Il s’agit, à présent, de leur rendre hommage : aux journalistes.

Les journalistes ne sont pas simplement des camarades qui nous informent ; ils ne sont pas, bêtement, des gens qui écrivent des articles. Ils ne sont pas strictement là pour nous apprendre ce qui se passe sur les quelques endroits de cette terre où ils se rendent à notre place.

Les journalistes, je pense à la Syrie, je pense aux lieux où l’on meurt et où ils meurent, se proposent de comprendre le monde en attendant qu’après eux, d’autres prennent le relais pour le penser.

Les journalistes ne sont pas simplement là pour rendre compte de ce qui se déroule : mais pour installer ce déroulement, pour le définir parfois pour la première fois. Ils ne cherchent pas le scoop, mais ils défrichent l’inédit du monde. Ils voient jaillir, surgir l’événement encore vierge, virginal, violent de nouveauté, et par quelques mots, quelques images, ils prennent date avant tout le monde, abandonnant cet inouï à l’Histoire qui, tôt ou tard, viendra faire son travail.

Edith Bouvier, et les autres, Gilles Jacquier, et les autres, Rémi Ochlik, et les autres ne sont pas partis en Syrie pour faire les malins, enfiler une héroïque panoplie, tenter le diable, offrir leur nom à quelque postérité. Non, ils étaient voués à une certaine modestie, une façon de préférer l’ombre aux spots, à cette élégante gymnastique du travail qui se satisfait parfaitement d’être fait, correctement fait, artisanalement et honnêtement fait. Cette honnêteté, cet artisanat, cette modestie ne méritent pas la mort, ne méritent jamais la moindre mort.

Nous ne lisons peut-être pas toujours assez profondément ces pages austères, désagréables, atroces, rigides, pénibles, qui relatent les événements internationaux : nous avons tort ; ce sont là des vies qui se démènent, s’agitent et suent pour dire. Dire ce qu’elles voient, et que sans elles nous ne verrions jamais.

Le monde est compliqué. Le monde est complexe. Sans les journalistes, sans les reporters, sans les reporters de guerre, il le serait davantage.Il serait non seulement toujours aussi invivable, mais il serait en sus illisible. Je veux, avec des mots simples, dire merci à ces vies mortes, vivantes ou mortes, en danger  incessant, pour les risques pris, des risques non obligatoires, des risques qui, à y bien réfléchir, ne riment à rien, n’ont aucun sens, et qui pourtant sont seuls porteurs de sens dans un monde qui se dépassionne, délaisse au profit du loisir absolu le souci du travail accompli, accompli jusqu’à la dernière goutte, dans l’effort, dans l’envie, dans le goût tout simple, irremplaçable, sacré, de bien faire les choses. Merci.

4 Commentaires

  1. Monsieur Moix, je vous signale la parution fin mai d’un livre qui fera date dans le témoigage de guerre : Les Carnets de Homs de Jonathan Littell. Vous saurez le lire au delà de son apreté et de la violence qu’il décrit.

  2. Un très beau film à voir sur le journalisme en temps de guerre : Veillées d’armes, de Marcel Ophuls.

  3. d’accord et pas d’accord !
    les vrais, les grands reporters journalistes, ceux qui risquent leur peau , ceux qui n’hésitent pas à aller contre les idées reçues, ceux qui alertent, éveillent les consciences et…meurent parfois au nom d’une éthique irréprochable, ceux là on ne peut que les admirer; il sont d’un courage admirable !
    mais (car il y a un mais) comme dans toutes les professions, certains (beaucoup ?) cédent de plus en plus au scoop, à l’exclusivité !
    Mieux vaut une fausse information non vérifiée à la UNE « que d’être en retard par rapport d’autres médias »; ceci est dû bien sûr aux chaines d’information continue -BFM, LCI, iTélé- et à l’internet.
    Un beau mensonge fait le tour de la planète alors que la vérité se met à pein en marche ! On se contente de relire texto une dépêche mensongère de l’AFP pour faire vite.
    N’oublions pas que ces dernières semaines, la vague de froid en France tenait les 3/4 du journal télévisé et 3 minutes consacrée à la Syrie, 1 minute à l’ IRAN, 0 à la terrible famine qui a frappé la corne de l’Afrique …
    Et là-bas oui, il ya des journalistes sur place, sur le terrain qui risquent leur peau et dont les reportages passent si peu (en « flash ») au 20 heures.
    Je n’oublie pas non plus cette complaisance sordide sur les crimes de sang, d’enfants ou d’adolescents (cette fameuse rubrique des faits divers qui fait de l’audience) qui anéantissent des familles, des pères et des mères, où les journalistes sna prendre un risque, la larme à l’oeil, donne mille détails macabres pour retrouver très vite le sourire et parler de l’ouverture des soldes !