Quels livres sont actuellement sur votre table de chevet ?

Je reçois vos questions tandis que je me trouve à Erbil, capitale du Kurdistan irakien, en train de tourner un film sur la bataille de Mossoul. Laquelle Mossoul, dans les temps bibliques, s’appelait Ninive et fut la ville où eut lieu, comme vous savez, la prophétie de Jonas. Eh bien ce Livre de Jonas qui est au cœur de mon propre livre sur  L’esprit du judaïsme, c’est lui que j’ai, là, ce soir, sur la table de ma petite chambre d’hôtel. Plus, parce que c’est la seule façon de lire ce genre de texte, un des grands commentaires qu’il a suscités : celui de Ovadia ben Ya’aqov Sforno, rabbin philosophe qui vécut en Italie dans la première moitié du 16ème siècle et qui donne à cette folle histoire (un prophète allant prophétiser, non en Israël, mais dans cette capitale du Mal qu’est Ninive !) sa grande profondeur métaphysique… 

Quel est le dernier grand livre que vous avez lu ?

La vraie vie de Sebastian Knight, le premier roman que Nabokov ait écrit en anglais. On y sent, presque physiquement, le passage des langues, la métamorphose d’une langue dans une autre – et, donc, le travail même de la littérature… Je pourrais vous citer aussi le roman d’un écrivain français inconnu, je crois, aux Etats-Unis : il s’appelle Serge Joncour ; son roman, Repose-toi sur moi, est un très beau roman d’amour.

Quel est le meilleur roman classique que vous ayez lu récemment pour la première fois ?

Les Affinités électives de Goethe. C’est étrange, ces grands écrivains dont la réputation est si énorme qu’elle écrase leurs livres et vous donne le sentiment de les avoir toujours-déjà lus. Qu’un hasard de la vie vous mette face à l’un d’entre eux – et hop, vous êtes ébloui comme par les premiers mots d’un très jeune et miraculeux écrivain…

Quel est le livre que vous aimez et dont personne, ou presque, n’a entendu parler ?

Le Traité des excitants modernes de Balzac. Il me semble que, chez vous en tout cas, aux Etats-Unis, peu de gens connaissent ce texte. Les cinq « excitants » concernés sont le café, l’alcool, le thé, le sucre et le tabac. Et on a l’impression, dans cet essai, que Balzac relit toute sa Comédie Humaine à la lumière de l’influence que chacun d’entre eux a pu avoir sur ses personnages.

Quels écrivains – romanciers, dramaturges, critiques, philosophes, journalistes, poètes – contemporains admirez-vous le plus ?

Un romancier, le portugais Antonio Lobo Antunes. Michel Houellebecq : c’est l’écrivain cardinal de ma génération ; celui par rapport auquel nous avons tous, que nous le voulions ou non, et sans qu’il l’ait voulu lui-même, à nous déterminer ; dans mon cas, ça tombe bien puisque nous avons écrit un livre ensemble, Ennemis publics. Et puis j’ai envie de vous citer un presque vivant, un essayiste qui est mort il y a peu d’années mais auquel je pense si souvent que j’ai l’impression, parfois, qu’il est encore là : Christopher Hitchens.

Quels livres, selon vous, expliquent-ils le mieux la situation politique en France aujourd’hui ? En Israël ? Et aux États-Unis ?

La France : un livre qui va bientôt sortir, sur le terrorisme, d’un autre bel écrivain qui s’appelle Yann Moix. Les Etats-Unis : Complot contre l’Amérique de Philip Roth – quelle meilleure peinture du pays qui vient d’élire, apparemment sans honte, l’inénarrable Monsieur Trump ? Quant à Israël, je dirai Judas de Amos Oz – je sais que l’intrigue se situe dans le Jérusalem des années 1950 ; mais, d’une certaine façon, cela revient au même, le livre ne nous parle que d’aujourd’hui.

Que lisez-vous lorsque vous travaillez sur un livre ? Et quel genre de lecture évitez-vous en écrivant ?

