Il avait 4 ans lors de son premier passage de frontières. Ses parents fuyaient alors avec lui la guerre civile afghane déclenchée par les talibans. Réfugié en Iran, où les afghans sont mal accueillis, il rêve très tôt d’un pays paisible où il pourrait aller à l’école. La France, il la connaît à travers les œuvres de Victor Hugo. Une lecture qui, avec d’autres, le pousse à rejoindre l’Europe ; ce qu’il fait, malgré la crainte de ses parents de le voir partir seul, à 14 ans et demi.
Commence alors un voyage de plus d’un an : l’Iran, la Turquie, la Grèce, l’Italie et enfin la France. Et, à chaque frontière, un danger nouveau. Traversée de la mer dans une barque en plein brouillard, camp de rétention pour «migrants», voyage sous un camion pendant six heures, détention dans une cellule sur un bateau, mille petits boulots pour réunir l’argent demandé par les passeurs : le chemin jusqu’à Boulogne-sur-Mer, où il vit désormais, a été long.
A 15 ans et 8 mois, il est placé en foyer puis dans une famille d’accueil. C’est enfin l’embellie : il intègre à Boulogne-sur-Mer une classe de 3ème, décroche son brevet puis le baccalauréat – avec 19/20 en histoire-géo et 18/20 en français – et travaille pour financer ses études en BTS. Titulaire aujourd’hui d’un titre de séjour d’un an, il a trouvé un travail temporaire et attend désormais une réponse à sa troisième demande de naturalisation.

De toutes les frontières franchies par le jeune afghan, celle entre la Grèce et l’Italie a été la plus éprouvante. Il raconte ce moment où il a failli craquer.


«Non, c’est fini. La police grecque ne laissera plus quiconque se cacher sous les camions pour prendre le bateau. Cela fait maintenant plus d’un mois que personne n’a réussi à déjouer les contrôles au port » dit Khan.

Khan, c’est le plus vieux migrant de notre camp. Il est ici depuis 2005, un peu plus de vingt mois. Aujourd’hui, il est comme le chef de camp, il est ami avec tout le monde et connaît tous les passeurs. S’il y a un problème, on vient tous voir Khan. C’est marrant, il me rappelle le grand Gengis Khan : il a les yeux quelque peu bridés, un ventre rond et un visage bien gonflé, comme les Chinois. Ma tente était juste à coté de la sienne et je l’entendais chaque fois qu’il se plaignait ou insultait les forces de sécurité du quai. Avec Mokhtar, mon cousin, on allait tous les soirs dans sa tente pour l’écouter raconter ses souvenirs, pour certains inventés, je pense. On lui faisait un rapport journalier de nos tentatives pour ne pas se faire choper par les policiers, lui nous donnait des conseils inutiles y servant juste à nous remonter le moral pour le lendemain.

Cela faisait 15 jours que Mokhtar et moi étions arrivés à Patras, une ville portuaire de l’ouest de la Grèce d’où nous avions décidé de nous cacher sous les camions, prendre l’un des bateaux et gagner l’Italie. Mais les derniers jours, du fait du renforcement de la sécurité dans le port, personne n’avait pu passer. Notre passeur était un peu grognon après nous, il disait : «C’est de votre faute si les contrôleurs vous trouvent aussi facilement, vous ne faites aucun effort !» En même temps, pour moi ce n’était pas encore facile d’accepter de me placer n’importe où sous un camion. Même un chat ne pouvait se cacher dans certains endroits qu’il nous indiquait.

Confrontation avec le passeur

Je me souviens d’une fois où il m’a demandé de me glisser dans un espace vide de 15 centimètres de hauteur, sous le châssis du camion. Au lieu de lui obéir, je l’ai regardé droit dans les yeux et j’ai dit non, devant les autres. J’ai vu son visage se transformer. Sa bouche allait s’ouvrir pour m’insulter, mais il a juste dit : «Tu as de la chance que tes yeux ressemblent à ceux d’Aishwarya Rai, sinon c’est ton cadavre que j’aurais fait passer de l’autre coté.» Chez nous, les Afghans, les films indiens sont sacrés. Si tu ressembles à un acteur indien, tu es bien vu par les autres. Par chance, mes yeux étaient aussi verts que ceux de l’actrice indienne et cela m’a sauvé d’une bien belle embrouille. Suite à cet incident, j’ai essayé de faire davantage d’efforts pour montrer que je n’étais plus un gamin ; j’allais bientôt avoir 15 ans.

