I. Michel Chasles, ou la misérable industrie de l’encre et du papier

      Il faut entrer dans la bêtise avec précaution. Elle n’est pas cette chose grossière que l’on croit reconnaître de loin, dans la parole de l’autre, dans son geste un peu trop assuré, dans l’opinion qu’il vient d’énoncer et qui nous paraît si pauvre que nous nous étonnons qu’un être humain ait pu la concevoir. La bêtise commence peut-être précisément là où nous nous croyons à l’abri d’elle, dans ce mouvement presque imperceptible par lequel nous séparons les hommes en deux espèces : ceux qui comprennent et ceux qui ne comprennent pas.

      Car nous avons tous connu cette étrange ivresse de comprendre. Elle donne au visage une lumière singulière, et parfois une cruauté. Nous sortons d’un livre, d’une conversation, d’une pensée difficile, avec le sentiment d’avoir franchi quelque chose ; nous regardons alors autour de nous comme du haut d’une petite colline. Le monde est devenu plus clair, et ceux qui ne le voient pas comme nous semblent soudain appartenir à une région obscure où nous ne saurions descendre sans perdre notre propre lumière. C’est peut-être ainsi que la bêtise devient, pour celui qui la dénonce, une tentation. Mais qu’est-ce que la bêtise ? Est-ce l’ignorance, qui n’est encore rien puisqu’elle peut apprendre ? Est-ce l’erreur, qui appartient à toute pensée vivante et sans laquelle aucune vérité ne trouverait le chemin de sa naissance ? Est-ce le préjugé, qui nous épargne parfois l’effort de recommencer le monde à chaque matin ? Est-ce la certitude, lorsque la pensée, ayant enfin trouvé une forme où se reposer, décide de ne plus bouger ? Ou bien est-elle cette mystérieuse faculté de ne pas voir ce que l’on a devant les yeux, alors même que tout est là, offert, criant presque, et que l’on dispose pourtant de toutes les ressources nécessaires pour le voir ?

      Il faudrait surtout se méfier de la facilité avec laquelle nous attribuons la bêtise aux autres. Car l’histoire des hommes est pleine d’intelligences immenses qui furent bêtes à certains endroits de leur vie, devant certains faits, certains êtres, certains désirs qu’elles ne savaient pas reconnaître. La bêtise n’habite pas nécessairement les esprits pauvres. Elle peut s’installer dans les demeures les plus savantes, revêtir les habits de la raison, parler avec méthode, citer les livres qu’il faut, et même avoir raison – ce qui est peut-être sa forme la plus redoutable. Il y a une bêtise de l’ignorant, mais aussi une bêtise du savant ; une bêtise de l’enfant, mais aussi une bêtise de l’homme mûr ; une bêtise qui vient de ce que l’on ne sait pas, et une autre, plus secrète, qui vient de ce que l’on sait déjà. Celle-ci ne manque pas de connaissances : elle en possède parfois trop. Elle est encombrée de réponses, et c’est pourquoi les questions n’y trouvent plus de place.

      Peut-être alors faudrait-il commencer cet examen non par une condamnation, mais par une inquiétude. Se demander ce qui, en nous, désire si vivement avoir raison. Se demander pourquoi nous avons besoin que quelqu’un soit bête pour nous sentir intelligents. Et, surtout, pourquoi nous reconnaissons si difficilement dans notre propre pensée les petites rigidités, les aveuglements, les paresses, les fidélités absurdes qui nous font parfois ressembler à ce que nous prétendons combattre. La bêtise serait ainsi moins un défaut qu’un risque permanent de l’esprit : quelque chose comme une pesanteur qui atteint la pensée au moment même où celle-ci croit avoir appris à marcher. Elle ne serait pas l’absence de l’intelligence, mais sa possibilité toujours ouverte de se fermer. C’est cette porte qu’il faudrait maintenant pousser. J’essaierai de le faire à partir de deux exemples : aujourd’hui, celui du célèbre mathématicien français Michel Chasles (1793–1880), membre de l’Académie des sciences depuis 1851, qui fut victime de l’une des plus extraordinaires escroqueries littéraires du XIXe siècle, connue sous le nom d’affaire Vrain-Lucas. Et la fois prochaine, celui du philosophe allemand Gottfried Wilhelm Leibniz.

*

      Il y eut au siècle de la vapeur, des chemins de fer et de la raison triomphante un homme qui voulut entendre parler les morts. Il s’appelait Michel Chasles. C’était un savant, c’est-à-dire un homme à qui ses contemporains avaient donné le droit de dire le vrai. Il avait des titres, des médailles, une place à l’Institut, cette immortalité de velours vert que la République des sciences accordait à ceux qui avaient assez longtemps interrogé les figures, les nombres, les propriétés des choses. Il connaissait les courbes, les coniques, les lois secrètes de l’étendue. Il savait ce que les lignes se disent dans l’espace. Mais il ignorait ce que les hommes se disent quand ils mentent.

      Et il y avait un autre homme, obscur celui-là, un fils de peu, qui s’appelait Denis Vrain-Lucas. Il était né dans cette France des petites gens où l’on apprend à écrire comme on apprend à survivre, avec application, avec envie, avec cette rage silencieuse qu’inspire le spectacle des grands. Il n’avait rien découvert. Il ne possédait aucun théorème. Il n’était pas de l’Institut. Il avait seulement une main, de l’encre, du papier, et cette intuition prodigieuse : que les hommes les plus instruits sont quelquefois ceux qui désirent le plus ardemment être trompés.

