C’est cet homme délicieux échappé des Salons de jadis, ultra-stendhalien, proustissime  (non moins que sainte-beuvien averti), vif et trompeur, qui s’étonne que vous ne soyez pas venu dîner alors qu’il a oublié par inadvertance de vous inviter parce qu’il avait convié trop de jolies femmes à sa table. Il est, à l’occasion, de ceux que le bonheur rend triste ou, ce qui revient au même, qui trouvent du bonheur à la mélancolie, mais il n’irait jamais jusqu’à proférer comme tels esthètes fin de siècle (le XIXème) ces pareilles paroles impies : que vivre avilit. Tant cet être héliotropique, s’il est un esthète ès écriture et fréquente beaucoup chez les Rich & Famous à domicile et les U (Upper class) aux antipodes, est tout sauf décadent. Et, pas davantage, ce dandy-né n’est-il un athée de l’amour. Lecteur à l’ancienne, il est une victime ultra-consentante de sa passion pour la littérature, syndrome de Stockholm à fond avec désenvoûtement incorporé, un merveilleux ami des Lettres qui châtie bien les écrivains qu’il aime, dont il brosse dans nos meilleurs hebdomadaires depuis quarante ans des portraits ciselés, selon sa cible du jour, comme une porcelaine ou un marbre qu’il n’hésite pas à fissurer pour donner plus d’inactualité et un tour plus savant encore à ses vues panoptiques sur le Temple dont il a la garde. C’est un thuriféraire patenté, précieux avec parcimonie, doublé d’un spadassin de velours, qui dresse des autels critiques bien supérieurs, pour certains, à la figure des intéressés et leurs mérites dans leurs opus, qui fait attendre les autres avec malice au purgatoire, descend avec une grâce moqueuse aux enfers de l’oubli ou du ridicule les Surréalistes, Saint John Perse, Bourdieu, qui administre aux idoles consacrées les lauriers ou les baisers de Judas comme le roi Salomon distribuait jadis la justice. Enchanteur désenchanté, c’est un parfait incroyant des idées en cours, un sceptique qui ne croit qu’aux belles phrases, à la biophilie (le gai amour de la vie) et aux rêves avortés de ceux qui, injectant des bibliothèques entières dans une seule phrase, font patienter la mort, à commencer par celle, toujours annoncée, toujours différée, de la Littérature. C’est un conversationniste hors pair, un happyfewiste des Belles Lettres comme on n’en fait plus, amoureux des oxymores, des postures de néant, des petits maîtres insolents, indulgent, presque plus que leurs maîtresses fortunées, avec les Drieu et autres égarés portant leur mal de vivre en bandoulière. C’est un résurrectionniste, un Lazare maniaque exhumant des grands cimetières sous la plume les météores littéraires disparus jeunes avant que d’être devenus vieux. Attention aux excès de jeunesse, la Route tue ! Cf Huguenin, Nimier, Camus, et presque Sagan. Tant il est vrai que tout le monde, chez les écrivains, ne peut pas vivre (Malraux,Orwell, Char, Pierre Herbart, Clavel, Jankélévitch) et mourir (Nizan, Cavaillès, Jean Prévost), les armes à la main en défense de la liberté. C’est un avocat des Lettres qui s’est donné le beau mandat d’être infidèle à tous et à tout dans ses plaidoiries – sauf au beau style, le sien compris, qui s’est, de même, accordé le droit de s’en aller et de se contredire cher à son mentor baudelairien. Il ne pense plus, depuis qu’il écrit des romans saturniens, que la critique littéraire soit l’antichambre naturelle de la littérature mais plutôt son tombeau, tombeau qu’il fleurit pieusement, chaque année, d’un roman ou d’un hommage de la plus fine marqueterie à ses grands vivants, le cher Marcel en tête, suivi de Flaubert et d’un week-end en Stendhalie. Il est donc plein d’humour, de dérision.  Son art de ne pas y toucher fait plus de mal qu’une claque définitive. Il ne manque pas du zeste de cynisme nécessaire à la vérité, jouit du plaisir d’être non-dupe de ses propres admirations, n’en a pas moins de très sincères et sans retour, et il nous fait, au final, partager son amour conservateur pour la Littérature à l’heure, de Profundis, d’Amélie Nothomb. Et son diaporama de la tribu insensée des écrivains de toujours, d’hier et plus guère d’aujourd’hui (mais tout de même), est une promenade au champ d’honneur des Lettres comme on n’en a plus fait depuis, disons, les Goncourt.

Drôle de faune, admirable et pathétique, que les écrivains, de Fontenelle à nos jours, sous la camera oscura enthovénienne, avec en bande-son imaginaire, sa musique douce amère. Ceux-là géniaux, ceux-ci à la peine, les insincères, les boursouflés du moi, les attendrissants, mondains, cabotins, courtisans, virtuoses, pervers, insupportables, assoiffés d’ambition, de reconnaissance, les misanthropes, les feux follets, les bariolés du mentir-vrai, les fous furieux, les théoriciens, les anarqueurs qui restent souverains en dépit de la situation, les touche-à-tout charmants, les anti-modernes, les « cacalibri » qui pondent des livres à la queue-leu-leu, les bâtards et les enfants trouvés, en guerre avec eux-mêmes, Ah, ne plus être soi !, Ah les ombres du dedans !, les retranchés dans leur tour d’ivoire et autres gueuloirs, les traîtres, sorciers, sourciers, magiciens, humains trop humains. Et tous mis ensemble, formidables. N’est-ce pas, hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère ?