Je lis des livres qui m’aident à casser ma propre musique, à ne pas me complaire dans mes propres effets et ma propre rhétorique. J’évite, à l’inverse, les écrivains dont je suis, stylistiquement, trop proche et qui ne m’aideront pas à « tordre le bâton ». Bref, la littérature des autres comme un remède à la mienne, comme un contre-poison – c’est très utile.

Qu’est-ce qui vous attire le plus dans une œuvre littéraire ?

La production d’un sentiment, d’un frisson, d’une façon de considérer ou d’évaluer le monde dont je n’avais, avant, pas eu vraiment l’idée. C’est le seul intérêt de la littérature : ajouter quelque chose au monde et à l’idée que j’en ai ; explorer d’autres possibilités d’exister.

Quels genres aimez-vous particulièrement lire ? Et quels genres évitez-vous ?

Ce que j’adorerais lire : une épopée, une vraie, à la mesure des bouleversements de civilisation auxquels nous assistons, à la mesure des migrations, révolutions, mutations diverses et variées, émotions, insurrections, qui sont la marque de l’époque. Mais le genre épique suppose une langue. Or quelle est la langue qui, aujourd’hui, serait à la hauteur de l’enjeu ? Le français, certainement pas. Mais l’anglo-américain, pas davantage. Peut-être l’hébreu.

Comment aimez-vous lire ? Sur papier ou sur écran  ? Un livre à la fois ou plusieurs simultanément ? Matin ou soir ?

Je lis sur papier ou sur écran, peu importe. Plusieurs livres à la fois, évidemment. Car, l’intérêt de la littérature étant de vous frayer un accès à d’autres mondes, d’autres langages, d’autres sensations, etc., pourquoi se priver ? pourquoi ne pas en profiter au maximum ? pourquoi ne pas jouer à fond cette multiplication prodigieuse des visions du monde et des langues ?

Comment organisez-vous vos livres ?

En pile, en vrac, dans ma bibliothèque ou près de mon lit, sur mon bureau, dans ma voiture, dans les couloirs de mon appartement, partout. Mais la vraie question, bien sûr, c’est le rangement. On pense tout de suite, forcément, à l’ordre alphabétique d’auteurs. Mais que se passe-t-il quand l’auteur est inconnu ? Quand on sait qu’on oubliera son nom sitôt le livre rangé et que, par conséquent, on n’a plus aucune chance de jamais retrouver le livre ? On prend l’autre alphabet. Celui des thèmes. Judaïsme… Ethique… Amérique… Europe… Autobiographie… Goethe… Faulkner… Guerre d’Espagne… Bosnie… Résistance… Islam… Rock and Roll… Peinture… Tous les livres sur Heidegger, Wittgenstein, Spinoza, le Talmud… Une juxtaposition des deux ordres alphabétiques, donc, par auteurs et par sujets – c’est ce mélange des ordres qui fait que cette bibliothèque est bien la mienne et qu’une bibliothèque signe un écrivain.

Quel livre pourrait-on être surpris de trouver sur vos étagères ?

Les livres des adversaires idéologiques que je respecte. Je rangeais justement, l’autre jour, ma bibliothèque. Et je me suis aperçu que j’avais par exemple, bien rangés, tous les livres d’Edwy Plenel : c’est un journaliste et essayiste français qui a dirigé, jadis, la rédaction du Monde mais qui a fondé, ensuite, un site qui s’appelle Mediapart et qui défend, sur nombre de questions qui m’importent, des positions opposées aux miennes.

Quel est le meilleur livre que vous ayez reçu en cadeau ?

The complete works of William Shakespeare ; édité avec un glossaire de W.J. Craig, M.A ; publié par Geoffrey Cumberlege, Oxford University Press, 1905.

  

Quel est votre héros (ou heroïne) fictif préféré ? Votre anti-héros ou vilain préféré ?

L’héroïne : Ariane de Belle du seigneur de Albert Cohen. Le héros : Jordan de Pour qui sonne le glas. Un anti-héros : du même Hemingway, le Colonel Richard Cantwell de Au-delà du fleuve et sous les arbres ; ce n’est pas un vilain, bien sûr ; mais c’est clairement un anti-héros.