      Il comprit que les morts sont une marchandise.

      Il comprit que l’Histoire, qui est le grand cimetière des paroles, pouvait se vendre à la feuille. Il se mit donc à faire parler les morts. Et les morts parlèrent français.

      Ils parlèrent tous français, avec cette même langue qui courait alors dans les rues de Paris, sous les becs de gaz, dans les bureaux des ministères et les antichambres de l’Institut. César écrivait français. Cléopâtre écrivait français. Les philosophes grecs, les apôtres, les patriarches, les souverains des siècles engloutis avaient miraculeusement renoncé à leurs langues pour employer celle de M. Chasles.

      Cela aurait dû suffire.

      Cela ne suffit pas.

      Car Chasles ne cherchait pas des lettres. Il cherchait la preuve que le monde avait un ordre, que les siècles se tenaient par la main, que le génie français était à l’origine des grandes découvertes et que le passé, dans sa majesté, pouvait encore s’adresser à lui, Michel Chasles, géomètre, académicien, vieil homme honoré, comme à un élu. Et Vrain-Lucas, qui n’était rien, lui donna tout.

      Il lui donna Pascal et Newton. Il lui donna les rois et les saints. Il lui donna l’Antiquité entière, pliée en quatre, jaunie, cachetée, prête à entrer dans les cartons d’un savant. Il lui donna jusqu’aux voix des premiers temps du christianisme. On raconte même que, parmi ces prodiges de papier, se trouvaient des paroles venues de la famille même du Christ. Il faut laisser ici à la légende ce qui appartient à la légende : nous ne savons pas avec certitude si la Vierge Marie écrivit, sous la plume du faussaire, à son fils Jésus. Mais que cette lettre ait existé ou non, elle est la vérité profonde de cette histoire. Car c’était bien cela que Chasles achetait : non pas des autographes, mais la possibilité que l’impossible eût eu lieu. Il voulait qu’une mère ait écrit à Dieu. Et que Dieu eût reçu son courrier. Pendant huit années, cette comédie fut jouée.

      Huit années où l’un écrivait et l’autre payait. Où l’un inventait des siècles et l’autre les rangeait dans ses armoires. Où le petit homme, rentré dans sa chambre, courbé sur sa table, travaillait à ressusciter les puissants de la terre pour quelques billets de banque. Il y avait là quelque chose de monstrueux et de magnifique dans cette industrie. Vrain-Lucas était un dieu pauvre. Il créait des mondes avec de vieux papiers. Il faisait naître des correspondances, il unissait des êtres séparés par les océans et les millénaires, il donnait des nouvelles de César à Cléopâtre, il faisait écrire Lazare après sa résurrection. Il avait ce pouvoir que les romanciers envient aux dieux : abolir le temps. Seulement les dieux ne présentent pas leurs factures.

      Lui les présentait.

      Cent quarante mille francs environ passèrent ainsi des mains du géomètre dans celles du faussaire. Plus de vingt-sept mille documents changèrent de propriétaire. C’était une bibliothèque entière sortie d’un seul cerveau, un immense roman sans narrateur, une histoire universelle dont toutes les voix appartenaient à un homme que personne ne connaissait.

      Et voici qu’un jour le savant commit l’imprudence de vouloir instruire les autres de son bonheur. Il monta à la tribune de l’Académie.

      Nous sommes en 1867. Sous les plafonds solennels, parmi les barbes, les redingotes, les fronts chauves où se réfléchit la lumière des lustres, Michel Chasles annonce qu’il possède la preuve d’une injustice séculaire. Ce n’est pas Newton, l’Anglais, qui a découvert le premier les lois de l’attraction universelle. C’est Pascal, le nôtre. Pascal, le Français, le chrétien, le grand esprit tourmenté dont la gloire, déjà immense, va grandir encore.

      Il exhibe les lettres.

      Il les lit.

      Il les défend.

      Il est heureux.

      Mais les savants sont des gens cruels lorsqu’ils savent compter. On fait observer que Newton était encore un enfant à l’époque où certaines lettres auraient été échangées. On remarque des erreurs de dates, des impossibilités, des contradictions. On découvre que des passages attribués à Pascal reproduisent des ouvrages publiés longtemps après sa mort.

      Chasles ne cède pas.

      Il a des preuves nouvelles.

      Et ces preuves, ô merveille, Vrain-Lucas les fabrique à mesure que les objections surviennent. À chaque contradiction, un mort se lève pour témoigner. À chaque réfutation, un grand homme sort de son tombeau, prend la plume et donne raison à Michel Chasles. On eût dit que toute l’histoire de l’humanité s’était liguée pour défendre un vieillard. L’Académie s’agite. Les Anglais protestent. Les érudits s’indignent. L’Europe savante assiste à cette procession de fantômes qui viennent déposer en faveur du génie français. Et derrière les rideaux, dans sa chambre, l’homme de peu continue d’écrire.

