C’était Oncle Georges et c’était Uncle Frank.
Chacun de leur côté, tous les deux ils sont morts.
Moi qui aimais les deux, je les écoute encore.
Et toujours, à jamais dans mon coeur, ils me manquent.

Lequel a la plus grosse ?

A priori, tout semble opposer ces deux monstres velus. Georges Brassens, l’introverti français et Frank Zappa l’extravaganza américain. Celui qui, grattant sa guitare sèche le pied sur une chaise, sue sans bouger, et celui qui reste au sec en gesticulant et en triturant sa guitare électrique.

Pas l’ombre d’un poil

Dès le départ, l’imposante moustache, portée tout au long de leur carrière comme un emblème, — symbole de virilité ou logo bien visible au milieu de la figure ? — les relie déjà. Puis, cette guitare, toujours manche en l’air qu’ils arborent si fièrement. Elle est leur instrument favori et, du bout des doigts, ils savent la faire vibrer et cracher.

Si Oncle Georges était né plus tard, sur le nouveau continent, aurait-il branché sa gratte sur le 110 Volts ?

Si Uncle Frank était né plus tôt, sur le vieux continent, aurait-il gratté son manche à sec tout simplement ?

Tous les deux vivaient entourés d’une multitude de chats. Qu’inspire cet animal mythique ? la douceur, la force, la beauté, le poil ? Il inspire surtout l’indépendance. Leur indépendance d’esprit face à un monde normalisé. Ils appréciaient aussi bien d’autres animaux de compagnie, à poils ou à plumes. Leur présence légère et fidèle les libérait de la pesante pensée humaine. Tiens ! voilà déjà quelques points communs. Pourtant, ils sont encore si différents.

L’un, le Français, était tant anarchiste qu’il respectait toutes les règles de la société, même celle de traverser dans les clous. Étrange attitude. Froussard ? Non, c’est seulement parce que Oncle Georges ne voulait pas avoir à faire avec la maréchaussée. Cette maréchaussée représentante de ces institutions, de ce pouvoir que, par ailleurs, sans peur, il raillait dans ses chansons.

L’autre, l’Américain, était persuadé que seul le système capitaliste était le bon. Mais corrompu par les dirigeants, sur qui, il s’en faisait un devoir, il crachait sans vergogne. Il crachait et éructait si fort que beaucoup ont toujours pensé qu’il était anarchiste. Mais non ! Et Uncle Frank n’avait pas tort, c’est bien grâce à ce système qu’il a pu s’auto produire durant toutes ces années. Comme quoi, le libéralisme, correctement utilisé, peut avoir du bon. Pour preuve, le système communiste n’a jamais produit de Frank Zappa, pas plus que de Georges Brassens d’ailleurs.

Tous les deux ont été faits prisonniers. Oncle Georges par les teutons, Uncle Frank par les protestants. Tous les deux, anti-militaristes convaincus, ont échappé de justesse à la guerre. Oncle Georges à celle de 39-40 qui fut longue et massacrante. Il a su être un lâche et se cacher pour ne pas finir, mort à la tâche, dans un camp de travail obligatoire. Vive la France collabo.

Uncle Frank a évité celle du Vietnam, qui n’a rien à envier à la première, en enregistrant des cochonneries pornographiques. Sauvé par le système qui, en le punissant pour lui avoir commandé ces mêmes insanités, l’a ainsi fait échapper au bourbier asiatique. God bless America puritaine.

Tous les moyens sont bons et le principal est qu’ils aient évité la boucherie. Combien d’autres — C’est Moktar qu’on assassine ! — le système a broyé en petits morceaux épars, dont on n’a jamais rien pu tirer, sauf, peut-être, avant de succomber au champ d’honneur, d’avoir refroidi un ennemi au nom de la patrie ? Quelle gloire ! mourir au champ d’honneur au son des canons et des tambours. Je doute que ce soit leur mélodie préférée.

Gare au King Kong

Tous les deux ont eu une liaison amoureuse avec un puissant gorille. King Kong et Gare Au Gorille qui les ont aidés à grimper, toujours plus haut, au sommet de la tour.

