Le richissime homme d’affaires tchèque Daniel Křetínský a donc décidé de placer à la tête de l’hebdomadaire Marianne, dont il est récemment devenu propriétaire, la très médiatique Natacha Polony. Aussitôt l’ancien actionnaire majoritaire et actuel patron du magazine, Yves de Chaisemartin, opposé à la nouvelle directrice de la rédaction, a annoncé qu’il quitterait en octobre ses fonctions de directeur de la publication, lui qui se réjouissait pourtant du rachat du titre en avril par le groupe Czech Media Invest que dirige le businessman de Prague. La nomination de celle qui fut chroniqueuse de l’émission de Laurent Ruquier On n’est pas couché et qui préside le comité Les Orwelliens vient créer une brèche menaçante au sein d’une presse française qui doit déjà faire face à d’innombrables sites spécialisés dans la désinformation, la propagation de fausses nouvelles et la vision conspirationniste de l’actualité. Ainsi de Sputnik, RT (ex Russia Today), directement contrôlés par le Kremlin, ou Egalité et Réconciliation (le site d’Alain Soral), pour ne citer que quelques-uns des plus importants.

Si d’aucuns s’étonnent de voir Natacha Polony rapprochée de la complosphère, ils devraient aller voir de plus près les positionnements de l’ancienne opposante au traité de Maastricht. Prenons sa chaîne You Tube, nommée Polony.TV, qui se présente comme «le média libre de la France souveraine». Elle y a invité, en décembre 2017, Etienne Chouard qui, en dépit de ses allures de besogneux Simplet du conspirationnisme, est considéré comme un grand penseur par tout ce que la France compte de complotistes. Durant 42 minutes d’interview complaisante agrémentée de maints hochements de tête approbateurs, Natacha Polony devise «oligarques» et «voleurs de pouvoirs», et dénonce le «totalitarisme soft» que nous subirions. Un mois plus tôt elle reçoit François Asselineau, autre petite star ultra-souverainiste de la complosphère, qui au cours de l’entretien assure, sans être aucunement contredit, qu’Emmanuel Macron «n’a pas une politique qui paraît indépendante vis-à-vis d’Israël» ou «[qu’] on a participé à l’opération de déstabilisation de la Syrie» ou encore qu’avec notre gouvernement «on a des gens qui obéissent à une oligarchie financière et industrielle».

Alors que le phénomène complotiste est devenu une menace pour les démocraties dont la plupart des acteurs honnêtes de la vie politique ont enfin pris la mesure, la nouvelle directrice de la rédaction du magazine fondé par Jean-François Kahn s’insurgeait en juin dernier, lors d’une émission «présentée par Causeur.fr et Polony TV», qu’elle co-animait avec Elisabeth Lévy : «Le mot complotisme […] est devenu un instrument qui permet de marquer ceux qui ne pensent pas bien.» Et de s’offusquer d’avoir été traitée de complotiste pour avoir repris à son compte (voir la vidéo à partir de 49’01’’) la fumeuse théorie – largement répandue dans la complosphère justement, mais qu’elle assure reprendre de Robert Kennedy Jr – qui donnerait les clefs de ce qu’elle nomme «le déclenchement de la guerre en Syrie» : «En 2009 la tentative de construire un gazoduc passant par la Syrie a été refusée par Bachar al-Assad parce qu’il préférait privilégier son allié iranien et, indirectement, la Russie, et, curieusement, deux ans après, [a] poussé une révolution au moment des printemps arabes». A noter : l’indispensable «curieusement» par lequel le moindre débutant conspirationniste introduit ses doutes récurrents face aux «vérités officielles». Ici on croit entendre les pseudo-explications de Jean-Luc Mélenchon assénant à propos de la tragédie syrienne que «tout ça, c’est des affaires de pétrole», façon à peine dissimulée d’innocenter le régime sanglant du maître de Damas qui serait victime de machiavéliques manœuvres de l’impérialisme occidental, cet éternel coupable auquel on préfère tout dictateur nationaliste.

On n’omettra pas de rappeler que, alors qu’elle officiait chez Ruquier en février 2013, Natacha Polony a cru marquer un point contre Christine Ockrent en lui brandissant sous le nez qu’elle avait «participé trois fois au cercle Bilderberg […] qui réunit des gens de pouvoir, de la finance…» (voir la vidéo à partir de 25’24’’). Ah, le cercle Bilderberg, l’un des fantasmes les mieux partagés par la complosphère, persuadée que ce serait l’un des lieux où les puissants décident de nos pauvres destinées. La reine Christine lui avait alors rétorqué qu’elle avait «une vision un peu conspirationniste des choses».

