J’ignore s’il y a plus de violence aujourd’hui ; je constate surtout qu’elle circule plus vite que jamais, qu’elle se répète jusqu’à devenir familière, parfois enviable, renforçant un clivage entre société et communauté. Certains la pensent comme une revanche, une vengeance, peut-être même un triomphe langoureusement attendu.
Dans la violence juvénile contemporaine, j’entends aussi, à travers le conflit politique ou l’écart moral, une lutte pour exister avec un peu plus de poids. La radicalisation tente de réparer une panne de temps en se fabriquant un sujet à la hâte. Lorsque la durée devient inhabitable, le mot devient une scène. Ce sont donc les signifiants qu’il faut écouter, et ce qu’ils font tenir plutôt que ce qu’ils affirment.
Je ne traiterai pas ici des mécanismes politico-sociaux. Je prends la parole depuis la contingence de ma pratique clinique, loin de tout diagnostic, mais au plus près du malaise dans notre société.
Du « A » au « I » : la bascule
L’écoute analytique exige parfois de se tenir en lisière de la langue, là où le sens immédiat ne vient pas saturer le son. Le français n’étant pas ma première langue, cette position requiert de ma part une prudence particulière quant au seuil des mots. Lorsqu’un signifiant résonne, les associations surgissent souvent en plusieurs langues simultanément. Il échappe à l’illusion d’une transparence sémantique pour redevenir une matière, un souffle, un objet sonore. Oralement, il m’est ainsi parfois difficile de faire la distinction absolue entre les sons « en », « an », « on », « in » et « im ». Ils se bousculent à chaque fois que j’entends l’un ou l’autre. C’est pourtant depuis ce léger flottement, ce lieu où la langue se laisse entendre avant de se figer, que m’est venue cette association criante, que ce soit pendant une manifestation à Paris, dont les sons m’arrivent déformés à travers mes fenêtres, à l’écoute des informations ou même au cabinet.
Le rapprochement sonore entre Antifa et Intifada (soulèvement), tel qu’il se présente à mon écoute, n’est pas anecdotique : il peut condenser le déplacement d’une position subjective. Il ne suffit plus de désigner l’autre et de s’en indigner ; l’exigence est de choisir son camp et de se pointer du doigt comme descendant d’un ancêtre futur.
Il ne s’agit pas ici de rabattre ces termes l’un sur l’autre ni de produire une équivalence politique. Ce qui m’intéresse est un effet d’écoute : une condensation subjective, un glissement de scène dans l’espace psychique contemporain, une association clinique et phonémique née d’un effet de réception sonore. Dans ce voisinage entre opposition et immersion, quelque chose se déplace.
Le « A » d’Antifa est privatif. Il trace une frontière, maintient une distance ; être « anti » suppose encore un face-à-face avec le monde, mais un face-à-face stérile, dans le vide, sur la note d’un « Fa » ouvert, suspendu à un refus qui ne s’incarne pas.
Le « I » d’Intifada introduit l’immersion et, surtout, réintroduit le « Da ». Dans cette grammaire pulsionnelle, qui déplace librement le fort-da freudien, le « Da » fait surgir l’objet, le situe, le rend présent, non plus par opposition mais par inclusion : l’objet de la lutte est enfin « là ». Ce « Da » transforme le champ de la projection en un socle d’appartenance, où l’objet, retrouvé, garanti, absorbe la faille et se change en présence saturée. Ce déplacement agit comme une unité de mesure existentielle : plus on est « dans », plus on existe. La parole cherche à habiter une cause, à s’y fondre, à y trouver une densité d’être.
Lacan aide à le dire : le réel, ce qui résiste à la symbolisation, n’est pas symbolisé par ces montages discursifs ; il est permuté. La radicalité substitue à l’épreuve du manque une combinatoire d’appartenance, à l’incertitude une généalogie et à l’angoisse une forme dure.
L’ostéoporose identitaire
Cette intensification vient compenser une fragilité interne que l’on pourrait qualifier d’ostéoporose identitaire. L’identité est là, mais elle a perdu sa densité symbolique. Le sujet tient, mais il ne porte plus. La moindre déception devient fracture et l’intervalle entre deux moments forts devient vide. L’idéologie agit alors comme une orthèse : elle rigidifie, elle soutient, elle donne une armature. Mais cette armature demeure externe, elle ne répare pas l’os, elle le remplace par un exosquelette de certitudes.
Les os se consolident dès la naissance par la gravité ; certains tendons, par le holdingparental et le jeu ; le reste est modulé par un système nerveusement intelligent. Ce sont des ingrédients actifs : la gravité est garantie, le système nerveux est perpétuellement malléable, mais le holding reste obscur. C’est une notion d’altérité fondamentale que Winnicott a proposée, une qualité de toucher, de soutien tellement organique qu’elle autorise le bébé à se sentir, à se déposer, contenu par les bras des parents et le monde sans risque de dilution ni de chute libre.
Or, que se passe-t-il lorsque ce maillage cède ? L’adolescent se retrouve livré à une pesanteur terrifiante. Peut-être que sacrifier un enfant, ce n’est pas l’emmener sur une montagne, mais le laisser grimper sur une vieille statue qu’il rêve de déboulonner. C’est le livrer à une gravité soudaine. Lorsque la haine prend cette forme, le sujet peut se trouver bloqué entre une pulsion muette et une haine socialement assumée. Sans le soutien de ce holding symbolique, il ne lui reste plus que la verticalité pour chuter.
