On ne peut qu’aimer « Stab ».
Bruno de Stabenrath s’est crashé il y a près de trente ans en voiture, retour de l’enterrement d’une amie comédienne suicidée. C’était un jeune aristocrate de l’existence. Les réjouissances yéyées allaient bon train dans l’appartement familial au Champ de Mars, tandis que ce fils de militaire organisait des convois humanitaires pour la Bosnie, en partance de Monaco parce qu’il était copain des filles Grimaldi et des beautiful people du Cap Nègre. Condamné à la chaise roulante, ce vainqueur de l’adversité, sortit héroïquement, avide de revanche, d’un an de rééducation dans la douleur et le combat contre lui-même à l’hôpital de Garches. Il se fit de nouveau le fédérateur, de fêtes en fêtes, du beau monde de Neuilly-Auteuil-Passy, tout entier mobilisé pour lui, parce qu’il le lui devait bien. Réchappé de l’enfer, notre clubman des platines, plus que jamais veillé par de jolies filles en fleur, élargira son spectre d’amitiés, de styles et d’événements d’après minuit, aux tribus tutélaires de Saint-Germain-des-Prés. 

Ce BGBG (belle gueule, beau gosse) avait tâté à ses débuts du cinéma avec Truffaut, touché au rock and roll, à la musique californienne. Il se fera le courriériste à la radio et la télé de l’air du temps (Beigbeder, en plus Pop). Il est devenu écrivain. 

On comprend qu’après ce qu’ont enduré sa chair et son âme, il élise des destins brisés plutôt que des contes de fée et choisisse de nous raconter des existences carrément casse-gueule, pour exorciser, chaque fois, le sort auquel il eut la force surhumaine d’échapper. 

Ce fut d’abord le récit de son accident, Cavalcade ; puis la litanie des Destins brisés du Rock Janis Joplin, Jimi Hendrix, Jim Morrison, John Lennon, Sid Vicious, tant d’autres ; puis l’Ami impossible, sur l’affaire Dupont de Ligonnès. C’est aujourd’hui La jeunesse du monde, un pavé romanesque qui retrace les derniers jours des deux fils Malraux morts à la fleur de l’âge en mai 1961 dans un coupé Alfa Roméo Giulietta Sprint, sur la Nationale 6, du côté de Beaune, de retour d’un séjour ensoleillé dans l’île de Port-Cros : en un raccourci foudroyant, du paradis méditerranéen aux limbes de l’enfer.

Est-ce qu’on reçoit la mort en héritage comme on hérite d’un legs, de génération en génération ? Leur mère, Josette Clotis, maîtresse de Malraux, était morte en octobre 1944, les jambes écrasées par un train, comme pour alimenter la fatalité qui frappait depuis longtemps les Malraux : un grand-père suicidé, deux oncles morts à la guerre, à présent elle-même atrocement mutilée devant ses deux enfants, avant qu’ils ne trouvent, dix-sept ans plus tard, une autre fin tragique. 

Pour l’heure, on est en plein dans la France des Trente Glorieuses, sous la houlette du Général de Gaulle, dont le chantre attitré est André Malraux, Ministre d’État, grand maître des liturgies funèbres et des nouvelles cathédrales que sont vouées à devenir les Maisons de la Culture. Loin de lui porter un culte dont il n’aurait que faire, ses enfants l’appellent entre eux « le minotaure », tant, dans son prurit gaullien, tout à son Musée imaginaire et ses Voix du Silence, ce grand vaticinateur s’intéresse peu à sa progéniture.

Le duo des fils vit en liberté, aussi loin que possible de l’ombrageux, indifférent et distant patriarche. Amours adolescentes, belles étrangères à succès, à nous deux Paris, le ballet du Kirov à Paris avec, en vedette, un étalon sauvage nommé Noureev qui terrasse Paris d’admiration par ses bonds de géant et ses pirouettes sans fin dans La Bayadère – « Je commence, dit-il, comme un loup, je finis comme un lion » –, avant de choisir la liberté en faussant compagnie au Bourget à ses anges gardiens kagébistes.

Sous la plume nostalgique et joueuse de Stabenrath, on croise B.B., des représentants de la Nouvelle Vague, le journaliste Olivier Merlin qui faisait alors les beaux jours du Monde, des sbires de l’OAS préparant un attentat contre de Gaulle, plastiquant l’appartement de Malraux en se trompant d’étage, on croise les playboys sur le retour, José Luis de Vilallonga, Porfirio Rubirosa, Roger Vadim, Jacques Chazot, Paul-Louis Weiller, on craint que le putsch des généraux-félons en Algérie ne vienne frapper Paris, on emmène « le Tsarévitch de la danse » au Crazy Horse Saloon.

Arrive l’accident. Malraux se rend à Beaune, impénétrable, soudain bouleversé de voir s’avancer vers lui un groupe de pauvres hères, des aliénés de l’hospice voisin, dépeignés, dépenaillés, hagards, bafouillant des condoléances. 

Quelques jours plus tard, le couple Kennedy débarque à Paris en visite d’État. Grand dîner de gala dans la galerie des glaces à Versailles. On avait décrété vacantes pour mieux les remplacer, mais on ne savait encore par qui, les places du couple Malraux, jusqu’à ce que, dans un dernier scrupule et pour s’en assurer, on s’avise de vérifier auprès du cabinet de Malraux. L’intéressé fit répondre : « Croit-on que le Ministre resterait dîner chez lui dans sa cuisine ? ».

Au dîner de Versailles, subjugué par le glamour émanant de la première dame américaine, Malraux qui, dixit Stabenrath, ne prêtait déjà pas beaucoup d’attention aux vivants demanda à sa belle voisine ce qu’elle faisait avant de rencontrer John Kennedy. « Rien, j’étais pucelle » s’esclaffa-t-elle.

Le lendemain, Malraux emmena Jackie Kennedy au Louvre et lui promit l’envoi de la Joconde à Washington.

L’on n’entendit plus parler des fils Malraux, jusqu’à ce livre-mémorial.

Il porte en incipit cette phrase attribuée à James Dean : « Vivre vite, mourir jeune, faire un beau cadavre. »


« La jeunesse du monde : le destin brisé de Gauthier et Vincent Malraux », éditions Denoël, 2024.