L’auteur des Corps insurgés et directeur de l’ouvrage collectif Les Monts Analogues de René Daumal signe un kaléidoscope autobiographique où l’absence du père, l’hyperprésence de la mère, sa jeunesse avec AIDES, ses dérives au sens noble du terme, son unique rencontre avec ce père impossible, ses actes de bravoure et ses nombreux mensonges nous plongent dans la tête enflammée du narrateur de Minotaure.
J’ai lu le dernier roman de Boris Bergmann, intitulé Minotaure et publié aux éditions Albin Michel. J’ai découvert un texte singulier, pas inintéressant dans sa construction hétéroclite, assez baroque (thème que l’on retrouve dans de belles pages du livre consacrées à Rome), parfois presque burlesque.
J’ai cru au début, à tort et l’on va voir pourquoi, qu’il s’agissait d’un livre à thématique unique : l’absence du père ; ou plus exactement, qu’est-ce que naître et avancer dans la vie sans père, lorsque l’on sait que celui-ci est vivant, respire, existe, mais vous refuse ? Et que se passe-t-il le jour où on le rencontre enfin ?
Boris n’a jamais été reconnu par son père. Il est un fils à la fois hyperdésiré par la mère et non désiré par le père. Dans cette béance, cette brisure, il a vu une possibilité d’écriture.
C’est la schize intime et narrative du livre, un labyrinthe émotionnel saisi, mythifié, et donc, peut-être, exorcisé par l’auteur.
Et ce n’est sûrement pas un hasard si ce dernier a eu recours, en filigrane, à tant d’archétypes tragiques tirés (et étirés) de la mythologie grecque : se trouvant lui-même dans une situation autobiographique, autant que dans un dispositif littéraire, où l’auteur-personnage fait, justement, l’expérience du tragique au travers d’une mère qui l’a peut-être un peu trop désiré, et d’un père qui ne l’aura jamais fait.
Minotaure est un dédale et un jaillissement de thématiques. Voilà quelle fut pour moi la grande surprise de ce livre. Et c’est cela précisément, je crois, qui le rend intéressant.
Il y a un seul problème : ces multiples thématiques ne font qu’être effleurées. Elles auraient, je crois, gagné à être davantage explorées.
Ces thématiques, les voici. Quelle est l’expérience d’un jeune homme élevé par une mère seule dans un milieu associatif luttant contre le virus du sida (AIDES), entouré d’hommes homosexuels et malades pour certains ? Et quel rapport à la mort s’installe alors ? Qu’est-ce que l’absence ? Qu’est-ce que cette chance de l’absence ? Et qu’est-ce que la véritable paternité : celle que l’on choisit pour soi, ou celle que le destin choisit pour nous, selon ce qu’on croit savoir ?
Qu’est-ce que l’addiction ? Qu’est-ce que l’hédonisme, et qu’est-ce que la passion, la séduction, la communauté, la société et ses codes, la transgression, l’ivresse, la peur d’aimer, le courage d’aimer aussi (donner un rein à quelqu’un que l’on aime) ? Et, peut-être, le thème le plus intéressant du livre – plus intéressant d’après moi que le thème central, et c’est une thématique qu’on a déjà retrouvée dans un livre de Bergmann qui s’appelait Mille mensonges –, c’est, précisément, le Mensonge.
Dans Minotaure, Bergmann renouvelle cette exploration du thème du mythomane totalement débridé et décomplexé, de l’illusionniste, du séducteur, du prestidigitateur, du falsificateur, du voleur, du magicien.
Il le saisit, se l’approprie, l’assume et le revendique ; il décide, en âme et en conscience, de faire de sa propre mythomanie une matière littéraire à exploiter – avec un certain culot, une certaine insolence, qui lui donnent un indéniable charme, et nous le rendent aussi sympathique qu’antipathique.
Minotaure aurait presque un côté manifeste. Boris aime séduire, Boris aime mentir, Boris aime jouir. Et Boris ne s’en excusera jamais. Peut-être que s’il énerve autant les gens, c’est parce que Boris est libre. Il se vante même de ses épisodes kleptomanes. Et l’on sait de source sûre qu’il apprécie des poètes comme Villon, Lautréamont, Rigaut et autres Arthur Cravan.
Je déplore juste quelques longueurs, où le rythme s’épuise, dans les trop denses et nombreux passages où il retranscrit ses correspondances personnelles.
Il y a des moments musicaux, il y en a d’autres qui sont un peu plats. Mais c’est son style. Hyperdirect. C’est une question de goût : son style est tantôt incisif, tantôt simple et lent. Le mieux est quand il s’autorise des embardées poétiques. J’ai regretté qu’il ne l’ait pas fait plus souvent.
Le texte manque donc parfois un peu de fantaisie et de nervosité. Il y a quelques belles accélérations, il y a quelques petites montées ; il y a des idées intéressantes.
Une manière de se raconter qui fonctionne en ce qu’elle est brute. Histoire de montrer son mépris absolu des conventions ? En fait, Boris Bergmann, dans ce livre, nous prouve qu’il est resté un punk. Et puisque le punk est l’une des formes du dandysme, c’est une bonne chose.
On ne peut décemment pas reprocher à Boris Bergmann de vivre, de penser, ou d’écrire comme un fils de famille bienpensant du XVIe arrondissement.
Avec Shakespeare, l’auteur de Minotaure sait bien que le monde n’est que littérature.
L’écrivain Boris Bergmann est-il donc un affreux mythomane… ou bien exactement le contraire ?
