Historien, anthropologue et jésuite, Michel de Certeau publie en juin 1968 dans la revue Études un article resté célèbre, intitulé « Pour une nouvelle culture : prendre la parole », repris plus tard dans le recueil La Prise de parole. Il y propose une lecture immédiate, existentielle et spirituelle de l’événement. Il y propose une formulation synthétique et emblématique des événements : « En mai dernier, on a pris la parole comme on a pris la Bastille en 1789. » Pour Certeau, la véritable révolution de Mai 68 n’est pas une conquête du pouvoir politique ou de l’État, mais un ébranlement de la parole. Des individus anonymes se sont réapproprié le droit d’exprimer leur quotidien, de défaire le discours institué de l’autorité et des médias technocratiques. Il perçoit l’événement comme une « brèche » où le désir de sens réapparaît brusquement dans une société hyperadministrée. C’est le passage d’une parole subie à une parole vivante, spontanée et collective.

Les événements auxquels nous assistons aujourd’hui ne sont certes pas la réplique exacte des événements de Mai 68, mais l’intuition fondamentale de Certeau reste intacte : un mouvement social de jeunesse n’est jamais seulement une suite de revendications matérielles, c’est d’abord un acte par lequel des sujets refusent de se laisser parler par d’autres et saisissent le droit de dire leur propre monde. C’est de cet acte qu’il me paraît urgent d’essayer de rendre compte, et le texte de Certeau nous y aide.

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Mai 68, donc. Une parole a troué la nuit du gaullisme comme une torche lancée dans un tas de paille sèche. On dit alors : la Bastille est prise, mais c’était la Bastille des langues. On s’égorgeait d’éloquence au bas des statues, sur le pavé noir de la Sorbonne, dans ce printemps de grand vacarme où des garçons sans barbe et des professeurs défaits s’arrachaient le privilège d’exister par le verbe.

Certeau regardait cela. Il avait l’œil d’un jésuite qui aurait trop lu les mystiques et qui verrait soudain la grâce tomber non pas sur un saint, mais sur la foule immense des figurants. Il y voyait la brèche. La mince couture par où le désir des hommes crevait la toile trop bien tendue de la République technocratique. Avant, le pouvoir parlait seul : une voix de stentor venue d’en haut, un jargon de hauts fonctionnaires et de théoriciens à lorgnons qui expliquaient le monde aux masses comme on classe des objets dans des tiroirs d’entomologiste. Et puis la digue a cédé.

Ce ne fut pas une révolution d’arsenal ou de caserne, ce fut l’invasion de la place publique par des voix d’inconnus. On écrivait sur les murs avec du goudron, on improvisait des sermons sur les capots des automobiles, on arrachait le langage aux spécialistes pour en faire de la sueur, du poème et du tapage. C’était la parole sauvage, brève comme un incendie, gratuite comme un serment d’amour dans une chambre de bonne. Certeau savait la fin de l’histoire, bien sûr. Il savait que les pères reprendraient les commandes, que les commissaires et les marchands balayeraient les tracts, que la langue des chiffres et des bilans réinvestirait les bureaux. Mais la fêlure restait faite. Quelque chose avait été proféré qui ne s’effacerait plus : la preuve qu’au milieu du grand règne des machines et des institutions, un homme ordinaire pouvait soudain s’avancer, ouvrir la bouche, et renverser le monde le temps d’une phrase.

De la Bastille, il ne reste en mai que l’ombre portée et la grande peur des fondations qui tremblent. Mais cette fois, on n’a pas démantelé de vieilles pierres au pic et au marteau ; on s’est attaqué à la forteresse plus haute, plus sournoise, de l’autorité parée de syntaxe. La Bastille de Certeau, c’est le donjon des clercs. Ce haut mur de discours policé d’où l’État, la Sorbonne et les évêchés dispensaient la leçon aux simples. Jusqu’à ce printemps de ferveur, parler était un privilège d’intendants : on administrait la langue, on la distribuait comme du pain de rationnement, on assignait à chacun sa place et son mutisme. Prendre cette Bastille-là, ce fut faire s’écrouler d’un coup le privilège de la chaire et du micro.