Broutilles que tout cela ? Alors venons-en à ce qu’a dit la fine analyste de la Syrie à propos du Rwanda. Lors de l’émission Le Grand Face-à-Face (sur France Inter) du 18 mars 2018, confrontée à Raphaël Glucksmann qui revenait sur le rôle de la France aux côtés des génocidaires hutu, elle a eu ces mots : «Malheureusement, on est typiquement dans le genre de cas où on avait des salauds face à d’autres salauds…» A la suite de cette sortie négationniste que n’aurait pas reniée le souverainiste Pierre Péan, l’omniprésente chroniqueuse-débatteuse-essayiste avait tenté de s’en sortir par de vaseuses explications qui peinaient à effacer son jugement spontané sur le crime des crimes subi par la minorité tutsi.

Sur l’Ukraine, elle avait repris l’argument-choc habituel de ce petit monde qui passe allègrement du souverainisme au soutien peu voilé à Poutine : «la russophobie». Est accusé de «russophobie» par le clan poutiniste quiconque dénonce fermement la politique autoritaire, ultra-conservatrice, anti-démocratique et impérialiste menée par l’occupant du Kremlin. (La méthode est la même chez ceux qui tentent de discréditer quiconque s’en prend à l’islam politique : ce ne serait là que de «l’islamophobie».) Polémiquant, en mai 2014 au cours de l’émission Le Grand Journal, avec Caroline Fourest – qui évoquait les méfaits de la propagande et de la politique poutiniennes -, Natacha Polony avait lancé : «Il y a une russophobie extrêmement frappante» [en France]. «J’ai lu la presse française systématiquement et il y avait une façon de présenter les choses en minimisant totalement le rôle de l’extrême droite ukrainienne.» L’argument de cette «extrême droite ukrainienne», dont la place et le rôle sont systématiquement et démesurément surévalués, est l’un des grands classiques qui revient constamment dans l’argumentaire débité tant par la France insoumise que par la droite extrême et… l’extrême droite (qui se drape pour l’occasion dans les plis vertueux de la démocratie). Se focaliser sur les groupuscules ultra-nationalistes ukrainiens permet à la fois de minimiser la réalité du puissant mouvement populaire qui a conduit à la chute de Viktor Ianoukovytch, le très corrompu protégé de Poutine chez qui il est allé trouver refuge, et d’occulter la déstabilisation de l’Ukraine opérée par les troupes russes.

Last but not least, l’ancienne journaliste du Figaro est donc présidente du cercle Les Orwelliens. Peu connue du grand public, cette association se justifie ainsi dans sa présentation : «À l’époque, les lecteurs ont vu dans ‘1984′ une critique des régimes nazis et soviétiques. Pourtant, en relisant Orwell aujourd’hui, nous avons l’impression d’y retrouver certaines caractéristiques de notre époque. Comme dans ‘1984’, la captation des grands médias par des groupes d’intérêts économiques et politiques a conduit au contrôle de l’information et à la marginalisation de toutes pensées alternatives. La globalisation a fait émerger un monde uniforme et post-national proche de celui imaginé par l’écrivain. Enfin, le consumérisme a fait de l’individu le petit homme déraciné dont rêvait Big Brother.»

La référence à Orwell est devenue fort prisée à l’extrême droite et chez les ultra-gauchistes où, en détournant le sens du célèbre livre de l’écrivain anglais, on s’escrime à en faire une arme contre les démocraties occidentales : en prétendant que notre société rappelle les régimes totalitaires – ceux que dénonçait à juste titre Orwell –, ces cercles militants cherchent à déligitimer les fondements et valeurs démocratiques sur lesquels reposent des pays comme la France. Cette propagande anti-démocratique se nourrit de mensonges, d’exagérations, de déformation des faits : à leurs yeux le vrai pouvoir serait entre les mains des banquiers, de la finance internationale, des multinationales, des grands groupes pharmaceutiques, etc. Bilderberg n’est jamais loin. Cette grossière désinformation est reprise aussi bien dans les rangs d’Action française, d’Egalité & Réconciliation (Alain Soral), que de la France insoumise ou même des islamistes. Les uns comme les autres propagent que l’Hexagone est soumis à l’impérialisme US et au capitalisme mondialisé. Bref, tout comme le comité Les Orwelliens et sa présidente qui a un jour proclamé qu’elle était «plus marxiste que le NPA» de Besancenot, ces sphères politiques veulent nous vendre l’idée que notre démocratie n’en est pas une, et ne voient que très rarement les dictatures et régimes autoritaires là où ils existent bel et bien, comme par exemple en Russie ou dans la Syrie de Bachar al-Assad. Au fond, selon eux, ne vivrions-nous pas, peu ou prou, dans une «démocratie fasciste», comme l’a chanté le rappeur Médine avec son compère Rockin’ Squat, même si le pourfendeur de la laïcité exagère toujours un peu, notamment avec son antisémitisme : «Très peu de gens vérifient, pas le temps dans cette vie triste / Pourtant faut prendre le temps de comprendre qui est Rothschild, / Le groupe de Bilderberg, pour comprendre la machine…» En tout cas lui non plus n’oublie pas Bilderberg.

