiques, méta-impérialistes, paranégationnistes et hypoterroristes dont les leaders qu’ils reproduisent n’ont rien à envier aux dynamiteurs du temple politico-économique de Jean Monnet. Le bourreau de Jonathan Sandler ne diverge en rien du profanateur de son nom. Les motivations qui, à Kiryat HaYovel, président à la profanation d’une synagogue baptisée en hommage au martyr de Toulouse, sont les mêmes qui tentent de justifier l’extermination au compte-gouttes de la population juive mondiale par la Reconquista islamica de la Terre sainte. Celles-ci ne posséderont jamais la puissance de provoquer l’atténuation rétrospective de l’attentat voyant de l’école Ozar Hatorah. Elles nous éclairent a contrario, par le truchement négativiste dont elles feront les frais, sur l’abomination que continue de constituer la lobotomie de masse planifiée par les sbires du SS-Grossmufti.