J’ai lu avec attention votre message du 28 septembre dernier. Vous y écriviez : « J’apporte ce soir mon soutien aux personnes de confession juive face à ces propos antisémites d’une gravité absolue qui sont prêtés au président du RN, Jordan Bardella. Le Rassemblement national reste un parti aux idées antisémites et racistes. Nous n’oublions pas que le FN a été fondé par des SS[1]. » Les propos attribués à Jordan Bardella par Mediapart, s’ils sont authentiques, sont abominables. Rien ne saurait jamais excuser l’antisémitisme, sous quelque forme que ce soit. Votre message de soutien aux personnes juives est donc, en lui-même, nécessaire.

Mais je veux vous dire ce qui me heurte profondément dans votre démarche.

Vous affirmez aujourd’hui votre solidarité avec les Français juifs. Je ne doute pas de votre intention personnelle. Pourtant, cette solidarité prend un tout autre sens lorsqu’elle émane d’une députée de La France insoumise, élue de Seine-Saint-Denis, alors que le chef de ce mouvement a, à plusieurs reprises, tenu des propos qui ont blessé, inquiété ou accablé de nombreux Juifs.

En juin 2024, Jean-Luc Mélenchon écrivait sur son propre blog : « Car, contrairement à ce que dit la propagande de l’officialité, l’antisémitisme reste résiduel en France. Il est en tous cas totalement absent des rassemblements populaires[2]. » Il ajoutait : « Le rayon paralysant abusif de l’accusation d’antisémitisme est désormais sans effet. » Comment ne pas entendre la violence de telles phrases lorsque, depuis plus de vingt ans, les Juifs de France vivent avec les agressions, les insultes, les intimidations, les menaces et la nécessité, parfois, de masquer ce qu’ils sont ?

Les données disponibles ne relèvent pas du fantasme ni d’une « propagande de l’officialité ». « En 2022, la France recensait 436 actes antisémites. En 2023, ce sont 1 676 actes qui étaient commis, dans 95 départements sur 101 (…) Cette tendance s’est confirmée en 2024, avec 1 570 actes antisémites, marquant un nouveau palier qui se maintient mois après mois. Les actes antisémites représentent aujourd’hui 62 % de l’ensemble des faits antireligieux. Tous les trois jours, un Français juif est victime d’une agression physique. », rapporte l’Élysée, dans un compte rendu d’un conseil des ministres, en date du 19 février 2025[3].

Voilà la réalité dont on ne peut ni minimiser la portée ni relativiser l’expérience vécue.

Le 15 juillet 2020, sur BFMTV, Jean-Luc Mélenchon déclarait, à propos de Jésus : « Je ne sais pas si Jésus était sur la croix, mais je sais que, paraît-il, ce sont ses propres compatriotes qui l’y ont mis[4][4] ». Cette formule a été comprise comme réactivant la vieille accusation de déicide, c’est-à-dire l’imputation collective aux Juifs de la mort de Jésus. Cette lecture est rejetée par la recherche historique et l’exégèse contemporaines, ainsi que par les principales Églises. Elle a nourri, durant des siècles, un antijudaïsme chrétien dont les effets furent profondément meurtriers. Avez-vous publiquement marqué votre désaccord ?

Et lorsqu’en février 2026, à Lyon, il raillait le nom d’« Epstein », puis celui de Raphaël Glucksmann, avez-vous dit que de tels propos pouvaient ajouter à la blessure et à la défiance ? Je refuse l’excuse commode du « simple humour ». Lorsque des noms perçus comme juifs sont offerts à la salle comme objet sonore à malaxer, à exotiser, à tordre, dans le sillage d’une affaire déjà chargée d’imaginaires complotistes et antisémites, cela donne le sentiment que le patronyme juif peut, à nouveau, être mis en jeu sans grande précaution. C’est comme si la mémoire des persécutions, des listes, des fichiers, des humiliations n’imposent plus aucune retenue[5].

Peut-être avez-vous réagi à ces épisodes, et cela m’a échappé. Je le reconnaîtrai volontiers. Mais, vu de l’extérieur, beaucoup ont eu le sentiment que la parole juive n’était entendue qu’à condition de ne pas déranger le récit politique du moment. Or, il faut combattre l’antisémitisme partout : à l’extrême droite, dans l’islamisme, dans certaines formes de complotisme, dans les discours qui assignent les Juifs à Israël, dans les stigmatisations qui les prennent pour cible en raison de ce qu’ils sont ou de ce qu’on imagine qu’ils seraient, y compris au sein de votre mouvement.

De la même façon, je n’accepte pas davantage la récupération du combat contre l’antisémitisme par le Rassemblement national. Marine Le Pen et Jordan Bardella ne peuvent se proclamer « boucliers » des Juifs de France, alors que l’histoire de leur parti et les propos aujourd’hui attribués à son président, qu’il conteste, posent une question politique et morale majeure[6].

Les Juifs de France ont besoin d’être entendus, protégés et respectés comme citoyens, sans être assignés à un conflit extérieur, suspectés d’une loyauté particulière ou sommés de répondre collectivement des décisions d’un État étranger.

Votre message serait-il le début d’une réflexion plus profonde ? J’en doute. Car un soutien ne vaut que s’il s’exprime aussi lorsque les paroles blessantes, les approximations et les insinuations viennent de son propre camp. C’est cette cohérence que beaucoup attendent, car la solidarité ne se proclame pas au moment opportun : elle se démontre, dans la durée. Or, à La France insoumise, vous êtes encore loin d’en apporter la preuve.


[1] https://x.com/TrouveAurelie/status/2104663540275532266

[2] https://melenchon.fr/2024/06/02/netanyahu-a-la-tele-la-decheance-de-lofficialite/

[3] https://www.elysee.fr/front/pdf/elysee-module-24069-fr.pdf

[4] https://www.la-croix.com/Religion/Vives-reactions-propos-Melenchon-Jesus-crucifie-ses-propres-compatriotes-2020-07-17-1201105359

[5] https://www.lepoint.fr/debats/quand-le-patronyme-juif-devient-un-jouet-politique-B3TPY56VZRE6ZB6ZYJK5XS2R4A/

[6] https://laregledujeu.org/2026/09/29/51668/le-rn-un-rempart-contre-lantisemitisme/

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