La prolifique Joyce Carol Oates a publié l’année dernière aux États-Unis un roman intitulé The Accursed, que les éditions Philippe Rey nous proposent dans la belle traduction de Claude Seban en ce début octobre. Le titre français, Maudits, et la couverture – arbres morts et corbeau planant –, rattachent immédiatement ce roman au cycle gothique de l’écrivain américain. Maudits est le cinquième opus de ce cycle [1], qui puise dans le merveilleux et l’horrifique pour raconter l’Amérique. American gothic
Nous sommes à Princeton. Entre 1905 et 1906 des faits dramatiques et fantastiques vont endeuiller la petite communauté aristocratique de l’une des plus prestigieuses universités américaines, communauté parmi  laquelle on trouve deux présidents des USA – un ancien, Grover Cleveland, et un futur, Woodrow Wilson qui, à l’époque où se déroule le roman, est à la tête de l’université. La « malédiction » que nous annonce le titre s’abat avant tout sur la famille Slade. Le jour de son mariage, et alors qu’elle vient tout juste de prononcer le « oui » qui l’engage à un jeune homme qu’elle n’aime pas et qui ne l’aime pas, Annabel Slade s’enfuit avec… le diable. Qui a pris, pour la séduire – pour la subjuguer – des traits aimables et aventuriers. Le frère d’Annabel, Josiah, part à la recherche de sa sœur. Les jeunes cousins d’Annabel – Todd et Oriana – sont à leur tour victimes de la malédiction, et périssent. Winslow Slade, leur grand-père, est anéanti. Un sort malin lui a arraché ce qu’il avait de plus cher au monde. Mais… se pourrait-il que la descendance Slade soit frappée par une faute originelle du patriarche ?
Les Slade ne sont pas les seules victimes de ces deux années de folie. Il semble que tout se déglingue dans le petit monde feutré de Princeton. Des crises d’hystérie ; des carnets cryptés qui, déchiffrés, laissent apparaître manigances, jalousies, frustrations et déchaînements de la chair ; des professeurs victimes d’hallucinations ; des adultères plus ou moins consommés sur fond de puritanisme et d’ambition politique ; une jeune veuve et jeune mère basculant dans le monde des vampires. Des viols, des meurtres. Un ventilateur comme arme du crime. L’exploration d’enfers marécageux. Tous les ingrédients du gothique : le sang, les sens ; l’en-haut et l’en bas ;  la vie brève et l’immortalité.
Le roman est bâti comme une enquête historique, et l’historien qui relate les faits – son récit date de 1984 – est partie prenante de l’histoire. On le découvre à la page 500. Dès lors, tout devient suspect. Machiavéliquement, en confiant son récit à ce narrateur qui se dit historien, Joyce Carol Oates introduit une strate supplémentaire de doute et de complicité avec le lecteur. Un historien s’intéresse-t-il à des faits fantastiques ? Ses conclusions tirées des événements de 1905-1906 sont-elles justifiées, étayées, scientifiques ? L’image qu’il donne de son père est-elle vraisemblable, ou explicable [2] ? Non, bien sûr. Mais oui, bien sûr, sur le plan romanesque.
Maudits est un roman gothique postmoderne. Entendons par là que Joyce Carol Oates utilise une forme romanesque ancrée dans l’histoire littéraire pour la malaxer de façon contemporaine. Pour la tordre. Le lecteur tient entre ses mains non pas une parodie gothicisante, mais un roman où s’exerce une double torsion : celle du narrateur, et celle du contexte.
Le narrateur, cet historien dont nous avons parlé plus haut et dont le lecteur suit les affirmations et les preuves, apparaît dans le roman – sous sa propre plume – comme une personne, lorsqu’il était bébé. Cette remontée aux origines – la naissance est miraculeuse, ou à peu près – est aussi une remontée dans l’Histoire elle-même. Le vocabulaire employé par le vieil historien en 1984 est celui des années 1905-1906, celui de ses parents, celui des protagonistes. Un seul exemple : il emploie à plusieurs reprises le mot « indicible » comme un joker. L’indicible, ce ne sont ni les vampires, ni l’apparition du diable en personne, ni l’exploration des enfers, ni même la mort vaincue ou l’apparition des anges, qui, dans le récit, sont explicites. L’indicible, c’est le viol, la masturbation, le plaisir féminin, l’homosexualité. Joyce Carol Oates se joue de son lecteur autant que de son narrateur.
