New York.

Jeudi matin.

Les rues sont vides.

Pas un chat dans les cafés, les Starbucks, la pharmacie en face de mon hôtel.

Même spectacle à Boston, Washington, San Francisco, ailleurs.

Et cette impression de ville morte, ce sentiment de vivre à l’heure d’un invisible couvre-feu, va durer jusqu’au début de la soirée.

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On connaît, en France, les soirs de grand match ou de débat présidentiel.

Mais, là, c’est autre chose.

L’événement qui vide les rues et fait que les Américains vont rester scotchés, toute la journée, à leur poste de télévision ou sur Twitter est inédit.

C’est le «Kavanaugh-Blasey Hearing».

C’est la double audition, devant la Commission judiciaire du Sénat, du juge Brett Kavanaugh nommé par Donald Trump pour siéger à la Cour suprême, et de Christine Blasey Ford, professeure à l’université de Palo Alto, qui l’accuse d’avoir, il y a trente-six ans, tenté de la violer.

Et ce duel qui va, huit heures durant, tenir l’Amérique et le monde en haleine, ce témoignage contradictoire auquel la presse va consacrer, comme pour la mort de Kennedy, l’entrée en guerre en Irak ou l’élection de Barack Obama, l’entièreté de ses unes, est le dernier épisode en date de la révolution MeToo.

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L’histoire se noue, semble-t-il, en 2012.

Christine Blasey Ford décide, avec son mari, de faire des travaux dans sa maison.

Elle observe, à cette occasion, qu’elle est hantée par l’idée de s’offrir une deuxième porte d’entrée.

Intriguée par cette obsession, elle va consulter un «thérapeute conjugal» qui lui dit : «bon sang, mais c’est bien sûr ! symptôme claustrophobique classique ! à relier à un événement traumatique auquel vous n’avez pas prêté assez d’attention – l’agression dont vous fûtes victime, il y a trente ans, dans une maison du Maryland où vous faisiez la fête et où un adolescent éméché a essayé de vous enfermer dans une chambre.»

Après quoi six autres années passent.

Jusqu’à ce qu’elle apprenne que l’adolescent en question est devenu le puissant juge Kavanaugh, en passe, si sa nomination est confirmée, de faire basculer la Cour suprême dans un sens ultradroitier, hostile aux droits des femmes – et estime de son devoir de révéler ce qu’elle sait de lui à sa représentante au Congrès.

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Le cheminement de l’affaire ne peut que laisser rêveurs les familiers de l’interprétation analytique : est-ce ainsi, vraiment, qu’opère l’inconscient ? ainsi que travaillent les traumatismes, les blessures, les symptômes ? et la psychanalyse américaine dont on a, depuis Freud, maintes fois décrit l’amateurisme théorique est-elle jamais allée si loin dans le réductionnisme et le goût des raccourcis ?

Il ne peut qu’inquiéter les amis de la vérité : témoignage contre témoignage, dirent et répétèrent les sénateurs ; soit ; mais que vaut alors, trente-six ans après, le témoignage ? suffit-il à se forger une conviction quand l’accusé affirme n’avoir aucun souvenir ni de l’agression ni de la soirée à laquelle il jure n’avoir pas participé ? et que penser des exercices d’épistémologie sauvage auxquels on se livre ici ou là et d’où il ressort que, s’il est exact que le temps, d’habitude, ne fait pas de bien à la mémoire, il y a peut-être exception pour les violences de cette sorte ?

L’épisode met à mal l’idée, si importante en droit, de la prescription des délits : je sais bien que les crimes sexuels sont devenus, en Californie par exemple, imprescriptibles ; mais quel rapport, en termes de stricte responsablilité juridique, entre l’ado noceur d’il y a trente-six ans et le notable sectaire, ultraréactionnaire, d’aujourd’hui ? et est-on bien certain que le second, si détestable soit-il, ait à répondre des fautes du premier ?

Cette mise en scène, ce spectacle, est peut-être un mauvais coup, encore, porté à la cause même du féminisme : car la criminalisation du harcèlement et du viol n’est-elle pas une cause trop noble pour être ainsi prise en otage dans une querelle dont on voit bien, à quelques semaines des élections de mi-mandat, les arrière-pensées politiques ? et fallait-il instrumentaliser la souffrance d’une femme pour arriver à la conclusion qu’un homme de Trump est, décidément, unfit to serve ?

Et puis il y a l’image de lui-même, enfin, qu’a offerte, pendant ces heures, le Sénat américain…

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Les chroniqueurs de la chute de l’Empire romain ont décrit une situation semblable.

Euric, roi des Wisigoths, annexe la Provence.

La crise couve à Constantinople, où le patriarche drape de noir la cathédrale Sainte-Sophie.

Un empereur s’impose dans les Aurès.

L’empire Gupta, en Inde, touche à son apogée.

Et, tandis que Romulus Augustule, au nom si étrangement prédestiné, passe ses journées, dans son poulailler, à pépier – tweeter – avec ses gallinacés en attendant que ses généraux viennent l’impeacher, les Pères conscrits du Sénat de l’époque se perdent en débats sur les vertus des dieux anciens et l’urgence

de ramener sur le Capitole l’autel de la Victoire.

Eh bien il en va de même aujourd’hui. La Chine abat ses cartes. La Russie pipe les nôtres. Erdogan, à Istanbul, rêve de ressusciter la grandeur ottomane. Khamenei, l’Empire perse. Daech, le califat sunnite. Et le Sénat de la première puissance mondiale déploie des trésors d’intelligence pour reconstituer, trente-six ans après, l’exact scénario d’une surprise-partie qui a tourné au drame. Dangereux.