Abordons enfin un aspect piquant de l’accession à la tête de Marianne de notre orwellienne auto-proclamée. Par qui a été nommée celle dont le comité s’élève avec vigueur contre «la captation des grands médias par des groupes d’intérêts économiques» ? Par un milliardaire de 42 ans, classé cinquième ou sixième plus grosse fortune de son pays, dont Yves de Chaisemartin, dans les colonnes de l’hebdomadaire, présentait élogieusement en avril dernier le groupe en ces termes : «Premier opérateur industriel de médias en République tchèque, avec 3,5 millions de lecteurs et 7 millions de visiteurs uniques sur ses sites Web. Il édite le quotidien populaire Blesk, le tabloïd Aha !, le news magazine Reflex – l’équivalent du Marianne tchèque –, et des magazines d’autos et de motos. Le groupe détient par ailleurs le site Internet d’actualité info.cz ; par ses participations dans les groupes Euromedia et PNS, il est le leader national de l’édition, de la vente de livres comme de la distribution de la presse à travers 18.000 points de vente. Il possède enfin deux imprimeries de presse en République tchèque.» Ajoutons que, selon Le Figaro, «le groupe Czech Media Invest détient une autre filiale, CN Invest, qui publie le quotidien économique E15 et plusieurs magazines comme F.O.O.D et Maminka (Maman)». En France, l’entreprenant Monsieur Křetínský a acheté au groupe Lagardère ElleVersion Femina, Art & Décoration, Télé 7 JoursFrance Dimanche, Ici Paris et Public. Poursuivant sa présentation du nouvel acquéreur de Marianne, Yves de Chaisemartin écrivait : «Daniel Křetínský […] a créé et développé EPH, l’un des grands opérateurs énergétiques en Europe dont il détient 94%. EPH est actif dans les secteurs de transport du gaz naturel, de la production et la distribution d’électricité, de la biomasse et de l’extraction minière. Daniel Křetínský possède, par ailleurs, plusieurs entreprises industrielles en République tchèque et détient une participation significative dans le Mall Group, principal acteur du commerce électronique en Europe centrale et orientale. Il est enfin copropriétaire du club de football Sparta Prague.»

Les lecteurs de La Règle du jeu auront peut-être été lassés par ces longues énumérations qui auraient leur place dans un journal économique. Mais il fallait être quelque peu précis sur le profil industriel et financier du nouveau patron de la vaillante Jeanne d’Arc voulant bouter les puissants de l’économie hors des grands médias. Faut-il comprendre qu’un oligarque mérite toute sa mansuétude dès lors qu’il est tchèque ? Ce serait une bien singulière façon d’affirmer son souverainisme.

2 Commentaires

  1. Autant de parti-pris et de mauvaise foi concentrés en un pamphlet, ça tient de l’exploit ! En commençant par l’indiscutable Maastricht, tout est déjà dit dès le début. Le reste est à la hauteur : déni de liberté d’expression, don de leçons, autosuffisance … Je doute que mon commentaire n’aboutisse.

  2. Natacha Polony ! Ravie qu’elle prenne la direction d’un journal, car je n’en pouvais plus de la voir partout et tout le temps ! Le fait qu’il s’agisse de Marianne est un signe des temps, puisque de plus en plus de pays dans le monde penchent vers l’extrême droite ! Cependant, je relève le mot « démocratie » répété à l’envi dans ce papier, alors que la France n’est pas une démocratie et n’est pas prête à l’être, je parle de nos concitoyens. J’interroge des Français sur ce qu’ils croient être et sur ce qu’ils sont depuis très longtemps, et je ne vois aucun désir de démocratie, sinon parfois le mot qui désignerait uniquement une égalité fantasmée, ce qui n’a rien à voir avec la définition du mot « démocratie ». D’ailleurs, la France est une démocratie représentative, c’est-à-dire que nous choisissons celles et ceux qui vont choisir pour nous ! Si nous voulons une démocratie, il faut la fabriquer d’abord. Mais je doute qu’une majorité de Français la souhaitent en tant que telle puisque c’est toujours être confronté à une majorité…