Tous deux aimaient à nous parler de leurs tontons. Il y avait l’Oncle Martin et il y avait l’Oncle Gaston, biens franchouillards. Il y avait Uncle Bernie et il y avait Uncle Meat. Bien ricains. Le tonton, cet être si proche, familier et pourtant si lointain, comme venu d’un autre monde, d’une autre époque. « Dis tonton pourquoi t’as une grosse moustache ? »

Tous les deux s’intéressaient aux êtres différents. À ces étranges personnages, ces êtres perdus, ces rebuts qui finissent par faire des trucs bizarres. Ces gens qui échappent au système et qui créent un monde parallèle, merveilleux, génial ou monstrueux. Leur imaginaire était nourri par ces monstres, freaks, poivrots, putes, petites princesses de Montfaucon, belle Caroline qui aime se faire piétiner, toutes ces épaves humaines,
malheureux déchets de la société de consommation, que tous les autres ignorent dans leurs belles chansons. Ce monde caché est bien plus intéressant que celui des princesses et des rois triomphants des contes pour enfants et adultes, ou les stupides rengaines amoureuses aseptisées qui ne nous livrent pas l’ombre d’un parfum interdit.

Tous les deux, avec le même amour, se sont penchés de près sur la fesse, les deux… fesses. Ils nous ont émerveillé avec de belles histoires de cul. Pas seulement les leurs, non, trop facile, ils nous ont surtout livrés celles de leurs contemporains. C’est bien plus drôle en tant que spectateur. La perversion humaine, comme la fesse, n’a pas de limite et c’est ce qui la rend attirante, touchante et troublante.

Pourtant, tous les deux ont été à peu près fidèles à leur compagne. Ils sont restés avec elles jusqu’au bout.

Tous les deux avaient un goût immodéré pour les voitures de luxe, et un peu chauvin, de chez eux. Georges roulait en DS Pallas et Frank en Cadillac. La classe !

Tous les deux employaient le même ton ironique pour dénoncer les aberrations de la société dans laquelle ils vivaient. Connerie française et américaine même combat. Un seul drapeau. Le drapeau des Nations qui rend con.

Pour nous amuser, ils savaient nous servir des saynètes satiriques, accommodées de façon drôle, et servant à démontrer que le monde qui nous entoure est peuplé de crétins. Et surtout que ceux qui les dirigent sont au sommet parce que, justement, ils sont les plus crétins. Absurde et donc totalement logique. N’a-t-on pas envie d’être représenté par quelqu’un qui nous ressemble ? Et, de fait, n’élit-on pas ceux qui sont les plus à même de nous conduire au bout de cette connerie à laquelle on adhère et qu’ils nous servent, pour une fois généreux ? Et, trop souvent, deux mandats de suite, pour prouver que le crétin, celui qui vote et celui qui se présente, l’est vraiment, et qu’il persiste et signe. Toujours.

Avec délectation, et surtout cette manière unique de se foutre de la gueule du monde, de dénoncer, avec un sourire au coin de la moustache, ce qui fait la bêtise humaine, ils savaient narrer ce monde absurde, merveilleux et cruel de la vie quotidienne. Ils nous offraient ces tranches de vie sur un ton moqueur et qui porte à rire, mais ils finissaient toujours par nous démontrer que nous pourrions mieux faire.

Mais surtout, à l’inverse de beaucoup de lèches-culs qui chantent la contestation ou l’amour sans mouiller ou faire mouiller personne, ils nous faisaient comprendre que, nous aussi, nous faisions partie du système. Et, à un moment ou à un autre, nous étions bien obligés de nous reconnaître dans l’un de ces sordides personnages qui hantent leurs histoires pas si fantasques.

Oui, ils nous parlaient des autres, de tous les autres et leur univers était si vaste qu’il finissait par nous atteindre et nous englober. Tant mieux ! De se voir moqué, cela permet, à ceux qui veulent faire un effort, d’avoir des clés pour tenter de s’améliorer. Que les autres, ceux qui ne se reconnaissent pas, pourtant les plus ressemblants, restent ce qu’ils seront toujours.

What’s new sur la route aux quatre chansons ?

Beaucoup, aux oreilles trop sales, affirment, avec la détermination de ceux qui n’entendent rien, que Frank Zappa était un musicien bruyant et bordélique. En vérité, pour celui qui a su démêler l’oeuvre dans l’OEuvre, il est aisé de comprendre qu’il savait très finement nous faire passer du morceau le plus sauvage au plus raffiné. Du plus hard au plus doux. Du gentil toutou au chien féroce. Arf !

Georges Brassens, sous cet aspect ronronnant et rébarbatif, qui peut faire croire aux bouchés qu’il joue toujours le même morceau, savaient alterner les chansons moqueuses avec les chansons tristes, les drôles avec les tendres. Et, chez lui aussi, la cruauté verbale n’est jamais gratuite et toujours méritée. Gare à qui tombe dans les griffes du matou. Miaou !

