Liu Xia est chinoise. Poétesse. Veuve de Liu Xiaobo, héros de la cause des droits de l’homme, Prix Nobel de la paix 2010. Et elle est assignée à résidence, à Pékin, depuis la mort, il y a un an, de son mari. Et pourquoi cela ? Pour quel crime, cet emprisonnement dont on vient de lui signifier qu’il durerait autant qu’elle vivrait ? Parce qu’on redoute, si on la laissait sortir et s’exiler, de la voir révérer la mémoire de son aimé, le défendre contre les mensonges éhontés que déverse la propagande du régime et faire de son nom un reproche vivant, une arme, aux mains des démocrates. Alors, Liu Xia, d’après les rares témoins qui ont réussi à l’approcher, serait à bout de forces. Murée dans son désespoir. Et décidée à mourir, elle aussi. On songe à Antigone, à la fin de la pièce de Sophocle, avant qu’on ne l’emmure : «je ne compte ni parmi les hommes ni parmi les cadavres». On songe au «crime» d’Antigone qui était de vouloir soustraire Polynice à son autre mise à mort, la seconde, celle qui voulait empêcher que l’on en fasse un cadavre mémorable. Et l’on se dit que c’est Créon qui, derrière les sourires avenants et très «route de la Soie», a bel et bien gagné en Chine.

Salih Muslim est kurde. Il a 61 ans. Il est né à Kobané. Et il a été, jusqu’à une date récente, l’un des chefs du PYD, ce parti kurde syrien à qui revient l’honneur d’avoir, avec les peshmergas d’Irak, combattu et défait Daech. Or voici que, vivant en Finlande, il se rend à Prague pour y participer à une conférence. Il est arrêté par la police tchèque, saisie d’une demande d’extradition émanant de la Turquie, qui le considère lié au PKK et membre, à ce titre, d’une organisation terroriste. Deux jours, alors, d’une garde à vue musclée. Plusieurs semaines passées à s’extraire d’un procès kafkaïen dont les vrais procureurs sont, visiblement, les services turcs. Et une épée de Damoclès qui, depuis, reste suspendue au-dessus de sa tête. Autre chantage d’Erdogan ? Hier les réfugiés, maintenant les opposants ? Et une Europe qui, là aussi, accepterait de se coucher ? Ne comparons pas l’incomparable. Mais à cet homme traqué au cœur même d’un Occident qu’il a contribué à sauver, et qui devient un piège au milieu de lui, je dédie ce vers de Lohenstein cité par Walter Benjamin, au terme de sa traque : «Et quand le Très-Haut viendra faire la moisson des cimetières, je serai, moi, tête de mort, un visage angélique».

En Iran, c’est un autre Kurde dont je veux écrire ici le nom. Il s’appelle Ramin Hossein Panahi. Il a 22 ans. Il a été arrêté, lui, il y a presque un an, dans sa ville natale de Sanandaj, capitale du Kurdistan iranien, sous le prétexte, probablement fallacieux, de son appartenance au Komala, un parti kurde interdit car anciennement marxiste. Il a été emprisonné. Mis au secret. Torturé. Il a été, au terme d’une parodie de procès où il n’a eu le loisir ni de se défendre ni de recourir à la défense d’un avocat, condamné à mort. Et c’est in extremis, à la suite d’une campagne d’opinion lancée par Amnesty International et à laquelle l’auteur de ces lignes a essayé de contribuer, que son exécution vient d’être suspendue, je dis bien suspendue, histoire que l’émotion retombe et que nos oublieuses démocraties veuillent bien passer à autre chose. Qu’est-ce qui fait qu’un pays comme l’Iran, engagé dans une lutte à mort avec le reste du monde, luttant pour sa propre survie en même temps que pour la reconstitution de son ancien empire, peut s’acharner sur un homme seul, sans importance collective et, stratégiquement, insignifiant ? Mystère d’absurdité, disaient les dissidents de feu l’Union soviétique. Mais signe, disaient ces hommes en trop, auquel se reconnaissent les vrais régimes totalitaires.

À Riyad, on est sans nouvelles de Raïf Badawi, un autre blogueur condamné, lui, il y a six ans, à dix ans d’emprisonnement et 1 000 coups de fouet dont on ne lui a, pour l’heure, administré que les 50 premiers… Même question. Même mystère. Même étrange obstination des «réformateurs» saoudiens à tourmenter un homme devenu symbole et qui prêche, dans ses blogs, la liberté de penser, la haine de la corruption et des corrompus, l’égalité entre hommes et femmes qui figurent, en principe, au premier rang de leur propre agenda. Et, pour un lecteur, cette fois, de La Boétie, pour quelqu’un qui, comme moi, a toujours pensé que «l’Un» du «Contre Un» qui, selon l’ami de Montaigne, verrouille toute servitude est à la fois tout en haut et tout en bas, ce test : on commencera de croire en la possible sincérité de MBS, on commencera de voir autre chose que poudre aux yeux dans ses décisions de donner le permis de conduire aux femmes, d’ouvrir des cinémas au pays de La Mecque et de Médine, ou de renoncer à financer le terrorisme, s’il daigne, cette semaine, à la veille du ramadan, intégrer le nom de Badawi à la liste de ses pardons.

Vladimir Poutine, lui aussi, a son blogueur maudit et qui lui donne des cauchemars. C’est même devenu, depuis l’assassinat, aux marches du Kremlin, de Boris Nemtsov, son opposant numéro un. Il s’appelle Alexeï Navalny. C’est un homme de fer qui plaide contre la corruption, contre «le parti des voleurs et des escrocs» et contre la violence faite par le régime à ses «140 millions de victimes». Et le hasard de cette semaine décidément bien singulière veut qu’il ait été, lui aussi, avec un bon millier d’autres, jeté en prison après une manifestation monstre qui s’est tenue à deux jours de l’investiture de Poutine et dont le slogan était : «Pas notre tsar». Poutine l’a fait libérer. Mais pour combien de temps ? Un procès est annoncé pour le 11 mai. Soit quatre jours après cette investiture qu’il voulait sobre et sans incidents. Gageons que, la cérémonie passée, la mansuétude poutinienne passera aussi.

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