Pour rendre compte de ce Panthéon-capharnaüm enthovénien, il se trouve que j’ai, il y a quelques années, inventé un art littéraire à la portée de tous : le citationnisme (non, pas le situationnisme, même si analogies). Le voici, appliqué à ces Saisons de papier, merveilleux herbier littéraire où l’on viendra longtemps herboriser quand la littérature ne sera plus qu’un terreau très ancien pour archéologues de feu l’écriture et feu peut-être l’Humanité humaine.

Ouvrons le bal enthovénien :
Jorge Luis Borges : Un fantôme proustien débarquant de la Pampa avec ses songeries d’aveugle, pour qui Baudelaire est un homme de mauvais goût et les phrases de Proust de grandes malles où il met tout ce qu’il lui faut pour voyager autour du monde.
Marc Fumalori : Onctueux comme un prélat en ville.
François-René de Chateaubriand : Vicomte de papier au bivouac entre hier et aujourd’hui.
Cyrill Connoly : Doté d’yeux d’où une ancienne fièvre taoïste avait expulsé toute lueur d’illusion. De ceux qui préfèrent la haute mer et les voyages aux escales, et ne sauraient s’épargner la volupté d’un naufrage.
René Crevel : Flamme impatiente de se consumer et de saccager l’univers. A aimer en extrême urgence.
Jacques Rigaut : Aristocrate du désespoir. S’était, dès sa jeunesse, mis en tête de ne laisser aucune trace de son passage sur terre.
Scott Fitzgerald : Mort de son vivant ; explorateur hors pair dans la grande tradition de la faillite humaine.
Roger Nimier : Pétaradant sur les sentiers de la gloire avant de s’éclipser dans des cercueils prématurés.
Jean-Paul Aron : Dont le malheur consista à se haïr à travers les autres.
Bernard Frank : Résolu à ne pas faire ce dont il se serait acquitté avec éclat.
Alexis de Rédé : Baron de pleine inactivité.
Fernando Pessoa : Ou l’ennui de n’être que soi.
François Nourrissier : Un pontife chargé d’hérésie qui s’invite lui-même dans une dance macabre.
Michel Leiris : Plus court chemin d’un mystère à un autre, du surréalisme au freudisme.
Vivant Denon : Ou le don prodigieux de s’emparer de la circonstance.
Restif de la Bretonne : Ami des Lumières et intime de la nuit. Passa de la fornication des hiboux à la fornication des astres, et coucha avec ses filles pour leur épargner le trottoir.
Ernest Hemingway (dit « Hem ») : S’il avait rencontré ses biographes posthumes, les aurait assommé sur le champ, pour avoir suggéré que son tonus sexuel était peut-être défaillant.
Jean d’Ormesson : Roi régicide, dont sa propre personne est le plus incontestable chef d’œuvre.
Philippe Sollers : L’Ulysse de la Gironde, sniper solitaire, ajoute les lauriers de l’opprobre à ceux du talent.
Napoléon : On gagne plus dans l’ordre de l’immortalité à inspirer les poètes qu’à subjuguer les peuples.
Ernst Jünger : On pouvait à l’heure des rafles (de Juifs) le rencontrer au bar du Majestic devisant avec lui-même.
Françoise Sagan : On ne sait jamais ce que nous réserve le passé.
Saint-John Perse : Ses Chants gonflés à l’hélium du mot rare.
Jacques Lacan : Cagliostro de l’inconscient. Sut vampiriser la foule de ses dévôts pour se faire un trône de leur servitude.
Germaine de Staël : Sagesse publique. Hystérie privée.
Gertrude Stein : Elle finit par ressembler au portrait que Picasso fit d’elle.
Greta Garbo : On gagne toujours à évoquer sa chute dès que l’on tient un ange.
Dominique Aury, auteure d’Histoire d’O, Maurice Blanchot : La clandestinité conçue comme l’un des beaux-arts.
Pierre Drieu la Rochelle : Que Victoria Ocampo tenta de convaincre qu’il n’est pas interdit de se réconcilier avec soi-même.
Lee Miller racontée par Marc Lambron : Il n’existe pas de musolée plus désirable au monde qu’un grand roman.
Marcel Proust : Se procurer une immense quantité de temps perdu avant de partir à sa recherche.
Jean Paulhan : Ecrivit plus de lettres quotidiennes que Voltaire.
Jean Prévost : Il mourut pour ses idées après avoir vécu pour ses plaisirs.
Jean Daniel : S’est spécialisé dans l’art de se quereller avec lui-même.
Maurice Clavel : Cet albatros excité dont le tumulte faisait son ordinaire.

Fermons le ban enthovénien. Cette Fête de l’esprit s’appelle Saisons de papier.

 

Jean-Paul Enthoven, Saisons de papier, Grasset, 2 mars 2016, 640 pages

3 Commentaires

  1. J’ai lu ce livre et c’est un puits de savoir immense… Un véritable moment de plaisir.

  2. Il est toujours intéressant de voir l’envers du décor, ici les passions littéraires d’un éditeur qui sait de quoi il parle.