En bas, dans la rue livrée au vertige, la parole cesse d’être le canal d’un ordre transmis pour devenir l’acte même de la délivrance. Ce ne furent plus les chefs de faction qui dictèrent la loi du haut d’un balcon, mais une multitude de voix anonymes, enrouées, téméraires, qui découvraient qu’elles avaient un nom et une histoire à dire. L’enceinte sacrée du savoir légitime s’est effondrée sous le choc des harangues d’amphithéâtre et des inscriptions au charbon sur le plâtre frais. Mais Certeau, qui connaissait la mémoire des pierres et celle des révolutions manquées, le savait bien : la Bastille de 1789 a donné des pavés et un vide où vint plus tard s’asseoir un autre empire. La prise de parole en Mai 68 laissa elle aussi derrière elle une place rase, un vertige d’espace disponible. Une fois les grilles abattues et les voix éteintes par la fatigue de juin, restait la question redoutable : qu’allait-on bâtir sur les ruines du silence ?

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Avant Mai, le monde était étanche, calfeutré dans ses certitudes de béton et de prospérité gaulliste, aligné comme une parade militaire. Et puis la brèche s’est ouverte, soudaine, sauvage, improbable. Pour Certeau, cette brèche ne fut pas une barricade montée de toutes pièces par des stratèges du grand soir, mais un coup de hache dans le mur du temps. Par cette fente inattendue s’est engouffré tout le désir refoulé d’une époque : la faim d’exister, la rage de dire non, l’irruption du sens là où il n’y avait plus que de la gestion et du rendement. C’était le ciel qui crevait le plafond de la fabrique. Un instant de grâce pure et de panique absolue où l’histoire retint son souffle, montrant que sous le vernis des institutions les plus lourdes couve toujours le feu de l’imprévisible.

Pendant ce temps, à Tunis, un homme au crâne rasé et aux lunettes de métal regardait la mer en repensant à Paris. Foucault ne croyait guère aux Bastilles que l’on prend dans un grand éclat de trompettes, ni aux grandes fêtes de la parole libérée. Pour lui, le pouvoir n’était pas un donjon monolithique planté au milieu de la ville qu’il suffirait d’investir un soir de mai pour être libre. Le pouvoir était partout, plus fin que la poussière, tricoté dans la chair même du quotidien, dans le silence des asiles, l’alignement des lits d’hôpital, le rythme des horloges d’école et le regard des surveillants. La Bastille de Certeau le faisait doucement sourire : on ne détruit pas le pouvoir en saisissant un micro, car le micro lui-même impose sa grammaire. Mais ce que Foucault comprit aussi, tout de même, depuis sa rive africaine, c’est que les règles du jeu venaient de changer. Mai 68 ne renversait pas le Souverain, mais il dispersait la bataille. Désormais, il ne s’agirait plus de combattre un Roi ou un Président, mais d’attaquer pied à pied, là où l’on se trouve – dans la prison, dans la clinique, dans la famille – ces mille petits fils invisibles qui nous tiennent attachés.

C’est pourquoi l’analyse de Certeau conserve une pertinence saisissante pour lire la contestation lycéenne contemporaine, tout en rencontrant des limites dues aux transformations profondes des espaces de communication. Voyons d’abord les points de convergence ; il y en a au moins trois. D’abord, une prise de parole contre le discours technicien : Certeau décrivait Mai 68 comme une révolte de la « parole vivante » contre le langage technocratique. Aujourd’hui, les blocages et mobilisations lycéennes (contre les réformes des examens, Parcoursup ou le SNU) s’opposent précisément à ce que les lycéens perçoivent comme une gestion comptable et algorithmique de leur avenir. Deuxièmement, l’irruption dans l’espace public : bloquer un lycée, investir la rue ou organiser une assemblée générale relève de la même logique de « brèche » : interrompre le flux ordinaire (les cours, le rendement scolaire) pour imposer un temps d’expression politique autonome. Et, troisièmement, la désacralisation de l’autorité : tout comme en 68, le mouvement lycéen conteste la parole verticale de l’institution pour faire valoir une parole horizontale, réappropriée au niveau de l’établissement.