      Il écrit pour nourrir l’erreur. Il écrit pour sauver celui qu’il ruine. Il écrit parce qu’il ne peut plus s’arrêter. Car il arrive un moment où le menteur devient le prisonnier de son mensonge, où l’œuvre exige de lui davantage que ce qu’il avait prévu de lui donner. Vrain-Lucas avait voulu de l’argent. Il avait créé une religion à deux fidèles, dont l’un était lui-même et l’autre un académicien. Et le dieu de cette religion était un paquet de vieux papiers.

      Puis vint l’année 1869.

      La mécanique s’enraya. Chasles, inquiet de certaines livraisons promises qui n’arrivaient pas, craignit que les trésors ne fussent soustraits à la France. On surveilla Vrain-Lucas. On l’arrêta. On examina les manuscrits. On vit ce qu’il fallait voir depuis le commencement : la même main partout, le même français impossible, les mêmes siècles déguisés avec une maladresse d’enfant. Au procès de 1870, les lettres furent évoquées devant les juges. Et l’on rit. On rit de César, de Cléopâtre, de Lazare, de Pascal, de Newton. On rit de ces morts si complaisants, de cette Antiquité bavarde, de ce christianisme épistolier. On rit surtout du vieil homme qui avait cru. Ce rire fut peut-être la chose la plus cruelle de toute l’affaire. Car Michel Chasles n’était pas un sot. Il avait réellement vu dans les mathématiques des choses que personne avant lui n’avait vues. Il possédait cette intelligence rare qui saisit les rapports invisibles entre les formes. Mais il avait voulu que les lettres des hommes fussent aussi certaines que les figures de la géométrie. Il avait cru que le passé se laissait démontrer comme un théorème. Il avait confondu la preuve avec le désir de preuve.

      Quant à Vrain-Lucas, il fut condamné. Le petit homme retourna dans l’ombre d’où il était sorti. Il avait possédé, pendant quelques années, un pouvoir extravagant : faire obéir les morts à sa volonté. Il avait fait parler les rois et les saints, les philosophes et les conquérants. Il avait disposé de toute la gloire du monde, et cette gloire tenait dans une écriture appliquée, sur des feuilles qu’il vieillissait pour leur donner l’apparence du temps. Il ne lui resta presque rien.

      Chasles, lui, survécut dix années à sa honte. Il mourut en 1880, couvert des honneurs que lui avaient valus ses véritables travaux, mais accompagné de cette histoire qui ne devait plus le quitter.

      On peut imaginer le vieux géomètre, un soir, seul devant ses cartons. Il ouvre une lettre. Il sait désormais qu’elle est fausse. Il reconnaît l’écriture de l’escroc, les maladresses, les anachronismes, la misérable industrie de l’encre et du papier. Il sait que César n’a pas écrit ces mots, que Pascal n’a pas confié ces secrets, que les morts n’ont pas parlé. Et pourtant la lettre est là. Quelqu’un l’a écrite. Quelqu’un, dans une chambre pauvre, a pensé à ces êtres depuis longtemps disparus. Quelqu’un leur a prêté une voix, une inquiétude, une tendresse. Quelqu’un a voulu que le temps fût moins irréparable. Alors peut-être Chasles comprend-il, mais trop tard, ce qu’il avait réellement acheté.

      Non pas l’Histoire.

      Non pas la vérité.

      Mais cette pauvre et souveraine faculté des hommes de faire exister ce qui n’a jamais existé.

      Il referme le carton.

      Dehors, Paris est immense. Les voitures roulent, les femmes passent, les savants vieillissent. Les vrais manuscrits pourrissent dans les bibliothèques. Les morts restent morts.

      Et quelque part, dans le silence où vont les hommes sans gloire, Denis Vrain-Lucas a cessé d’écrire. Cette fois, définitivement, les siècles se taisent.

II. Gottfried Wilhelm Leibniz, ou la nécessité de croire

      Il faut peut-être pardonner à Michel Chasles. Non pas de s’être trompé, car les hommes se trompent et les siècles sont pleins de leurs erreurs, mais d’avoir voulu que le monde fût plus beau qu’il n’est, que les morts fussent moins morts, que la vérité eût cette courtoisie de se présenter à lui sous la forme d’une lettre, avec une date, une signature, quelques mots tracés par une main disparue. Il faut lui pardonner d’avoir cru que les choses avaient été écrites avant nous et pour nous, que le passé conservait dans ses plis des messages qui nous attendaient, et que l’univers, au fond, n’était pas cette immense étendue muette où les hommes passent sans laisser de trace, mais une correspondance.

      Car un autre homme avait cru cela.

      Il s’appelait Gottfried Wilhelm Leibniz.

      C’était un Allemand, un philosophe, un mathématicien, un homme de cour, un homme de bibliothèques, un de ces esprits qui semblent avoir reçu à leur naissance plusieurs intelligences au lieu d’une seule. Il avait inventé, avec Newton ou contre lui, le calcul infinitésimal. Il avait conçu des machines, écrit aux princes, médité sur les substances, les âmes, les nombres, et sur cette chose effroyable qui est le mal. Il avait regardé le monde, avec ses guerres, ses pestes, ses enfants morts, ses innocents suppliciés, et il avait dit : cela est bien.

      Non pas que chaque chose fût bonne. Il savait que les enfants meurent, que les villes brûlent, que les hommes s’égorgent, que les justes souffrent. Il n’était pas aveugle. Il était pire, peut-être : il voulait que cette souffrance eût une raison. Et cette raison, il la nommait Dieu.

