C’est un trop petit livre pour une si grande action.

Cela commence par un rendez-vous raté de peu avec la mort quand un terroriste islamiste tenta, il y a un peu plus d’un an, quelques jours à peine après les attentats contre Charlie Hebdo et l’HyperCasher, de pénétrer dans ce centre culturel de Copenhague où le dessinateur danois des caricatures de Mahomet discutait de la liberté d’expression avec une Femen ukrainienne et lui-même, François Zimeray, ambassadeur de France au royaume d’Hamlet. « Je me souviens d’instants secs et lucides, décapés de toute sentimentalité, juste la certitude que la fin est ainsi, imminente et blanche ».

Cela continue, en amont dans le temps, par le Rwanda, par la frontière jordanienne face au Guernica syrien, par Alger, Bangkok, la Tchétchénie, l’Est ravagé de la République du Congo, Bagdad, le Cameroun, le golfe du Bengale, le Kazakhstan, Beyrouth, Rangoun en Birmanie, Tripoli en Libye, le Caire, le Burundi, Kisangani, Goma, le Guatemala, le Salvador, le Honduras, le Costa Rica, Moscou, Kharkov en Ukraine, l’Ouganda, le Kirghizstan, Gaza, Dacca au Bangladesh, Phnom Penh. Tous lieux de la planète qui dessinent cette topographie du malheur, où la barbarie des hommes a vu François Zimeray, premier ambassadeur français chargé des Droits de l’homme, cinq ans durant venir seul sur le terrain, au péril parfois de lui-même, rencontrer les victimes de l’arbitraire et de la violence d’État, les suppliciés des prisons-mouroir, enquêter, négocier, protester, alerter, et souvent sauver des vies, dans tous les anus mundi qui peuplent toujours la surface de la terre.

Ce sont les hurlements des survivants du génocide rwandais lors des cérémonies du souvenir. C’est ce tankiste déserteur syrien qui raconte avoir tué et blessé à la mitrailleuse puis au canon deux cents manifestants pacifiques. Ce sont les morts sans sépulture que font disparaître leurs bourreaux, en Bosnie, en Argentine, ailleurs, interdisant ainsi aux survivants et aux familles de faire leur deuil. C’est une rencontre avec Aung San Suu Kyi, enfin libérée par la junte militaire birmane qui affirme que le jugement de l’Histoire est plus sévère que celui des hommes, et qu’elle ne demandera pas justice de leurs crimes aux généraux qui l’ont privée de liberté ainsi que son peuple trois décennies durant. Ce sont ces prisonniers entassés sans jugement dans le sous-sol d’un parking de Beyrouth. C’est cette blogueuse égyptienne qui publia sa photo nue sur Internet. C’est le docteur Mukwege qui « répare » les femmes violées et mutilées par la soldatesque ravageant le Nord-Kivu. Ce sont les enfants albinos d’Ouganda, que les braconniers d’enfants découpent à la machette, ces enfants embarqués de force sur les bateaux de pêche en mer de Siam pour trier le poisson à fond de cale pendant des mois, qu’on jette à l’eau quand les garde-côtes approchent. Ce sont les rares magistrats du Guatemala qui ne sont pas encore morts et qu’il faut protéger des mafias et des narco-trafiquants. C’est Khodorkovski à son procès, accusé d’avoir détourné 350 millions de tonnes de pétrole. Ce sont ces enfants soldats d’Ouganda qui tuent sur ordre tous les otages et mangent le cœur de Paul.

La liste est infinie de cette plongée en apnée dans l’ignominie des geôliers, des bourreaux et de leurs maîtres politiques, que Zimeray raconte – trop succinctement – avec une pudeur constante et une foi en la justice et en l’homme qui, contre vents et marées, ne l’ont pas quitté durant ce combat à la petite cuillère contre les Moloch des Léviathan modernes.

Une ambassadrice des Droits de l’homme a succédé au Quai d’Orsay à François Zimeray. On ne l’a jamais entendue. Nul ne connaît son action ni son nom : Patrizianna Sparacino-Thiellay.

Cela serait bien que cette dame existe. Mais, qui sait ?, peut-être ne lui en donne-t-on pas la latitude ni les moyens.

3 Commentaires

  1. Très beau titre, en référence à celui de Bernard-Henri Lévy, « La barbarie à visage humain » ?

  2. Puisse l’humanité, raison garder, et sortir par le haut de cette crise sans précédent qui traverse le monde