Quant aux mutations contemporaines, on peut les identifier comme le passage du pavé au numérique. Il y a d’abord la démultiplication des « Bastilles » numériques : en 1968, la parole se prenait dans la rue, sur les murs et dans les amphithéâtres. Aujourd’hui, la prise de parole lycéenne est intrinsèquement hybride : elle s’incarne devant les grilles des lycées mais se déploie et se coordonne sur les réseaux sociaux. Deuxièmement, on va du graffiti au mème : la « parole sauvage » célébrée par Certeau prend désormais la forme du mème, de la vidéo courte ou du slogan viral. La circulation est instantanée, mais l’attention portée à cette parole est plus éphèmère. Enfin, la réponse institutionnelle : la « récupération » ou l’étouffement que redoutait Certeau ne passe plus seulement par le retour à l’ordre policier ou parental, mais par la gestion communicationnelle et le contournement des revendications par les canaux officiels. C’est la tragédie de cette nouvelle prise de parole : elle n’a jamais été aussi rapide, aussi contagieuse, mais elle n’a jamais été aussi éphémère. Les lycéens d’aujourd’hui ont pris d’assaut mille Bastilles virtuelles, mais l’algorithme, marchand silencieux, récupère déjà leurs éclats de voix pour en faire des données.

Reste alors cette scène immense où s’affrontent les fantômes et les enfants. D’un côté, la puissance publique s’avance avec la précision d’un maître d’école armé d’une baguette de fer. Foucault, du fond de sa nuit, verrait tout de suite ce qui se joue sous les casques et les visières : non plus seulement la force brute qui matraque, mais la grande mécanique de la mise en ordre. On encercle le blocage, on classe, on identifie, on fiche. On dresse des nasses au coin des avenues comme on traçait jadis l’enceinte des hôpitaux généraux pour y enfermer le désordre. L’État moderne ne veut pas convaincre la jeunesse ; il veut la sérier, la rendre lisible, compter ses têtes au matin pour s’assurer que chaque rouage reste à sa place dans l’engrenage des lycées. C’est la discipline pure, capillaire, qui descend du ministère jusqu’au gardien de la grille, pour enseigner à dix-sept ans la docilité des corps.

Et pourtant, au milieu des nasses et sous l’œil des caméras, la fêlure subsiste.

Si l’on rassemble ces deux morts illustres sur le pavé d’aujourd’hui, on voit se nouer le drame exact de notre temps. Foucault montre les fils invisibles qui nous ficellent la chair ; Certeau rappelle le coup de couteau qui les tranche. Les lycéens de ce siècle habitent cette tension fondamentale : ils sont pris dans la nasse du maintien de l’ordre et piégés dans la toile des algorithmes, mais ils gardent entre les dents ce reste de parole indomptable. Ils savent que la Bastille n’est jamais définitivement détruite, qu’elle change de nom, qu’elle se fait écran ou cordon de gendarmerie. Mais tant qu’un gosse de dix-sept ans s’avancera devant la grille fermée pour lancer une phrase qui fait rire ses camarades et trembler le ministre, la brèche sera là, ouverte, lumineuse, attestant que l’histoire n’est pas dite et que la vie refuse d’être entièrement mise en fiche.

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Impossible de ne pas enfin dire un mot de la violence policière.

Ce furent d’abord les poings nus contre la pierre ; ce sont aujourd’hui les corps souples contre la fonte et le plastique noir. Foucault, qui connaissait le poids des uniformes et la longue mémoire des cachots, verrait dans la violence policière d’aujourd’hui la vérité nue de l’État : quand le discours ne persuade plus, quand le grand conte républicain s’effiloche dans la bouche des ministres, la force cesse de se cacher. Elle s’avance sous le soleil des boulevards avec la lourdeur d’une armure médiévale. Ce n’est plus la police du vieux père de famille qui sermonne : c’est une phalange de fer, caparaçonnée, anonyme sous la visière sombre, dépêchée pour rappeler aux enfants que la chair est fragile et que la rue appartient au cadastre.

Pour Certeau, cette violence n’est pas un accident de parcours ou une bavure d’intendant : c’est la réponse désespérée du pouvoir à la parole qui déborde. Quand une phrase fait brèche, quand le rire d’un gosse de dix-sept ans fêle la grille du lycée, il faut redresser le mur en hâte. Et pour fermer la brèche, l’État n’a plus que la matraque, le gaz qui brûle les yeux et la nasse qui étouffe le cri. Chaque coup de tonfa distribué sur le pavé est l’aveu d’une défaite du sens – le signe amer que la royauté des chiffres et des règles ne sait plus parler aux hommes que par la blessure.

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