Le sacre de la pulsion
Au cœur de cette pétrification, quelque chose de plus discret se joue : le passage de l’identité à l’ID.entité. J’entends par là moins l’identifiant moderne que la soudure de l’idfreudien, le ça, et de l’entité. C’est le passage de la pulsion mouvante à la pierre fixe.
Dans cette grammaire, la réaction à vif, pauvre, sans nuance et sans contenance ni contenu, remplace l’élaboration et neutralise cette capacité de penser par soi. La décharge tient lieu de parole, et ce qui devrait rester turbulence intérieure se fige en consistance. Ici, la poussée menace de devenir présence ; elle se donne comme vérité. Ce processus a quelque chose de médusien : pétrifier l’autre pour ne pas être soi-même dissous par l’angoisse. En fixant un fragment pulsionnel sous les traits d’une identité, le sujet se prête l’illusion d’une densité restaurée ; mais cette matière reste empruntée, dure plutôt que tenue.
Toute discrimination est abjecte, et répondre à l’assignation par l’auto-essentialisation revient souvent à substituer une fossilisation à une autre. Il ne se crée alors ni lien ni histoire, seulement des figures raidies qui se font face, jusqu’à ce que le marbre tienne lieu de vivant.
Le marbre contre le liquide
Le recours au latin et au grec prend alors son sens. Lorsque certains jeunes mobilisent les racines antiques contre l’Occident contemporain, il m’apparaît, depuis la clinique, qu’ils ne quittent pas la civilisation : ils se l’approprient. Ils extraient un passé mythifié, dur, vertical, héroïque, dont ils sont exclus par définition, pour le dresser contre un présent perçu comme liquide et négociable.
Le marbre immaculé devient un matériau psychique de substitution. On ne cherche pas l’histoire réelle ; face à ce présent liquide, on cherche une origine compacte.
C’est sur cette ligne de faille que le trouble clinique croise la tragédie décoloniale.
Je me suis toujours demandé comment un enfant ou un adolescent, assigné à une origine, une religion, une couleur ou une histoire, se tient devant une leçon d’histoire, quand on parle de nationalisme, d’esclavage, de conquête des Amériques, d’un continent chrétien et de deux chaires papales.
L’observation ne se porte pas sur le contenu de l’histoire, mais sur ce micro-phénomène : parler de l’Autre dans la langue exclusive de soi crée une dissociation silencieuse. L’enfant apprend l’histoire dans un récit dont il n’est pas le sujet, mais le décor. Pour survivre à cet effacement, le geste inverse la généalogie : on utilise l’ancêtre contre l’héritier. Cliniquement, cela produit une verticalité immédiate. Le sujet ne dit plus « je me cherche » (une quête qui supposerait du temps), il dit « je procède d’une lignée ».
Se laisser habiter
Ce processus s’apparente à une possession consentie pour combler une béance. Le sujet se laisse adouber par une cause pour éviter l’effondrement. L’idéologie fonctionne comme un djinn moderne : elle explique tout, relie tout, sature tout. Le moi délègue, pour un temps, sa cohésion à une instance collective plus solide que lui. La radicalité devient une sublimation immédiate : elle transforme l’impuissance en héroïsme et la banalité en grandeur. Elle offre une noblesse partageable et accessible, un remède à ce qui ressemble à une sinistrose ambiante.
Ce gain est pourtant ambigu : il ne restitue pas une intériorité, il lui substitue une armature. Le sujet s’y sent relevé, parfois même consacré, mais au prix d’une rigidification qui confond la tenue avec la fixité.
Discuter devient offensant, nuancer devient une marque de blasphème.
Restaurer la durée
On ne combat pas ce dispositif par un exorcisme rationnel et on ne retire pas une béquille sans soigner l’os. Si la radicalité supprime l’intervalle, le travail clinique consiste à le rendre à nouveau habitable. Faire éprouver la continuité, plutôt que prêcher la patience.
Redensifier la moelle symbolique signifie permettre au sujet de se sentir identique à lui-même entre deux intensités, deux pulsions, deux couleurs, deux langues et deux histoires. Cela passe par des expériences répétées où la reconnaissance n’est ni immédiate ni spectaculaire, mais permanente.
La véritable noblesse n’est pas dans le cri ; elle est dans la durée soutenue, dans la capacité à s’appartenir enfin, loin des pays des saints et des prothèses de marbre.
Pour aller plus loin
Bauman, Z. (2007). Le Présent liquide. Peurs sociales et obsession sécuritaire. Paris : Seuil.
Chouraqui, A. (trad.) (1974). Entête [Genèse], 22, 1-19. Paris : Desclée de Brouwer.
Freud, S. (2010). Au-delà du principe de plaisir (1920). Trad. J. Laplanche et J.‑B. Pontalis. Paris : Payot (Petite Bibliothèque Payot).
Freud, S. (2010). Le Moi et le Ça (1923). Préf. É. Pestre. Paris : Payot (Petite Bibliothèque Payot).
Freud, S. (1998). « La tête de Méduse » (1922). Dans Résultats, idées, problèmes II : 1921-1938. Paris : PUF.
Lacan, J. (1975). Le Séminaire, livre I : Les Écrits techniques de Freud (1953-1954). Paris : Seuil.
Winnicott, D. W. (2011). La Relation parent-nourrisson. Préf. G. Harrus-Révidi. Paris : Payot (Petite Bibliothèque Payot).
