En choisissant de mettre Fernand Ochsé au centre de son livre, Benoît Duteurtre ressuscite plus d’un demi-siècle de vie parisienne. L’époque des salons, celle de Proust et de Reynaldo Hahn, mais aussi celle du Sacre du Printemps et des ballets russes, du groupe des six sous l’ombre de Satie, des cubistes et des fumistes… tout un bouillonnement à la fois précieux et foutraque. La Mort de Fernand Ochsé est une manière de biographie, mais une manière seulement. Benoît Duteurtre s’appuie avec tendresse sur la figure d’Ochsé pour dire tout son amour à un monde disparu, et pour plaider la cause de la légèreté, de la frivolité. Légèreté et frivolité qui seront englouties dans le grand néant des camps.

«Pendant plusieurs décennies, Fernand Ochsé s’était appliqué à cultiver […] la bonne humeur et la légèreté comme vertus supérieures de la civilisation» écrit Duteurtre, signalant quelques pages plus loin que «l’écrivain Lucien Rebatet, critique musical et cinématographique, stigmatiserait dans Je suis partout la “légèreté” et le “divertissement” comme des “perversions” artistiques liées à “la déliquescence politique, financière et spirituelle qui suit toujours la judaïsation d’un état”.» Tout semble ramassé dans ces deux phrases. Ochsé, figure de son temps, dandy, compositeur, décorateur de théâtre, ami fidèle d’Honegger, mourra à Auschwitz, parce qu’il était juif. Il fera partie du dernier convoi.

Duteurtre érige et rédige un tombeau à Ochsé, mais aussi à toute une époque qu’il apprécie particulièrement. Dans un chapitre délicieux, il nous prend par la main et nous emmène chez Gisèle Casadesus. La comédienne est née en 1914, elle est la fille du compositeur Henri Casadesus. Dans l’appartement de Montmartre qu’elle occupe toujours lorsque Duteurtre lui rend visite quelques mois avant sa disparition, Fernand Ochsé était l’invité permanent à l’époque où elle était petite fille, puis jeune fille. «Fernand, c’est toute mon enfance» dit-elle. C’est lui qui la présentera à Jeanne Lanvin. La couturière lui prêtera une robe somptueuse pour son audition d’entrée à la Comédie française.

Benoît Duteurtre est de ces écrivains nostalgiques qui aiment les témoins d’un temps qu’ils n’ont pas pu connaître. Il aurait suffi d’une génération ou deux, en arrière, pour qu’il soit «de son temps». Mais il ne s’agit en rien d’une «pose». Et il choisit, pour nous parler de nostalgie, un homme lui-même nostalgique : Fernand Ochsé ne jurait que par l’esthétique du second Empire… Avec une sincérité poignante Duteurtre rend hommage à des figures oubliées (pas de tous…) comme Dranem ou Fragson – on se souvient que Barbara elle aussi a rendu hommage à Fragson, et à Loïe Fuller, dans une de ses chansons. Tout un pan de vie musicale, littéraire, culturelle est remis en lumière, et réhabilité. Ces temps-là, traversés tout de même par la première boucherie mondiale, ne se remettront pas du grand carnage de 39-45. La vie parisienne a fait long feu.

Le dernier pan de l’ouvrage est consacré aux heures sombres, et nous laissons le lecteur découvrir ces pages-là. Après la lumière radieuse des années d’opérette, de théâtre, de poésie, elles apparaissent d’autant plus lugubres, et insoutenables :

«Le destin de Fernand Ochsé a basculé comme celui de chacun doit basculer un jour ; mais il a basculé dans une cruauté particulière. Le traitement qu’il allait connaître au cours de ses dernières semaines s’opposait à tout ce qu’il avait traversé, cherché, créé pendant soixante ans.»

Fernand Ochsé devient, sous la plume généreuse de Benoît Duteurtre, l’incarnation singulière, et néanmoins emblématique, de la civilisation vaincue par la barbarie. La Mort de Fernand Ochsé est à la fois un exercice d’admiration et un essai intime, en ce sens que s’y dévoilent l’admiration pour un homme et son destin, et l’affirmation sans faille d’une nostalgie.

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