48° 50’ S – 123° 20’ W, ce sont les coordonnées du point Némo, le pôle maritime d’inaccessibilité. Tout autour de ce point : rien. De l’eau. L’océan Pacifique. La première terre ferme est à plus de 2500 km. Les humains les plus proches sont les habitants de la Station Spatiale Internationale (ils ne sont qu’à 400 km, à la verticale). Ce point Némo est un point d’imagination vierge. Il est aussi un lieu littéraire : c’est dans cette zone, à quelques petits degrés près, que Lovecraft situe la cité engloutie de R’lyeh. Jean-Marie Blas de Roblès nous emporte dans un récit tourbillonnant comme les courants marins, et nous débarque sur l’île qu’il invente au beau milieu de ce désert océanique. Une île mystérieuse, qui se déplace parfois comme celle de la série Lost, qui tremble sous les échos d’un son étrange et effrayant nommé le « bloop ». Cette île doit autant à Jules Verne qu’à Thomas More. C’est une utopie scientifique dans le récit, et une utopie romanesque dans la conduite du récit.

Où sommes-nous ? Dans un u-topos, c’est-à-dire en aucun lieu. Ou dans tous. Le roman s’ouvre sur la bataille de Gaugamèles, les troupes d’Alexandre le Grand et de Darius s’affrontent. Puis nous prenons de la hauteur, et constatons que les combattants sont des soldats de plomb dirigés par un certain Martial Canterel, opiomane distingué. Entrent en scène successivement la gouvernante Miss Sherrington, un Holmes prénommé John Shylock et son majordome, un noir immense qui porte le nom de Grimod de la Reynière. Dès les cinq premières pages la formidable machinerie romanesque ourdie par Jean-Marie Blas de Roblès se met en branle. Nous entrons, pensons-nous, dans un roman d’aventure façon fin XIXe. Un diamant a été volé à une lady ; des pieds gauches chaussés de baskets de marque Anankè sont sciés sur des cadavres ; un magicien chinois, un serial-killer amateur de poils pubiens et un détective jouant les Fregoli apparaissent puis sont oubliés ou prennent une place prépondérante ; nous voyageons en train de luxe de l’Europe à la Chine en passant par une Russie où s’affrontent Cosaques voltairiens et créationnistes ; nous croisons des monstres de foire et des acrobates de cirque. Avant d’aborder les rivages de Jules Verne, L’Île du Point Némo nous fait visiter les terres mentales de Conan Doyle, de Gustave Le Rouge, d’Alexandre Dumas, de Tod Browning, et même celles de Fred Vargas (1).

Et puis soudain, changement radical de cap. L’histoire caribéenne se fait entendre, en contrepoint. De belles cigarières quittent les Antilles pour s’établir en Périgord. Avec elles arrive en France la tradition des lectores de tabaquería : à Cuba, au milieu du XIXe siècle, des lecteurs lisaient à voix haute, dans les fabriques, des extraits de journaux et des romans entiers, tandis que les cigariers et cigarières façonnaient les feuilles de tabac. C’était là une façon d’instruire et de distraire les torcedores, les ouvriers. Et c’est de ces lectures que les havanes les plus célèbres tirent leur nom : Montecristo, Romeo y Julieta… Blas de Roblès bouscule son lecteur et le ramène tout soudain à l’ère de la mondialisation : la fabrique de cigares périgourdine est devenue une usine d’assemblage d’eBook-readers. On passe du lecteur à haute voix à la liseuse électronique dans un glissement romanesque jubilatoire. Et l’on continue dans la jubilation en regardant le PDG de l’usine de liseuses se désespérer parce que son pigeon-voyageur préféré – et hors de prix – ne revient pas de son périple. Le pigeon-voyageur à l’heure de l’e-mail et du cloud

Où sommes-nous ? Partout en littérature. En littérature dite populaire, mais malaxée de telle sorte que le tout est supérieur à la somme des parties. Blas de Roblès fait feu de tout bois – pour faire bonne mesure, ajoutons aux genres utilisés le conte de fées, avec la figure de la Belle au bois dormant – avec une imagination qui dépasse celle de ses maîtres. Si la part belle est faite aux romans du XIXe, le résultat est un roman tout à fait contemporain, qui ouvre sur des plaies immédiates comme le continent de plastique, cette décharge qui flotte en vortex sur nos océans.

On évitera ici le jargon narratologique : intertextualité, postmodernité, etc. Oui, bien sûr, il s’agit aussi de cela. Mais quelle importance pour le lecteur ? Est-il nécessaire de mettre des mots clinquants sur le mot délectable de plaisir ? Le lecteur attentif sourira aux clins d’œil qui parsèment le texte : le « Tigre » est le premier mot du roman (on le  retrouve périodiquement dans la narration), qui renvoie au roman-monstre précédent de l’auteur (2), même s’il s’agit parfois du fleuve, de même que la « collection rassemblée par un obscur jésuite allemand » (p.272) ; Lady MacRae disant qu’elle va lire « La Spirale, de Gustave Flaubert. Le roman d’un homme dont les rêves se substituent peu à peu à la vie réelle », qui renvoie à la forme spiralée de l’île du Point Némo où les voyageurs vont aborder, mais qui renvoie aussi à la mise en abyme du roman lui-même, le rêve étant le récit dont Lady MacRae est un personnage, récit-rêve fait par le lector à sa Belle au bois dormant, la belle cigarière du XXIe siècle. Il y a bien d’autres clins d’œil, qui sont la marque de l’écrivain solide et partageur.

Sur L’Île du Point Némo, nous sommes partout et nulle part en littérature. Ici et là-bas, hier et demain. Mais nous sommes aussi ici et maintenant en nous-mêmes, et dans le réel immédiat et éternel. L’interrogation sur la filiation, le harcèlement dont les femmes sont victimes, les délocalisations-relocalisations économiques, l’amour qui se fout de la mort, le pur plaisir de l’invention romanesque. Lecteur, embarque avec Blas de Roblès, laisse-toi emporter par les « motifs obstinés et mystérieux » (p.457) de la littérature, tu n’en reviendras pas.

Notes

On se souvient que dans le roman de Fred Vargas Un lieu incertain, l’énigme policière débutait par des pieds coupés sur des cadavres.

Là où les tigres sont chez eux, Zulma, 2008, prix Médicis.

Jean-Marie Blas de Roblès, L’ Île du Point Némo, Éditions Zulma, 21 août 2014, 464 pages