Il y a longtemps, Yann Moix a fermé son compte Twitter. Si ce dernier utilisait toujours le réseau (a)social, il verrait, ces jours-ci, son patronyme agrémenté de centaines d’insultes, «bobo déconnecté», «membre de la caste», «salaud de privilégié qui ne s’est jamais baladé hors du boulevard Saint-Germain», pour résumer. La cause de cette soudaine montée de fièvre ? Un simple commentaire de l’écrivain, samedi, sur le plateau de Thierry Ardisson. Yann Moix y expliquait, en somme, comment la police française choisit ses combats. Des combats jugés faciles et peu courageux. Il développait son propos – pas vraiment de quoi fouetter un chat – dans une tirade dont il a le secret, une minute et vingt-huit secondes pour raconter «les humiliations» vécues par «les milieux défavorisés», avec en tête ce qui ressemble – parfois – à un acharnement contre les migrants. Et cette passivité confondante envers les délinquants ; les vrais, qui eux semblent agir sans entrave. Le tout résumé en une formule : «Parce qu’effectivement, vous n’avez pas les couilles d’aller dans les endroits dangereux».
Sitôt énoncée, la saillie moixienne suscita l’ire du ministre de l’intérieur Gerard Collomb. Dans un curieux élan trumpiste, le locataire de Beauvau ne trouva rien d’autre à faire que de twitter : «Grossier sur la forme, indécent sur le fond : M. MOIX a, à nouveau, tenu des propos intolérables à l’encontre de nos policiers. Je les condamne sans réserve et réaffirme mon soutien à nos forces de l’ordre dont je veux rappeler l’action exemplaire, partout sur le territoire.» De leur côté, les syndicats de policiers réclamaient, eux, des poursuites.

Plus tôt dans la semaine, tel un petit plaisir coupable, je me repassais le fameux live au Zénith de Paris du groupe NTM[1]. C’était en décembre 1998, dans une salle bondée. Joey Starr et Kool Shen livraient une prestation demeurée dans les annales du rap français. Clou du spectacle : le morceau «Police», un sulfureux hymne anti-flic aux paroles outrageuses et ciselées, calibrées pour échauffer le quidam victime de contrôle au faciès. En somme, un grand moment de contestation politique où tout le monde en prend pour son grade, du pouvoir en place à la Justice en passant par les forces de l’ordre. «Police, machine matrice d’écervelés mandatés par la justice sur laquelle je pisse» chantait alors NTM en préambule de son brulot. Ou bien encore, usant de nombreuses métaphores :

«Véritable gang organisé, hiérarchisé / Protégé sous la tutelle des hautes autorités / Port d’arme autorisé, malgré les bavures énoncées / Comment peut-on prétendre défendre l’État, quand on est soi-même / En état d’ébriété avancé ? / Souvent mentalement retardé / Le portrait type, le prototype du pauvre type / Voilà pourquoi dans l’excès de zèle, ils excellent / Voilà pourquoi les insultes fusent quand passent les hirondelles / Pour notre part ce ne sera pas « Fuck The Police » / Mais un spécial Nique Ta Mère de la part de la mère patrie du vice».

Le tout énoncé avec emphase et sens inné de la théâtralité, avant d’inviter le public à répondre cinq fois, dix fois de suite à l’interrogation qui suit : «On nique qui ?». Réponse en chœur de la salle hilare : «la police !». Sans surprise, ces paroles provoquèrent le courroux des institutions et des syndicats de policiers en 1993, année de la sortie de l’album «1993… J’appuie sur la gâchette». Mais en dépit de l’ouverture d’une enquête – d’ailleurs rapidement abandonnée –, aucune condamnation ne vint directement tourmenter, amender ou censurer le texte du groupe NTM. Un texte contenant une charge bien plus claire et sévère à l’égard de la police que le commentaire de Yann Moix. Et pourtant…

Visiblement, les temps ont changé. Le ministère de l’Intérieur semble, quant à lui, avoir abaissé son seuil de tolérance à la critique. Et changé son fusil d’épaule. C’est désormais un auteur récompensé du prix Goncourt du premier roman et du Renaudot qu’il traite comme une menace, un sauvageon ! Plutôt que de s’en prendre aux ennemis de la République, terroristes, bandits ou délinquants, c’est à un écrivain exerçant sa fonction que s’en prend Gérard Collomb… Mesurez donc l’étendu du crime : le «grossier» Yann Moix a prononcé le mot «couilles» sur un plateau télé et osé contester les ordres donnés à la police… C’en est trop ! Le ministre de l’Intérieur fulmine et l’on appelle aujourd’hui, surtout lorsqu’on se situe très à droite de l’échiquier politique, à attaquer l’artiste en justice. On se demande bien à quel motif ? Et à dire vrai, on est assez curieux de voir, puisque le groupe NTM n’a jamais été condamné en son temps, si Moix le sera, lui !
Finissons par quelques considérations sur le ministre lui-même. Est-ce pour inverser sa mauvaise séquence qu’il ouvre ainsi un contrefeu ? Serait-ce pour faire oublier qu’il a déjà un pied à Lyon et la tête aux municipales qu’il agite l’épouvantail Moix pour assurer à ses hommes qu’il est de tout cœur avec eux ? La ficelle serait grosse… Jadis réputé pour son penchant social-démocrate, reconnu pour son ouverture et son action pragmatique dans la capitale des Gaules, voilà que le Ministre vient parachever sa trajectoire politique par un hasardeux passage à l’Intérieur, sans charisme ni résultats. «Un pragmatique qui navigue à vue» écrivait Libé. «Un intermittent à Beauvau» titrait récemment Valeurs Actuelles. Le costume est-il trop grand ? Et surtout, Gérard Collomb est-il toujours de gauche ? Sur la forme comme sur le fond, au regard du discours et des méthodes employées, il est aujourd’hui permis de se le demander…


[1] https://www.youtube.com/watch?v=RGDlobk6WXI