Décembre 1992, XXIIIème chambre correctionnelle du palais de justice de Paris. Une jeune avocate de vingt-quatre ans se bat comme un beau diable pour empêcher l’expulsion de son client, un Algérien sans papiers du nom de Nour-Eddine Hamidi. « Il est aussi français que nous, il ne doit pas être expulsé ! » entend-on notamment. L’audience crée l’évènement. Et pour cause : les épaules larges et le verbe haut, c’est Marine Le Pen qui plaide ce jour-là ! « Du procureur au président de salle, tout le monde est stupéfait que la fille du leader d’extrême-droite se mette à défendre un clandestin » relatent les journalistes David Doucet et Mathieu Dejean. Replaçons-nous dans le contexte de l’époque. Dans les meetings, sur les affiches et dans ses discours, cela fait déjà plusieurs années que Jean-Marie Le Pen utilise le concept de préférence nationale et agite la figure de l’immigré pour effrayer les foules. Pour régler les problèmes français, il faudrait, d’urgence, « fermer le robinet » de l’immigration « sauvage » sous peine de submersion « imminente ». Soudain, au vu et au su du tout-Paris, sa propre fille ouvre une brèche. Un camouflet ? Plutôt une manœuvre habile, machiavélienne, permettant à l’héritière de se faire un prénom tout en introduisant de la nuance dans le message de cette PME familiale que constitue le FN.

Ainsi nait le marinisme, théorie politique exposant un parti ripoliné en façade, féminisé et édulcoré devant les caméras mais toujours aussi viriliste et radical si l’on prend la peine de creuser. Dans les années 1990, s’il n’est encore que balbutiant, le marinisme manie déjà des éléments de langage d’une habileté redoutable. Exemple : « Le FN n’a rien contre les immigrés mais contre la politique d’immigration ! » Grâce à cette ligne de conduite proche du grand écart idéologique, Marine Le Pen avocate plaidera plusieurs fois la cause de sans-papiers devant les tribunaux. Des affaires grâce auxquelles elle défraiera la chronique, allant jusqu’à faire la une du journal France Soir le 21 octobre 1995. Titre : « Quand la fille de Le Pen défend un immigré ». Sous-titre facétieux : « Qu’en pense papa ? » Fiers de leur effet, les journalistes imaginent alors asséner une claque monumentale au capitaine du Paquebot frontiste. En fait, ils sont tombés dans le piège tendu par le père et sa fille. Hier comme aujourd’hui, toujours en duo, Marine et Jean-Marie semblent être les acteurs d’une comédie faite de disputes, de supposés coups de poignard parricides et de chèques signés en douce, dans le dos de l’opinion… Deux monstres politiques qui se ressemblent. C’est du moins l’avis de Pierrette Lalanne, ex-épouse de Jean-Marie Le Pen et mère de Marine Le Pen : « Marine est le clone absolu de son père. C’est Jean-Marie Le Pen, physiquement, moralement, les cheveux en plus. »

A la voir, le visage poupon, sur le plateau de l’Heure de Vérité (1989), accompagnée de ses sœurs Yann et Marie-Caroline, on pourrait croire que Marine Le Pen entretient un rapport tout-à-fait naturel au pouvoir. Tombée dans la marmite politique depuis l’enfance, elle exercerait sa fonction comme une vocation. Tel un rite païen, le passage de flambeau lépéniste irait de soit, il participerait d’une tradition familiale. Cette légende résiste pourtant mal à une enquête sur sa jeunesse. Car si la présidente du FN brigue aujourd’hui les plus hautes responsabilités, elle a longtemps cherché à s’émanciper de la politique, menant une post-adolescence hédoniste, dilettante et festive. A contre-courant des idées reçues, Mathieu Dejean et David Doucet, tous deux journalistes aux Inrockuptibles, retracent ainsi les jeunes années de MLP dans un livre passionnant, « La politique malgré elle ». Tout y passe : des douloureuses confessions maternelles dans Playboy au récit de l’éducation soixante-huitarde reçue par l’actuelle dirigeante du parti d’extreme-droite jusqu’à ses virées mémorables aux Bains Douches. Ses proches et amis de l’époques se livrent avec franchise. On pourrait penser que les témoignages flirtent avec le voyeurisme, on aurait tort : ils permettent au contraire de lever le voile sur une enfance qui cadre mal avec la doxa frontiste. Dans « La politique malgré elle », on apprend ainsi que Marine Le Pen n’était pas destinée à faire de la politique. L’héritière de Jean-Marie Le Pen devait être sa fille ainée, Marie-Caroline, « parce qu’il l’avait élevée pour ça ». Jany Le Pen explique : « Il lui avait fait faire des études, l’avait envoyée à Oxford. Elle parlait anglais, c’était la plus diplômée ». Rien ne se déroulera comme prévu. Yann l’auto-proclamée « baba-cool lepéniste » out et Marie-Caroline partie avec le clan Megret, demeure Marine la benjamine. Un peu par hasard, grâce au carnet d’adresses de son père puis à l’affirmation d’un caractère bien trempé, cette dernière va gravir un à un les échelons jusqu’à devenir une personnalité politique de premier plan. A l’heure du grand déballage, il y a fort à parier que les électeurs du FN, en quête effrénée de pureté, auront du mal à digérer l’engagement par défaut de Marine Le Pen, son enfance ultra-privilégiée et ses amitiés à géométrie variable. Tantôt proche du gudard Frédéric Chatillon, ex-leader des « Waffen-ASSAS », tantôt flirt du night-clubbeur Hubert Boukobza, « petit juif pied-noir de Tunis », l’actuelle présidente du Front National ne pourra plus dire qu’elle exècre le sérail. Elle en est le pur produit !

David Doucet, Mathieu Dejean, La politique malgré elle – La Jeunesse cachée de Marine Le Pen, Editions La Tengo, 1 février 2017, 168 pages

5 Commentaires

  1. Les Français moyens voteront en masse pour MLP parçe que c’est la seule candidate qui propose une offre politique de protection sociale, anti immigration, anti mondialiste et anti européenne. Ils se foutent complètement qu’elle ait fréquenté des petits juifs pieds noirs et des fachos, et qu’elle soit une fille à papa qui a vécu une jeunesse un peu déjantée. Au contraire tout cela sera accepté en bloc comme faisant partie du personnage. Ça ne fera pas un pli. Il faut vraiment vivre dans le milieu BHL pour s’imaginer que les Français vont être rebutés par ça.

  2. C’est tout? C’est tout ce que vous avez à dire! Mais, c’est presque une lettre anonyme ! Truffé de perles:  » A contre-courant des idées reçues, Mathieu Dejean et David Doucet, tous deux journalistes aux Inrockuptibles.. » J’adore! « à contre courant des idées reçues! Mais ce journal ne fait que relier la pensée unique! Oh! Inutile de commenter plus en avant un texte de propagande…

  3. Marine Le Pen a répudié son père de la présidence du parti, car elle voulait une présidente à la place du président. Métaphore, mais, comme toute métaphore, réversible, à la faveur de la métonymie qu’elle recèle… et que, du même mouvement, elle inverse.

    D’ou l’ambiguité, non pas tant de Mme Le Pen que du féminisme même.

  4. C’ est tellement orienté , tellement visible la volonté de nuire , ce n’ est pas du journalisme c’ est de la manipulation et c’ est a vomir, ça sent le parti pris innommable car le nommer c’ est avoir des ennuis judicaires . Les grosses ficelles de la mécanique sont connues et reconnues .