      En 1710, dans un livre qu’il appela Essais de théodicée, il entreprit de justifier le Créateur devant le tribunal des créatures. C’était une entreprise considérable, et peut-être extravagante. Car Dieu, qui n’avait rien demandé, se trouvait accusé par les malheurs du monde, et Leibniz, qui n’avait rien vu des délibérations divines, se faisait son avocat.

      Il soutenait que Dieu, étant parfaitement sage et parfaitement bon, avait nécessairement choisi, parmi tous les mondes possibles, le meilleur. Il y avait donc, dans l’intelligence divine, une infinité de mondes qui n’avaient jamais existé. Des mondes où César ne franchissait pas le Rubicon. Des mondes où Judas ne trahissait pas. Des mondes où les enfants ne mouraient pas, peut-être, mais où quelque bien plus grand, inaccessible à notre entendement, faisait défaut. Et Dieu avait comparé ces mondes. Il les avait pesés, évalués, distingués, et il avait choisi celui-ci.

      Celui-ci.

      Avec ses charniers, ses fièvres, ses bourreaux, ses innocents.

      Le meilleur.

      Il faut entendre ce mot dans toute son énormité.

      Le meilleur, disait Leibniz, non parce que le mal serait une illusion, mais parce qu’il entre dans un ordre total dont nous ne pouvons embrasser la perfection. Ce qui nous paraît discordant dans une partie concourt à l’harmonie de l’ensemble. La douleur est réelle, mais le jugement qui la condamne est incomplet. Il faudrait voir de plus haut. Il faudrait être Dieu. Et comme nous ne le sommes pas, il faut faire confiance à la raison qui démontre qu’un Dieu parfait ne saurait choisir moins que le meilleur. Voilà la grande lettre de Leibniz.

      Elle n’est pas écrite sur du papier jauni. Elle ne porte pas la signature de la Vierge ou de Pascal. Elle ne sort pas des mains d’un faussaire. Elle est écrite dans le langage des philosophes, avec des distinctions, des principes, des nécessités logiques, des raisonnements dont chacun paraît tenir l’autre comme les pierres d’une voûte. Mais elle dit, au fond, ceci : quelque part, quelqu’un sait pourquoi. Quelqu’un possède le document qui manque. Quelqu’un connaît la suite de l’histoire. Et c’est ici que Michel Chasles revient.

      Car Chasles, lui aussi, avait besoin que quelqu’un sût. Il ne pouvait se satisfaire de ce que les archives conservaient, de ce que les hommes avaient effectivement écrit, de cette pauvreté des traces qui est la condition ordinaire de l’histoire. Il lui fallait davantage. Il lui fallait que Pascal eût précédé Newton, que les siècles eussent secrètement conspiré pour donner raison à la France, que les grands morts fussent encore disponibles pour témoigner. Et lorsqu’un homme sans titre, Denis Vrain-Lucas, lui apporta ces témoignages, il les reçut.

      Il les reçut comme Leibniz recevait, de son propre raisonnement, la garantie que l’ordre du monde était juste. On dira que la comparaison est injuste. On dira que la comparaison est indigne. On dira que Leibniz ne croyait pas à des autographes grossièrement fabriqués, qu’il ne prenait pas une écriture moderne pour celle d’un Romain, qu’il ne confondait pas le témoignage d’un escroc avec celui d’un apôtre. On dira, avec raison, que sa Théodicée n’est pas une collection de preuves falsifiées, mais une construction métaphysique d’une subtilité extraordinaire, fondée sur le principe de raison suffisante, sur la distinction du possible et de l’existant, sur l’idée que la perfection divine implique le choix du meilleur.

      Tout cela est vrai.

      Mais cela ne tranche peut-être pas la question.

      Car ce n’est pas l’intelligence des deux hommes qu’il faut comparer, ni la qualité de leurs preuves. C’est ce moment antérieur à la preuve, ce moment obscur où l’esprit décide de ce qu’il pourra supporter du monde.

      Chasles ne pouvait supporter que Pascal fût venu après Newton dans la découverte de certaines vérités. Leibniz ne pouvait supporter que Dieu eût créé un monde dont les souffrances ne fussent justifiées par aucun bien supérieur. Le premier voulait sauver une gloire. Le second voulait sauver Dieu. Et tous deux avaient besoin que le réel leur donnât raison.

      Certes, Leibniz ne se contente pas de croire : il entend démontrer. C’est même là toute la grandeur de son entreprise, et son péril. Car lorsqu’une démonstration établit d’avance que le monde est le meilleur, que reste-t-il à faire des faits qui semblent le démentir ? Il faut les replacer dans un ensemble invisible. Il faut supposer une harmonie que personne n’a vue. Il faut affirmer que ce qui vous scandalise est nécessaire à une perfection qui nous échappe.

      Leibniz n’invente pas les pièces manquantes de l’univers. Il démontre qu’elles doivent exister. Et Chasles, lui, les achète. C’est une différence immense dans l’ordre de la connaissance. Elle est peut-être plus mince dans l’ordre du désir. Car l’un et l’autre veulent que le monde soit lisible, que ses contradictions ne soient qu’apparentes, que derrière les désordres de l’histoire ou les cruautés de l’existence se trouve une écriture supérieure, où tout s’explique, où tout se rejoint, où rien n’a été perdu. Leibniz appelle cela l’harmonie préétablie. Chasles appelle cela des lettres autographes.