Quel genre de lecteur étiez-vous enfant ? Quels livres et auteurs d’enfance vous tiennent le plus à coeur ?

J’étais un enfant rêveur. Donc, il me semble, un lecteur compulsif. Avec cette idée que la vraie vie, la vie pleine et pleinement accomplie, était dans les livres autant que dans la vie. Mais je ne lisais pas, cela dit, des livres d’enfant. Je n’aimais pas la littérature que l’on appelle enfantine. Je crois avait aimé, très tôt, la littérature, la vraie – Walter Scott, Dickens, Jules Verne ou les bons romans d’espionnage.

Si vous pouviez demander à François Hollande de lire un livre, quel serait-il ? Et quel livre pour le président américain ?

A Hollande, qui n’a jamais épousé personne, je conseillerais L’Eternel mari de Dostoïevski. Et, à Trump, les Poésies complètes, éditées par George J. Firmage, d’Edward Cummings : à cause, bien sûr, du vers devenu fameux depuis qu’il est apparu dans la bouche d’un des personnages de « Hannah et ses sœurs » de Woody Allen – « personne, pas même la pluie, n’a d’aussi petites mains ».

Vous organisez un dîner littéraire. Quels sont les trois écrivains, morts ou vivants, que vous invitez ?

Je crois que je ressusciterais trois morts. Rachi, Emmanuel Levinas et le grand rabbin cabbaliste, auteur de L’âme de la vie, Haïm de Volozine. Ce serait la plus inimaginable, et extraordinaire, des discussions talmudiques! A ce dîner, j’inviterais aussi ma fille, la romancière Justine Lévy.

Parmi les livres que vous avez écrits, quel serait votre favori ou le plus significatif ?

Le prochain, bien sûr. L’esprit du judaïsme. C’est le résumé des autres. Leur somme. C’est une sorte de point de convergence de tout ce que j’ai tenté, écrit et, peut-être, vécu depuis 40 ans. Le grand rendez-vous avec moi-même, avec ma mémoire et avec les miens.

Décevant, surévalué ou juste pas bon : Quel livre étiez-vous censé aimer, mais ça n’a pas été le cas ? Vous souvenez-vous du dernier livre que vous avez reposé sans finir?

Le dernier livre que je n’ai pas pu finir : Pétrole, le gros roman inachevé, paru 17 ans après sa mort, de Pasolini. Le livre surévalué par excellence : Les Cantos de Ezra Pound – il y a l’antisémitisme, bien sûr, dont il est infecté ; il y a la rage antijuive qui y atteint des degrés rarement connus dans la littérature moderne et qui montre que, par parenthèse, les Etats-Unis ont été moins immunes qu’ils ne le croient à cette forme de délire ; mais, par-delà cela, par-delà cette manifestation hélas tragique de l’antisémitisme américain, je trouve que le livre est tout simplement ennuyeux et pauvre.

Qui voudriez-vous qui écrive l’histoire de votre vie ?

L’histoire de ma vie ? Gilles Hertzog. Il a écrit deux livres. Les Brigades de la mer, qui raconte l’un des épisodes les plus mal connus et les plus beaux de l’histoire des Brigades internationales venues se battre, dans l’Espagne de 1936, contre le fascisme naissant. Et puis Le séjour des dieux, une sorte de roman vrai qui met en scène le dialogue, la confrontation et, au fond, la double postulation incarnée par Michel Ange et le Titien. Par ailleurs, c’est l’un de mes amis les plus proches. Et le témoin privilégié des moments les plus aventureux de ma vie.

Que comptez-vous lire prochainement ?

Les Chroniques de Bob Dylan parues chez Simon and Schuster en 2004. Je suis de ceux que son Nobel a réjouis. Je pense qu’il y a, en lui, un peu de l’héritage des meilleurs poètes européens et américains. Mais je veux lire, aussi, ce livre. Avec l’idée – mais je me trompe sûrement… – que j’y trouverai le chiffre secret de son œuvre et la raison qui me la rend admirable.

Bernard-Henri Lévy, L’esprit du judaïsme, Grasset, 3 février 2016, 448 pages