Aucun des deux n’était linéaire, jamais.

Tous les deux savaient aussi habilement nous faire changer d’émotions.

La construction de leurs albums était d’une rigueur implacable et savait nous entraîner, là où nous ne nous attendions pas à arriver. Même si souvent le décollage paraissait brutal. Oui, déjà habitués au disque précédent, nous attendions la suite, et autant dans la brusquerie d’Uncle Frank que dans la litanie d’Oncle Georges, ils nous attrapaient par la peau du cul et nous emmenaient en voyage vers une nouvelle région encore inconnue. Et là, gare à l’atterrissage. Une fois livrés à nous-même, nous avions des années pour découvrir ces nouveaux reliefs et ces méandres secrets sans jamais nous lasser. Le plus dur dans un voyage est le départ. Ensuite, il ne reste qu’à suivre le courant, même si souvent, avec ces deux tontons-là, il ne coule pas dans le bon sens. Et c’est ce qui donne des forces, nager dans des eaux tumultueuses, plutôt que dans ces piscines remplies de germes où tous se prélassent mollement.

Autre constat, chez Oncle Georges et Uncle Frank, il est aisé et même facile d’écouter l’Œuvre complète dans le désordre le plus complet. Il n’y a pas de rupture. Même si chez l’un comme chez l’autre la voix a pris des basses, le premier morceau peut être accolé avec le dernier. L’Œuvre est une pyramide, un bloc et qui pourtant offre des d’entrées multiples et infinies. Un puzzle qui se monte en n’importe quel sens. Une boucle infernale dont on ne
peut et ne veut plus sortir.

Quoi d’autre, de flagrant, oui ! tous les deux, avec joie, ont repris les chansons de leur jeunesse, ces chansons qui les ont fait vibrer et qui ont enrichi leur oeuvre. Cette douce nostalgie qui nous permet à nous aussi de faire des bonds dans le passé et de partir à la recherche de ces trésors qui nous ouvrent, une fois encore, de nouveaux horizons. Uncle Frank avec le doo wop et Oncle Georges avec les chansons de bord de zinc savent nous faire chavirer.

Fumée bleue

Quel était leur défaut ? Aucun, à part ce mauvais penchant pour le tabac, l’un, la pipe au bec, et l’autre la Winston collée aux lèvres, qui jaunissaient leur tablier de sapeur. Défaut qui, en plus de leur donner une haleine de chien, a fini par les faire partir en fumée. À part ces défauts exhibés au public, je n’ai jamais entendu parler de sautes d’humeurs, de perversions ou de travers douteux chez aucun de ces deux ensuqués.

Corne d’Aurochs Zomby Woof

Mais ce qui relie le plus ces deux poilus au manche aigu, au-delà de la moustache, de la guitare et de la fumée bleue, c’est bien le génie. Leur génie propre. Le génie que chacun d’eux, veinards, a reçu et que chacun a su développer en se moquant bien de ce que les autres pouvaient penser. Ce génie qui les a portés et qu’ils ont porté, contre vents et marées, là où ils voulaient aller, là où les autre ne vont jamais. Souvent à rebrousse-poil. Ce génie ne faisant aucune concession à la mode, à l’air du temps. Quelque chose d’intemporel. De la musique et des chansons dont nul ne pourra dire jamais : « Ça a pris un coup de vieux. »

Les deux génies musicaux du vingtième siècle. Mélange de musique populaire et savante. De belles paroles pour dire les horreurs et les bonheurs de la vie.

Brassens, génie méticuleux et appliqué, travaillait sans cesse sa copie. Il ne pouvait livrer à son public qu’une version définitive et carrée de quelque chose qui ne changerait plus et que nul n’aurait voulu voir changé. Pourtant, qui, à part quelques écouteurs fous dont je m’enorgueillis de faire partie, a remarqué que, parfois, un mot a été changé sur une chanson qui pourtant semble identique d’une année de pressage à une autre. Mais le Maître bourru était hanté par ce mot qui pouvait le turlupiner des années durant.

Zappa, génie foisonnant et bouillonnant, nous offrait, lui aussi, la perfection dès le départ. Puis, sans cesse, retravaillait sa copie. Il ne réécoutait jamais un de ses disques et chaque reprise était comme un bébé neuf, incongru, qui nous surprenait. Chacun de ses morceaux semblait avoir sa vie propre, une évolution, un développement inattendu. Le moindre extrait, la plus petite chanson, la plaisanterie d’un jour a, un autre jour, connu son heure de gloire. Le Maître chevelu a poussé chaque détail dans son dernier retranchement. Il a fait évoluer jusqu’à son apogée le moindre de ses petits refrains qui s’est retrouvé symphonie achevée. Même si la plupart, faute de place, ont été abandonnées. Merci les bootlegs de continuer à nous les faire découvrir.