      Et Vrain-Lucas, qui n’a jamais lu peut-être la Théodicée, qui ne connaît rien aux monades, qui ne sait rien du principe de raison suffisante, comprend pourtant quelque chose que les philosophes ont parfois peine à reconnaître : qu’un homme qui désire assez fortement une preuve finit par lui ménager une place avant qu’elle existe.

      Le faussaire ne crée pas la croyance de Chasles. Il la sert. Il lui donne un corps, une écriture, une odeur de papier ancien. Il matérialise cette providence historique que le savant attendait. Il est le petit employé du destin, le secrétaire des causes finales, le fabricant des raisons suffisantes. Et chaque fois qu’une objection surgit, il écrit une nouvelle lettre. C’est là peut-être que l’analogie devient la plus cruelle.

      Car lorsque les académiciens démontrent que les lettres de Pascal sont impossibles, Vrain-Lucas en produit d’autres qui expliquent les premières. Lorsque les dates se contredisent, une nouvelle correspondance vient rétablir la chronologie. Lorsque les faits résistent, on agrandit le récit. Le système ne cède jamais. Il se complète. Et l’on songe alors à ces théodicées qui, devant une souffrance inexplicable, invoquent un bien plus vaste, encore inconnu, dont cette souffrance serait la condition. Chaque malheur nouveau ne détruit pas nécessairement l’harmonie : il peut devenir la preuve que celle-ci est plus profonde que nous ne pensions. La réfutation se change en supplément de mystère. Le manque de preuve devient la marque d’une vérité trop grande pour être aperçue.

      Mais il faut être juste envers Leibniz, et la justice ici est difficile. Il ne soutient pas que tout ce qui arrive est bon pris isolément. Il n’exige pas que l’homme aime ses blessures. Il reconnaît le mal et cherche à comprendre comment sa réalité peut être compatible avec la bonté divine. Il propose des arguments qu’on peut discuter, attaquer, refuser. Il n’est pas Vrain-Lucas. Et sa philosophie n’est pas une fraude.

      Seulement il est permis de se demander si la raison, lorsqu’elle entreprend de justifier absolument le monde, ne se met pas au service d’une espérance qu’elle croit avoir fondée. Il est permis de se demander si la démonstration n’arrive pas quelquefois après la consolation. Et si le philosophe, comme l’académicien, n’a pas déjà décidé, dans un repli secret de son âme, que la vérité devait être favorable.

      Car que voulait Chasles ?

      Que le passé ne fût pas absurde. Que les grands hommes eussent laissé des signes. Que les siècles, malgré leurs ruptures, composassent une histoire continue dont on pouvait retrouver le fil.

      Et que voulait Leibniz ?

      Que le monde ne fût pas absurde. Que les souffrances eussent une raison. Que les événements, malgré leur désordre apparent, composassent une totalité dont l’intelligence divine connaissait la perfection.

      Le premier avait besoin d’un archiviste. Le second d’un Créateur. Et tous deux attendaient une réponse. Il y a cependant une dernière différence, et c’est peut-être la plus terrible.

      Chasles fut détrompé. On arrêta Vrain-Lucas. On examina les papiers. On reconnut la main, l’encre, les mensonges. Les morts rentrèrent dans leurs tombeaux. Le grand édifice s’écroula, et il ne resta sur la table qu’un tas de feuilles sans valeur, avec les pauvres mots d’un homme qui avait voulu gagner de l’argent. Mais qui arrêtera le faussaire de Leibniz ? Qui produira devant l’Académie la pièce définitive établissant que ce monde n’est pas le meilleur ? Quel tribunal pourra convoquer Dieu, examiner les mondes qu’il a rejetés, comparer leurs souffrances aux nôtres, vérifier que notre malheur était nécessaire ? Personne. C’est peut-être ce qui distingue le plus profondément les deux croyances. Celle de Chasles portait sur des faits que l’on pouvait contrôler. Celle de Leibniz portait sur une totalité dont aucun homme ne pouvait faire l’expérience. Le géomètre pouvait perdre son procès. Le philosophe avait placé le sien devant une juridiction inaccessible. Et pourtant cette immunité même inquiète. Car une croyance que rien ne peut démentir est-elle devenue plus certaine, ou seulement plus difficile à abandonner ?

      Chasles mourut avec sa honte.

      Leibniz mourut avec son Dieu.

      L’un avait cru à des lettres que personne n’avait écrites, sinon un pauvre homme de province. L’autre avait cru à une justification du monde que personne ne pouvait lire, sinon Dieu lui-même. Nous ne savons pas si Dieu possède cette justification. Nous savons seulement que les hommes la réclament. Ils la réclament devant les morts, devant les enfants qui souffrent, devant les injustices de l’histoire, devant cette distribution incompréhensible des bonheurs et des peines. Ils la réclament parce qu’il leur est insupportable que tant de choses arrivent sans raison, que tant de vies s’achèvent sans accomplissement, que le monde puisse être immense et muet.