Première tentative de rejoindre l’Italie : la prison

Mais tout ne va pas toujours comme on veut. Un beau jour, j’ai réussi à passer dans le bateau. J’étais content de ma victoire, j’étais heureux. Après dix-huit heures d’attente, le bateau atteignit enfin l’Italie, et le camion dans lequel je m’étais caché s’arrêta sur le parking du port. J’ai attendu trois heures sous celui-ci, espérant qu’il allait redémarrer. Mais rien à faire. Je ne sentais plus mes pieds, j’ai donc décidé de quitter le camion pour inspecter les lieux et m’échapper sans me faire voir. Mais pas de chance : une patrouille qui passait à ce moment-là m’a vu et m’a couru après. Je me mis à courir autour d’un bâtiment. Après quelques minutes, le policier a sorti son arme et a tiré en l’air pour que je m’arrête. Une fois attrapé, j’ai senti une douleur insupportable derrière mon crâne : il venait de me donner un coup avec la crosse de son arme. J’ai été reconduit dans un autre bateau en direction de la Grèce, emprisonné dans une petite cellule, sous la cale, qui n’avait même pas de fenêtre. J’ignorais s’il faisait jour ou nuit, on avait même pris ma montre. C’est là que pour la première fois j’ai pleuré, je me sentais comme un oiseau vulnérable pris au piège. Je regrettais alors mon voyage, dont le but était de trouver la liberté. Et me voilà emprisonné : moi qui cherchais un endroit paisible, je n’avais qu’une chambre métallique sans fenêtre. Après tout, peut-être que c’était tout ce que je méritais. Je n’avais qu’à être né dans un pays riche, loin des guerres et des malheurs. Si seulement on pouvait choisir l’endroit de notre naissance, ou même l’époque, alors j’aurais choisi le Grand Empire Perse des rois Cyrus ou Darius. Ou bien pourquoi pas le moment où Socrate vécut en Grèce, j’aurais pu devenir son ami. Ou même la France du XIXème siècle, aux côtés de Victor Hugo, de Jules Verne et d’Emile Zola, tous ces écrivains avec lesquels j’ai passé une enfance heureuse. Ah ! que mes bouquins me manquent dans cette minuscule cellule tellement chaude. Mes larmes coulaient et je pensais à chaque moment passé avec ma famille. Ce n’est qu’en arrivant en Grèce, après quarante-huit heures de traversée, que je me suis juré d’aller jusqu’au bout pour ne pas la décevoir et pour me sentir à nouveau libre comme le vent.

La mort

Les drames sont toujours là, quelque part. Alors qu’un jour nous essayions de fuir les policiers, ils réussirent à nous encercler derrière des grillages renforcés par des barbelés et des piquets. Notre seule échappatoire fut de monter le grillage et de sauter par-dessus les barbelés en évitant de tomber sur les piquets. C’était le prix à payer pour ne pas se faire arrêter par la police, ou bien nous aurions eu droit à «un bon massage et à des vacances dans leur hôtel cinq étoiles à Athènes». C’est à ce moment-là que je vis qu’un de nos camarades, dont le pantalon était resté coincé dans les barbelés, n’avait pas sauté correctement et était resté empalé sur un piquet. Comme un bout de viande chez le charcutier, c’était horrible. Quelqu’un venait de mourir juste devant nos yeux et nous étions là, sans rien faire et immobiles, à regarder son sang se vider. Les policiers ont fini par nous lâcher pour aller s’occuper de lui mais il était trop tard. Il était mort. Je me suis alors rendu compte que je ne connaissais même pas son nom ; je le voyais tous les jours pourtant. Il portait le même vêtement, un jogging autrefois vert mais sali par le temps, une chemise marron et des vieilles baskets toutes graisseuses. Le lendemain, Khan est allé parler avec les policiers pour envoyer son corps en Afghanistan. Trois jours plus tard, tout le monde semblait déjà avoir oublié ce qui s’était passé car ce genre d’histoire arrive souvent. Et tous avaient d’autres soucis que de penser à ce pauvre gamin. Moi, je pensais encore à lui, je me sentais concerné, ça aurait pu être moi. J’étais passé par le même chemin, j’aurais pu tomber et mourir comme lui. Ma famille aurait été malheureuse et mon père n’aurait jamais pu se pardonner de m’avoir donné la permission de partir.

L’Italie, enfin

Bref, un beau jour à Patras, alors que j’attendais mon tour pour me cacher sous un camion, j’ai vu une pièce de deux euros par terre avec l’image d’une femme juchée sur un taureau. C’était un signe. La femme c’était Europe, sur le dos de Zeus transformé en taureau pour la séduire. Je l’ai ramassée et peu après j’étais appelé par mon passeur. Après des heures passées sous le camion à faire plusieurs tentatives pour le forcer à s’arrêter, en retirant ma chemise et en la secouant à travers les rues, il s’arrêta finalement dans un vignoble.

Ca y est, j’ai réussi, je suis en Italie.