Requiem pour un steak

Gilles Hertzog

Tous les jours pendant cinq semaines, la Règle du Jeu vous propose la contribution de 35 écrivains, artistes et personnalités diverses au journal Louchebem sur le thème de la viande. Aujourd’hui : Gilles Hertzog (ndlr)

requiemHertzogIl pleuvait comme vache qui pisse quand le commissaire Bouvier-Legras, sa trogne de maquignon ornée d’un mufle de taurillon, descendit, pestant comme un boeuf, de sa belle limousine, tachetée de boue. « Vacherie de temps », gronda-t-il, en prédateur chagrin dont le mauvais temps, brouillant traces et pistes, vient contrarier la chasse de nuit, tout en flair, qu’il s’apprête à mener.

Il monta à l’étage du commissariat, vers le Corral, son antre capitonné que les cow-boys de son élevage de jeunes flics en herbe appelaient, eux, l’Abattoir, où il allait conduire le deuxième interrogatoire de l’espèce de fumier qui avait brouté dans la mangeoire à bijoux d’une vieille bique richissime créchant rue de l’Abreuvoir au Pré-Saint-Gervais, fumier qui, pour conclure l’affaire, lui avait fait le coup du berger, la tête plantée dans l’auge, coup bien connu des historiens du terroir et fort vanté dans les manuels vétérinaires anciens comme la voie royale, avec l’arsenic et la mort-aux-rats, pour éradiquer propriétaires terriens voraces, rombières de campagne pleines aux as et autres cumulards de même vengeance. Bouvier-Legras ruminait sa revanche. La veille, il s’était bel et bien viandé. L’autre avait un boeuf sur la langue. Cette petite bouse de truand, il le savait, avait le cuir tanné, et n’était pas bête à manger du foin, pas du tout. Mais, cette fois, il lui rentrerait dans le lard, lui fouetterait les sangs, le hacherait menu, il l’encornerait à plaisir, et l’autre, se jura-t-il, se retrouverait les tripes à l’air. « Je vais le marquer au fer rouge, ce bovidé, en faire de la chair à saucisse ! » Même s’il avait un boeuf sur la langue, le Vachon, il se le farcirait. Gare à ses abattis !

La clochette retentit dans le corridor du Corral. Un jeune cow-boy au regard pastoral tirant sur le bovin se pencha par l’oeil de boeuf dans la cour du commissariat. La belle limousine était là. « Gaffe à la Rousse ! » mugit-il à l’attention de ses semblables se gavant en batterie d’une tête de veau qu’ils engloutirent au triple galop, la panse déjà pleine de pitance. « Le Minotaure entre dans l’arène ! Ça va être l’hécatombe au Vachon. Cent de ses boeufs vont mourir, en holocauste, sacrifiés à la déesse Vérité. » (Ce jeune cow-boy était, ô beau mystère de la nature, féru de Grèce antique.) Bouvier-Legras s’empara sur le champ de Vachon, bombarda le bipède de questions, lui asticotant les flancs à grands coups de son bâton verbal. Esquivant ses ruades en retour, il lui meuglait dans les tympans des gerbes de vacheries, à lui coller une fièvre de cheval, lui faisait tout un foin, lui fourrageait la graisse comme un essaim de mouches sur de la viande avariée. Il appelait cet aiguillon labourant la culotte de la bête humaine en long en large et en travers sa Traite des vaches à lui. Les jeunes cow-boys en herbe admiraient en silence Bouvier-Legras circonvenir sa proie de mots, lui flageller la couenne à la manière d’un chien de troupeau fatiguant sa brigade, puis débiter la carcasse du Vachon morceau après morceau, comme on désosse un quartier de boeuf, enlevant, au terme de sa découpe, chaque nerf de la viande. Servi tout cru sur un plateau, le Vachon !

