Chère Madame Taubira, je tiens avant tout à vous exprimer ma honte, ma colère, ma tristesse et à vous témoigner mon soutien… Quand une femme, ministre de la Justice, est insultée, diffamée, injuriée de la façon la plus vile qui soit, ce n’est pas seulement une personne qui est attaquée, c’est toute la République, dans ses fondements, dans ses valeurs, et je souhaite rendre hommage à une femme courageuse, digne, combative qui, à aucun moment, n’a baissé la garde, et lui rappeler que les écrivains ont été et seront toujours là pour combattre les préjugés, l’obscurantisme, la haine raciale.

Comment pourrions-nous rester indifférents face à la banalisation du racisme, à la désinhibition de la haine ? Comment pourrions-nous rester indifférents en lisant vos propos au quotidien Libération le 5 novembre 2013 : « Ce qui m’étonne le plus, c’est qu’il n’y a pas eu de belle et haute voix qui se soit levée pour alerter sur la dérive de la société française. » Cette belle et haute voix aurait pu, aurait dû être celle des écrivains. Elle l’a finalement été avec Yann Moix, Christine Angot, Virginie Despentes, Tahar Ben Jelloun qui ont écrit de beaux textes et Marie Darrieussecq, Léonora Miano qui vous ont dédié leurs prix littéraires. Mais cette belle et haute voix pourrait être aussi la nôtre aujourd’hui… L’écrivain ne peut pas ignorer le monde qui l’entoure. Se taire, n’est-ce pas accepter l’intolérable ? Je pense qu’il est plus que jamais de notre devoir de rappeler, pour citer Sartre : « que la littérature vous jette dans la bataille » – et là, la bataille est dure, violente, car elle oppose ceux qui croient encore aux valeurs de fraternité et d’humanisme à ceux qui prônent la haine et le rejet de l’autre.

J’aime l’idée d’un écrivain qui questionnerait la société mais n’aurait pas les réponses, car les réponses devraient être politiques. J’aime l’idée d’un écrivain qui sortirait de son isolement à chaque fois que les droits de l’homme seraient bafoués. D’un écrivain qui en appellerait aux valeurs humanistes. J’aime l’idée d’un écrivain qui se réfèrerait à ses illustres pairs : Emmanuel Levinas, à l’altérité comme devoir, à l’humanisme de René Cassin qui clôtura ainsi son discours de réception au prix Nobel de la paix :  » J’adore mon pays d’un coeur qui déborde ; et plus je suis Français, plus je me sens humain « .

Il y a aussi une phrase que je voudrais citer et qui est issue d’un texte de la tradition juive, Les maximes des Pères : « Là où il n’y a pas d’hommes, efforce-toi d’être un homme. » Eh bien ! puisque certains se comportent comme des lâches, des pleutres et nous agressent de leur mépris, opposons-leur notre humanité…