      Alors les uns inventent des archives. Les autres inventent une providence. Et tous écrivent. Vrain-Lucas sur ses feuilles jaunies. Leibniz dans ses cahiers couverts de signes. Chasles dans ses mémoires d’académicien. Tous écrivent pour que le silence ne soit pas le dernier mot. Et peut-être est-ce cela, la croyance : non pas l’ignorance de la vérité, ni même son refus, mais cette exigence démesurée que le monde, à la fin, nous adresse une lettre. Une lettre où serait écrit que rien n’a été vain. Que les morts ne sont pas morts pour rien. Que les souffrances avaient un sens. Que nous étions attendus. Et que quelqu’un, quelque part, savait.

      Seulement cette lettre, jusqu’à présent, personne ne l’a reçue. Sauf Michel Chasles. Et elle était fausse.

III. La bêtise des grands hommes, ou de ce que l’intelligence ne sauve pas

      Il faut maintenant prononcer le mot. Il est court, disgracieux, presque obscène lorsqu’on l’applique aux grands hommes. Il appartient aux cours d’école, aux cuisines, aux querelles de ménage, à ces lieux où les hommes se jugent sans cérémonie. Il semble ne pouvoir entrer à l’Académie qu’en passant par la porte des domestiques. Et pourtant il faut le prononcer, puisque c’est lui qui nous attend au terme de cette histoire, lui qui se tenait derrière les lettres de Pascal, derrière les calculs de Leibniz, derrière les vingt-sept mille autographes de Vrain-Lucas, et peut-être derrière les théorèmes les plus admirables.

      La bêtise.

      Michel Chasles était-il bête ? La question fait rire. Elle fit rire son siècle. Elle nous fait rire encore, car il est plaisant de voir un géomètre illustre, un homme qui avait pénétré les secrets de l’espace, se laisser prendre aux inventions d’un petit escroc. Il est plaisant de penser que celui qui savait distinguer les propriétés les plus subtiles des figures ne distinguait pas une lettre de César d’un billet fabriqué dans une chambre de Paris. Il est plaisant surtout que les morts, sous la plume de Vrain-Lucas, aient tous parlé français, et que cette circonstance, qui eût éveillé les soupçons d’un enfant, n’ait pas arrêté le savant.

      Mais le rire est une mauvaise méthode. Il dispense de comprendre.

      Car Chasles n’était pas dépourvu d’intelligence. Il en avait à revendre, de cette intelligence précise, souveraine dans son domaine, qui établit des rapports là où le commun des hommes ne voit que des objets séparés. Il avait travaillé sur les figures, les transformations, les propriétés projectives. Il avait découvert des vérités que personne avant lui n’avait su formuler. Son esprit n’était pas faible. Il était même, en certaines régions, extraordinairement puissant. Et c’est pourquoi son aventure mérite mieux qu’une plaisanterie.

      La bêtise de Chasles, si bêtise il y eut, n’était pas un défaut d’intelligence. C’était un défaut dans l’usage qu’il en faisait. Il savait démontrer. Il ne savait pas douter de ce qu’il désirait. Il possédait la rigueur, mais il ne savait pas toujours où l’appliquer. Il soumettait les propriétés géométriques à des exigences impitoyables, et les témoignages historiques à une indulgence sans bornes. Il réclamait des preuves aux lignes, aux surfaces, aux nombres ; il n’en réclamait presque aucune aux morts, pourvu que ceux-ci lui racontassent ce qu’il voulait entendre.

      Il y avait donc en lui deux hommes. L’un était savant, l’autre était un croyant. C’est peut-être là l’une des premières définitions de la bêtise : non pas manquer de raison, mais employer toutes les ressources de la raison à défendre ce qu’on a décidé de croire.

      Il faut alors parler de Leibniz. Et l’on hésite davantage.

      Car Leibniz n’était pas seulement intelligent. Il était l’une de ces intelligences devant lesquelles le mot lui-même paraît insuffisant. Il avait parcouru les mathématiques, la logique, le droit, la théologie, l’histoire. Il avait conçu des systèmes dont certaines intuitions semblent encore nous attendre dans l’avenir. Il voyait des relations partout. Son esprit était une machine à unir ce que les autres séparaient. Il aurait voulu réunir les Églises, les sciences, les langues, les vérités. Il avait voulu que tout s’accordât. Et c’est peut-être là que commence son malheur.

      Car il existe des intelligences qui ne supportent pas la contradiction. Non qu’elles soient incapables de la reconnaître ; elles la reconnaissent au contraire avec une acuité douloureuse. Mais elles ne peuvent consentir à ce qu’elle demeure. Il leur faut une solution, une synthèse, une harmonie. Elles veulent que les morceaux épars du monde s’ajustent enfin, que le désordre soit provisoire, que l’irrégularité cache une loi. Leibniz était de celles-là.

      Il regardait le mal, et il ne pouvait admettre qu’il fût le dernier mot. Il regardait Dieu, et il ne pouvait admettre qu’il fût coupable. Il regardait l’univers, et il ne pouvait admettre qu’il fût imparfait dans sa totalité. Alors il construisit sa Théodicée.