Sans nulle maturation, la bidoche au Vachon ! Bon pour finir dans l’heure en steak haché ! Bouvier-Legras leur apparaissait un peu plus chaque jour que Dieu fait un chevillard de malfrats sans égal, une sorte de génie garde champêtre en ces terres ingrates où la loi est tombée en jachère, expert à piéger voleurs de bétail, bracos et malandrins au sortir des bois, vraie bête à concours pour le Prix du meilleur finisseur de voyou décerné par la Société d’encouragement de la race poulagas en clôture du Salon annuel du flic français, bref quasiment une Vache Sacrée. Ses saillies contre Vachon, qui fondaient sur l’animal telle une vache devenue folle, embrochant, l’écume à la bouche, les entrailles de ses congénères gravides, leur flattaient l’encolure et leur polissaient le bulbe. Avec lui, dans l’abattoir, ils étaient comme à l’engraisse, jeunes veaux d’embouche tétant assidûment le pie nourricier. À le contempler, cet équarisseur inlassable, assommer au merlin menus truands et grosses bouses, ils se faisaient de la bonne graisse de flic pour futures Vaches à l’affût des julots-biscotte à la petite semaine comme des grands carnassiers de métier. Prêts, ces gardians de bonne race, à battre la campagne à l’heure du laitier pour ramener le troupeau échappé de l’enclos sur le chemin du bercail. Une fois ses cow-boys sevrés, il leur desserrerait le licol, les libérerait du Corral, les lâcherait se faire les jarrets dans la nature, du côté, il avait sa petite idée, des herbages de graminées exotiques et des fermages de shit en HLM au nord de Champfleury-les-Deux-Etables, un bocage à gros rendements non déclarés au fisc, dans le 93 sud.

Sous le joug, Vachon qui, depuis l’aube, se cabrant sous le fouet, avait obstinément donné du sabot et refusé sa pâtée, commença à courber l’échine et plier de l’avant-train. Le plancher des Vaches lui apparaissait vachement dur, comme pâture de saison. En fin de journée, à l’heure où sonne dans nos campagnes l’angélus, sa langue finit par fourcher et, crachant le morceau au râtelier, la bête s’avachit et se rendit à son maître. « J’étais sur la paille. Marre de bouffer du foin. Purin de mes deux ! Je me suis fait la vieille carne et j’ai fauché ses cailloux. » En vraie peau de vache qui remâche goulûment son trèfle et sa luzerne du matin, Bouvier-Legras lui planta les banderilles. « T’es bon pour Clairvaux et la litière des cachots, Vachon ! » Piqué au vif par cette vacherie finale, destinée à lui briser les arrières mieux qu’un tourteau de maïs tombant de la remise d’hiver sur la bétaillère en partance pour la foire aux bestiaux, le Vachon rua dans les brancards : « Mort aux vaches ! » beugla-t-il. Mais, sans transition, redevenant aussi doux qu’un veau né de six semaines allaitant sous la mère, l’animal fit patte de velours : « Bouvier-Legras, t’es vraiment un crack ! Traire Vachon à la loyale, jusqu’à plus soif ! T’as pas volé ta réputation de finisseur de voyous. Ta médaille, c’est in the pocket, Man. Bon, t’as pas besoin de mon imprimatur, mais si ça peut t’aider d’homme à homme, je becquetterais bien un steak avec toi, histoire d’avaliser la chose. » Bouvier-Legras lui coupa l’herbe sous le pied : « T’étais pas un mauvais client non plus, mon Vachon. J’ai vraiment dû prendre le taureau par les cornes et te cravacher la croupe. ça m’a occasionné un vrai plaisir, de te débourrer petit à petit à la longe. Holà, la Rousse, un tartare pour cette bonne vieille vache de réforme, qui ne nous donnera plus son lait ! Et un steak pour votre papa Bouvier. À l’hémoglobine, hein, le steak, pas à la fillette du curé, si vous voyez ce que je veux dire ! Saignant, quoi. Et tendre comme du Bouvier-Legras. Le Minotaure, sacrebleu, a bien mérité aujourd’hui sa mangeoire ! »
Les jeunes cow-boys en herbe s’ébrouèrent à la vitesse d’un taureau de monte découvrant sa première génisse de printemps.


Print

Ecrire un commentaire