Oncle Georges, comme Uncle Frank, une fois leur travail livré à nos oreilles avides, nous amenaient à comprendre le sens profond, le sens caché de chaque parole et ainsi ce que chaque mot mit derrière l’autre et, devenus phrase, voulaient réellement dire, au delà des apparences, toujours trompeuses. Et chez Oncle Georges, comme chez Uncle Frank, par-delà les mots, derrière chaque musiquette d’accompagnement, comme disent ceux qui
ont encore et toujours les oreilles sales, polluées par la muzark ambiante qui tente de nous inonder de tous côtés, et bien, là aussi, chacune des chansonnettes de Georges Brassens reprises par un orchestre donne une mélodie aboutie, riche, dansante, gaie, ou poignante.

Un poète véritable, comme un vrai musicien, ne meurt jamais.

Pourtant, tous deux se savaient mortels et, là encore un dernier point commun, en souffrant le martyr, ils se sont vus partir, emportés le mois de leur naissance, à quelques jours de leur anniversaire, par cette merde qui pince et pour qui personne n’en pince.

Seul le présent compte. C’est ici qu’il faut faire ce que l’on doit et dire ce que l’on veut. Ils se foutaient bien de l’immortalité. Pourtant leur génie les y a menés, et ils sont entrés dans la Caste des Immortels. Qu’ils y restent pour nous et nos descendants. Et que les fouilleurs de tombeaux continuent d’exhumer ces chansons, ces musiques enfouies dont nous ignorons l’existence, ces trésors perdus, petites pièces égarées de leurs œuvres colossales qui, des années après, ne cessent d’apparaître et de nous enchanter.

Au poil

Tous les deux, bien qu’ils se soient choisi des mentors de renom, Villon, Verlaine, Stravinsky ou Varèse n’avaient nul besoin de Dieux et de maîtres à penser.

Chez aucun d’eux, il n’y a rien à jeter, tout est bon à prendre. Pour vivre en musique, nous pouvons nous contenter de ces deux-là et laisser tout le reste aux autres.

Alors, lequel de mes deux Oncles avait la plus grosse, la plus belle moustache ?

7 Commentaires

  1. Votre article m’avait l’air intéressant, j’ai lu les deux premiers paragraphes. Mais j’ai du m’arrêter en raison de ce pop-up INSUPPORTABLE qui fait la promotion de votre page facebook et qui cache le texte qu’on est en train de lire… C’est plus que gênant, j’abandonne.

  2. D’accord sur les vielles branches, juste une remarque ; ceux qui les dirigent au sommet, justement, ne sont pas les plus crétins il savent ou ils vont et pour qui ils roulent. Les crétins c’est même pas ceux qui vote, heureusement, pour la plupart, il choisissent le moins pire, c’est la ça démocratie! L’absurde c’est la croyance c’est çà qui met la planète à feu et sang. La connerie quand à elle est est toujours la mieux partagée.

  3. D’accord sur les vielles branches, juste une remarque ; ceux qui les dirigent au sommet, justement, ne sont pas les plus crétins il savent ou ils vont et pour qui ils roulent. Les crétins c’est même pas ceux qui vote, heureusement, pour la plupart,il choisissent le moins pire, c’est la ça démocratie! L’absurde c’est la croyance c’est çà qui met la planète à feu et sang. La connerie quand à elle est est toujours la mieux partagée.

  4. Merci d’apprecier et de faire partie de cette grande famille avec de belles oreilles.

  5. Je ne faisait qu’un petit tour au réveil sur mes media favoris lorsque je suis tombé sur cette accolade de portraits…
    L’Oncle Zappa avec son Chat, L’Oncle Brassens, avec son Chat!

    J’ai beaucoup apprécié ce petit passage sur la représentation paternelle et amicale de l’Oncle, familier et rassurant!
    Ces portraits robustes, ce bustes de pierre, mythiques et amicaux sont la panacée de ceux qui trop souvent autours d’eux voient l’impasse.
    Ces oncle que le l’on ne connaît pas, mais que l’on a toujours connu, ces voix de patriarches aimant, ces psychologues des masses, ces donneurs de Chansons!

    Je, tu, nous ne serons jamais seuls!

    Vous manquez tant à ce paysage actuel!

    Merci