      Il faut prendre au sérieux cette construction. Elle n’est pas le produit d’une crédulité vulgaire. Elle repose sur des distinctions véritables, sur des arguments difficiles, sur une conception rigoureuse de la possibilité, de la nécessité, de la liberté et de la perfection. Leibniz ne dit pas simplement que tout va bien. Il affirme que, parmi les mondes que Dieu pouvait créer, celui-ci possède le meilleur équilibre possible des biens et des maux, et que le mal, sans cesser d’être un mal, peut être permis en raison d’un bien supérieur.

      Ce n’est pas une sottise. Mais est-ce une vérité ? Et surtout, que se passe-t-il lorsque l’intelligence, au lieu d’examiner si une conclusion est vraie, entreprend de démontrer qu’elle doit l’être ? Car Leibniz ne peut pas accepter que Dieu ait mal choisi. Il ne peut pas accepter qu’un monde meilleur ait été possible et n’ait pas été créé. Il ne peut pas accepter que la souffrance demeure, au regard de l’ensemble, sans justification. Non parce qu’il aurait vérifié toutes les décisions divines, mais parce que les attributs qu’il reconnaît à Dieu rendent cette conclusion nécessaire à son système. C’est une nécessité logique, dira-t-on. Soit. Mais les nécessités logiques sont quelquefois les noms que nous donnons à nos impossibilités affectives.

      Il ne s’agit pas de prétendre que Leibniz aurait simplement déguisé ses consolations en démonstrations. Ce serait lui faire injure, et manquer la difficulté. Il s’agit de demander si, dans les fondements mêmes de sa pensée, un désir d’harmonie n’a pas orienté le choix des principes, fixé les limites du pensable, déterminé ce qui pouvait être tenu pour une réponse.

      Chasles voulait que Pascal eût raison contre Newton. Leibniz voulait que Dieu eût raison contre le mal. Le premier achetait des preuves, le second les déduisait. Mais tous deux couraient le risque de faire de leur intelligence une servante de leurs fidélités. Et voici la question terrible : est-ce cela, être bête ? Il faudrait peut-être distinguer plusieurs bêtises.

      Il y a la bêtise des ignorants, qui ne savent pas et qui ne cherchent pas à savoir. Elle est commune, presque innocente. Elle fait peu de bruit, sauf lorsqu’elle reçoit du pouvoir. Il y a la bêtise des vaniteux, qui préfèrent avoir raison plutôt que connaître la vérité. Elle est dangereuse, parce qu’elle emprunte volontiers les habits du savoir. Et puis il y a une troisième bêtise, plus rare, plus haute, plus difficile à reconnaître, parce qu’elle ressemble à de la grandeur. C’est la bêtise des hommes qui veulent que le monde soit intelligible jusqu’au bout. Ceux-là ne supportent pas le reste. Il leur faut que toute douleur soit expliquée, que toute injustice soit compensée, que toute contradiction soit résolue, que toute lacune soit comblée. Ils ne peuvent souffrir qu’une chose demeure sans raison. Ils poursuivent la cohérence avec une telle passion qu’ils finissent par préférer une explication fausse à une ignorance véritable.

      Chasles ne pouvait accepter le silence des archives. Leibniz ne pouvait accepter le silence de Dieu. Et chacun, à sa manière, peupla ce silence. Mais il faut ici s’arrêter devant une objection qui pourrait ruiner tout notre propos.

      Leibniz, précisément, ne prétendait pas posséder le détail des raisons divines. Il distinguait ce que la raison pouvait établir de ce qui demeurait inaccessible à notre connaissance. Il ne fabriquait pas, comme Vrain-Lucas, des événements particuliers pour sauver sa thèse. Il affirmait que les raisons existaient, sans prétendre les connaître toutes. Cette distinction est considérable. Elle sépare une métaphysique discutable d’une falsification avérée. Elle interdit de placer simplement Chasles et Leibniz sur le même banc des accusés. Mais elle ne suffit pas à dissiper le soupçon. Car si les raisons sont par principe inaccessibles, comment savoir qu’elles existent autrement que par les prémisses qui nous obligent à les postuler ? Et si ces prémisses sont elles-mêmes nourries par le besoin de croire en un ordre juste, comment distinguer ce que la raison découvre de ce qu’elle exige ?

      Leibniz répondrait qu’on ne juge pas une démonstration par les désirs de celui qui la propose, mais par la validité de ses principes et de ses références . Il aurait raison. Un homme peut désirer passionnément qu’une proposition soit vraie et néanmoins la démontrer. Mais il faut encore que les prémisses soient établies. Il faut encore que la raison ne se soit pas donné, dès le commencement, ce qu’elle prétend découvrir à la fin. Et c’est là que la bêtise menace les plus grands esprits. Non dans le raisonnement. Avant lui. Dans le choix de ce qui ne sera jamais remis en question.

