Il est des hommes qui s’éveillent quand la nuit est encore tout entière devant eux, des hommes du petit matin et de l’encre fraîche que la fatigue n’use pas, parce qu’ils ont en eux la passion convulsive de raconter le monde avant qu’il ne s’effondre.

Claude Askolovitch fait partie de ces hommes, de ces chroniqueurs qui portent le siècle sur leurs épaules fatiguées et qui, soudain, dans les colonnes d’un journal porté par la nostalgie, jettent leur cri. Dans cette tribune intitulée « Jordan Bardella l’antisémite et les imbéciles », qu’il a publiée hier dans Libération, il n’a pas seulement rédigé un article de plus ; il a fait résonner le tambour des grandes colères. On y lit toute la fureur des jours sombres, cette prose haletante qui refuse le renoncement : « Le discours identitaire, c’est la fracture constante ; la détestation de l’autre est devenue la monnaie courante d’une époque qui a perdu la mémoire et le cœur. » Regardez ce mot : fracture. Askolovitch voit la France se fissurer, non pas sous l’effet des séismes de la terre, mais par l’usure des âmes, par cette bassesse ordinaire qui consiste à désigner des coupables pour ne plus avoir à penser. Et il ajoute, avec cette amertume des vigies déçues : « Nous avons laissé la peur devenir une doctrine, et le ressentiment une politique de gouvernement. » Quelle vérité terrible et nue. C’est là toute la force de sa plume : il ne fait pas de la sociologie d’éditorialiste de plateau, il sonde l’épaisseur du désastre. Il nous montre comment les hommes, faute d’un idéal plus vaste que leurs propres terreurs, finissent par ériger leurs rancœurs en statues. Il dit le siècle tel qu’il chancelle, ce siècle abîmé où la nuance passe pour de la lâcheté et où la justice s’efface devant le spectacle.

Et puis viennent ces phrases plus intimes, presque bibliques, où l’homme se découvre sous le journaliste, où le judaïsme errant qu’il porte en lui vient irriguer la douleur du présent : « Reste alors cette obstination : regarder les vaincus, les oubliés du grand récit, et dire qu’ils sont encore des hommes. » Que reste-t-il, quand les idoles sont à terre et que les journaux du soir emportent les illusions avec le vent des rues ? Il reste la parole des pauvres bougres, la mémoire des anonymes, la dignité maintenue contre le mépris des forts. Askolovitch ne parle pas depuis la chaire des docteurs ; il écrit depuis la tranchée des vivants, avec cette voix enrouée par les veilles, exigeante, qui nous somme de ne pas fermer les yeux.

Mais la blessure la plus vive, la plus irréparable peut-être, est celle qu’il porte au dedans. Car il est un scandale plus lourd que le mépris des ennemis : c’est l’aveuglement des siens, le dévouement d’une mémoire sainte convertie en bouclier pour l’injustice. Askolovitch, avec la pudeur féroce des prophètes d’autrefois, dit la honte d’être malgré lui le garant ou le complice silencieux de ces dérives : « On s’est servi de nous. On a pris nos morts, nos peurs de toujours, les ombres de nos périls passés pour en faire la couverture de politiques brutales, et je ne puis supporter d’être ainsi embrigadé dans l’iniquité. » Écoutez la charge de cette phrase. Elle sonne comme ces lamentations d’Ancien Testament. Le malheur n’est pas seulement dans les coups reçus du dehors ; il est dans la confiscation du judaïsme par des institutions et des tribuns qui en ont tari la sève d’humanité. Tel poète voyait dans l’Histoire une suite de victoires douteuses remportées sur la chair des hommes ; Askolovitch voit la tragédie d’un peuple dont la mémoire est instrumentalisée pour absoudre l’irréparable : « Nous devions être la conscience morale du monde, les gardiens de la vulnérabilité de chacun ; nous voici devenus, par la faute de nos dirigeants et de quelques égarés, les otages d’un chauvinisme sans entrailles. »

Regardez comment la prose se tend. Sans entrailles. C’est le refus du cœur asséché, le rejet de cette fraternité devenue sectaire qui ferme les yeux sur la souffrance de l’Autre pour ne voir que la sienne propre. Il y a chez Askolovitch ce désespoir propre aux hommes de foi qui voient le temple profané non par les barbares, mais par les prêtres eux-mêmes ; il dit l’étouffement du Juif républicain et universel, sommé d’applaudir ou de se taire, réduit à servir de caution à des errements politiques qu’il abhorre.

Et c’est dans un cri de rupture, presque une excommunication à l’envers, qu’il termine ce procès intime : « Je refuse qu’en mon nom, au nom de nos martyrs ou de notre effroi, l’on couvre le mépris du droit et l’anéantissement de l’espoir. Mon judaïsme n’est pas une excuse : il est un devoir de clarté. » C’est le mot d’un solitaire qui refuse la tribu quand la tribu perd le sens de la justice. Il faut saluer cette manière de se dresser seul contre la masse, d’extraire la vérité du fond des abîmes, de préférer l’exil intérieur au confort de la complicité. En affirmant que son nom et sa mémoire n’appartiendront jamais à cette dérive, Askolovitch ne sauve pas seulement sa propre voix : il sauve ce qu’il reste d’honneur sous le ciel obscurci.

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