Le contexte est historique – magnifiquement historique, puissamment étayé, et merveilleusement surprenant, tout au moins pour le lecteur français peu au fait des présidences de Grover Cleveland, Teddy Roosevelt ou Woodrow Wilson. La famille Slade, celle qui subit de plein fouet la « malédiction », est de pure invention. Mais gravitent autour d’elle des figures bien réelles, ressuscitées littérairement. Mary « Cybella » Peck, par exemple, la femme décrite dans le roman comme un modèle préraphaélite, à qui le futur président Wilson écrit des lettres dans lesquelles il se dévoile sous un autre jour que le jour puritain qui est sa marque. Ces lettres sont attestées [3]. Mark Twain, Jack London et Upton Sinclair sont les figures tutélaires de Maudits. Upton Sinclair – une des figures dominantes du socialisme aux USA au début du XXe siècle –  publie en 1905 La Jungle, livre dans lequel il décrit la condition terrifiante des employés des abattoirs de Chicago. La malédiction gothique de la famille Slade et de l’aristocratie de Princeton fait écho au sort social du corps ouvrier des USA du début du siècle dernier. Upton Sinclair croise la route de Josiah Slade – personnage fictif, qui s’engagera lui aussi dans les rangs socialistes. Les pages les plus époustouflantes de ce roman époustouflant sont, sans doute, celles consacrées au discours de Jack London lors du meeting socialiste au Carnegie Hall le 29 mai 1906, et au repas qui suit. Tout l’attirail gothique déployé par Joyce Carol Oates dans la malédiction des Slade y est repris en écho. Là encore, un seul exemple : Jack London croque à belles dents dans un « sandwich cannibale », c’est-à-dire de la viande crue entre deux tranches de pain. Le sang coule sur son cou. Ces sandwiches, ce sont ceux que l’on dévore à non moins belles dents dans les enfers marécageux où se retrouvent Annabel et Todd Slade. Le monde d’en-haut, dans cette scène, vaut celui d’en bas. Le monde gothique littérairement ressuscité par l’auteur – et le narrateur – répond au monde historique littérairement rendu. Les vampires, la viande crue, le végétarisme de Sinclair, l’enlèvement de la jeune mariée, tout cela renvoie au sang, à la chair et à la viande, et à La Jungle des abattoirs. Joyce Carol Oates, diaboliquement, ramasse les motifs économiques, politiques, sociaux ET littéraires. Une preuve de plus de son immense talent.
Le monde d’en bas est symbolisé, dans les malheurs de la famille Slade, par des enfers marécageux où le temps n’existe pas, et où l’on joue sa vie autour d’un damier. Le diable qui a enlevé Annabel Slade se retrouve à disputer une partie de dames avec un enfant. Difficile de ne pas songer au Septième Sceau de Bergman, et à sa partie d’échecs. Dans Maudits, la partie de dames jouée aux enfers contre le diable condamne le vainqueur à trancher la tête du vaincu. Mais dans le monde d’en haut, une autre partie se joue, en ces années 1905-1906. Une partie où l’on s’interroge et prend position sur la place des Noirs dans un univers blanc, sur la place des femmes et leur droit à voter, sur l’influence des capitaux dans la démocratie. Upton Sinclair crée une communauté socialiste – que l’on détruira par le feu – qui prend le contrepied exact des enfers marécageux où un enfant sort vainqueur de son combat contre le diable. Les enfers dans l’eau, l’utopie détruite par les flammes…
Joyce Carol Oates nous offre, avec Maudits, un roman puissant. L’écrivain brasse dans un même élan la fiction et l’historique, l’hier et l’aujourd’hui, l’avéré et l’imaginaire. « Les vérités de la Fiction résident dans la métaphore, mais la métaphore naît ici de l’Histoire » écrit-elle en tête des remerciements. On savait que la grande dame des lettres américaines cachait sous sa fragilité apparente une force extraordinaire. On avait, déjà, mesuré son talent à l’aune des dizaines de livres qu’elle avait publiés. Après la lecture de Maudits, dont on sort sonné, on remercie Joyce Carol Oates d’encore nous étonner et nous ravir. Ravir : nous enlever, nous kidnapper, comme le diable ravit Annabel Slade le jour même de ses noces.

Notes

[1] Les quatre romans précédents faisant partie du cycle gothique : Bellefleur, A bloodsmoore romance, Mysteries of Winterthurn, My heart laid blair.
[2] Le lecteur découvrira, dans le personnage du père de l’historien, un admirateur passionné et affolé par les méthodes d’investigation de Sherlock Holmes. Ce sont là, également, des pages hallucinées et littérairement plus que réjouissantes. Aux figures réelles de Mark Twain, Jack London et Upton Sinclair, Joyce Carol Oates mêle la figure imaginaire de Sherlock Holmes. Sans doute y a-t-il à dénicher, dans ce motif, l’enquête que le narrateur historien poursuit sur sa propre histoire. L’enquête historique se double d’une quête des origines.
[3] Voir un exemple en cliquant ici.