      Chasles ne doutait pas assez de ses documents, parce qu’ils satisfaisaient une conviction préalable. Leibniz pouvait-il douter assez de ses principes, dès lors que leur abandon eût compromis l’accord de Dieu, de la raison et du monde ? On ne saurait répondre aussi facilement pour l’un que pour l’autre. Chasles a rencontré des preuves matérielles de son erreur. Leibniz a construit une proposition métaphysique dont la contestation réclame d’autres arguments que la simple exhibition du mal. Et pourtant l’un et l’autre nous conduisent vers une même inquiétude. L’intelligence ne nous délivre pas nécessairement de nos croyances. Elle leur donne parfois des moyens plus puissants. Un homme peu intelligent croit sans raisons. Un homme intelligent trouve des raisons de croire. Un homme de génie peut construire un univers entier dans lequel sa croyance devient nécessaire. La bêtise, alors, n’est plus l’absence de pensée. Elle est ce point où la pensée refuse de se retourner contre elle-même. Ce point où elle cesse d’interroger ses propres conditions. Ce point où elle préfère la perfection de son édifice à la possibilité de son effondrement. On comprend mieux, dès lors, pourquoi les grands hommes peuvent être si profondément bêtes. Ils possèdent les moyens de défendre leurs erreurs avec une force que les autres n’ont pas. Leur génie devient une forteresse. Et ce qui devait les conduire vers la vérité les protège contre elle.

      Il reste cependant une dernière question, plus embarrassante que toutes les autres. Sommes-nous certains que ce besoin de cohérence soit une bêtise ? Car sans lui, que resterait-il de la science, de la philosophie, de l’effort humain pour comprendre ? Si les hommes avaient accepté que les phénomènes fussent sans rapport, que les événements n’eussent aucune raison, que les contradictions demeurassent sans solution, auraient-ils jamais découvert les lois de la nature ?

      Le principe de raison suffisante, que Leibniz porta si haut, n’est pas seulement une consolation métaphysique. Il est aussi l’une des grandes exigences de l’intelligence. Chercher pourquoi plutôt que se satisfaire de ce qui arrive, c’est peut-être le geste même de la pensée. Et Chasles, lorsqu’il voulait découvrir des relations cachées entre les événements, ne faisait-il pas, sous une forme dévoyée, ce qu’il avait accompli avec tant de succès dans la géométrie ? Il y a donc une parenté troublante entre le génie et la bêtise. Ils peuvent naître d’une même impatience. Ils veulent tous deux aller au-delà de ce qui est donné. Ils refusent tous deux que les apparences soient le dernier mot. Ils cherchent une nécessité derrière les accidents, une forme derrière le chaos, une réponse derrière le silence. Mais le génie accepte que sa réponse puisse être fausse. La bêtise ne l’accepte plus. Voilà peut-être toute la différence. Elle est mince. Elle est immense. Elle tient à ce geste presque imperceptible par lequel un homme, après avoir consacré sa vie à une idée, consent encore à l’exposer à ce qui pourrait la détruire.

      Chasles n’accomplit pas ce geste à temps. Leibniz l’accomplit-il ? Ses adversaires en doutèrent. Lui-même eût soutenu que toute sa philosophie n’était qu’un exercice de la raison soumise à ses propres lois. Nous n’avons pas à trancher ici ce procès. Nous pouvons seulement regarder ces deux hommes. L’un est assis devant une table chargée de lettres. Il est vieux. Il a été glorieux. Il tient entre ses doigts un papier sur lequel un mort lui parle. Il veut croire. Il croit. Et lorsque les autres lui montrent que le mort n’a rien écrit, il demande une autre lettre.

      L’autre est assis devant une table chargée de livres. Il est vieux lui aussi, ou le deviendra. Il a parcouru toutes les sciences. Il tient dans son esprit une infinité de mondes possibles. Il sait que celui-ci est plein de malheurs. Mais il sait aussi, croit-il savoir, que Dieu est bon, que Dieu est sage, et qu’un Dieu bon et sage ne pouvait choisir qu’un monde meilleur que tous les autres. Il veut comprendre. Il comprend. Et lorsque les hommes lui montrent leurs souffrances, il leur répond qu’il existe des raisons qu’ils ne voient pas.

      Le premier réclame des lettres supplémentaires. Le second invoque des raisons supérieures. Il serait trop facile de les absoudre. Peut-être faut-il simplement dire que Chasles fut bête parce qu’il ne sut pas renoncer à une croyance que les faits condamnaient, et que Leibniz courut le risque d’une bêtise plus majestueuse : celle de croire que l’exigence rationnelle d’un ordre pouvait garantir l’existence de cet ordre. Mais il est une chose qui les sépare encore. Chasles avait tort. Nous le savons. Leibniz avait-il tort ? Nous ne le savons pas de la même manière. Et cette incertitude, qui interdit de rire de lui comme on rit de Chasles, devrait aussi nous interdire de le suivre trop docilement. Car la pensée commence peut-être lorsque nous cessons de demander au monde de nous rassurer. Lorsqu’il nous devient possible de dire que nous ne savons pas si tout a une raison. Que nous ne savons pas si le mal est racheté. Que nous ne savons pas si l’univers est juste. Que nous ne savons pas si Dieu a choisi le meilleur. Et que cette ignorance, pour douloureuse qu’elle soit, vaut mieux qu’une certitude obtenue en soustrayant d’avance nos croyances à toute épreuve.

      Ce n’est pas une position glorieuse. Elle ne donne ni les lettres de César, ni les justifications des souffrances, ni les applaudissements des académies, ni la paix des systèmes achevés. Elle laisse l’homme devant un monde dont il ne sait pas si le silence est provisoire ou définitif. Elle ne lui promet rien. Mais elle lui épargne peut-être cette dernière humiliation : avoir consacré toute son intelligence à ne pas voir.

      Car il y a quelque chose de pire que d’être bête. C’est d’être assez intelligent pour ne jamais s’en apercevoir.

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