Il y a des hommes pour qui le temps n’est pas cette longue coulée d’ombre où s’effacent les visages, mais une matière à reprendre, une étoffe trop large qu’il faut sans cesse rebroder pour en ajuster les plis à leur propre mesure. Bernard-Henri Lévy est de cette race-là. Dans ces Mémoires provisoires, on aurait pu craindre l’exhibition d’un chiffonnier de sa propre gloire, l’alignement prétentieux des grands de ce monde et des théâtres de guerre où la pose tient lieu de pensée. Il n’en est rien. Ou plutôt, ce qui aurait pu n’être qu’une vanité devient, par la seule grâce du verbe, un monument d’une étrange et haute tenue.
Lévy écrit ici depuis une hauteur qui n’est plus celle des estrades télévisuelles ni des tribunes d’humeur, mais celle, plus rare et plus âpre, des hommes qui regardent la ligne d’horizon se réduire. Il y a dans cette écriture un rythme baroque, un souffle à la fois haletant et tenu, de longues périodes balancées qui rappellent que cet homme, avant d’être le prince des agitations contemporaines, fut un lecteur passionné, un clerc nourri de la philosophie, des grands prosateurs de son siècle comme des siècles passés, puis des grands textes juifs.
On y croise Malraux, bien sûr, dont il est le dernier fils légitime et fabulateur, celui qui sait que la vérité d’une vie ne gît pas seulement dans l’exactitude notariale des faits, mais aussi – et peut-être surtout – dans la légende qu’on en dresse pour tenir tête à la mort. Des maquis d’Angola aux montagnes d’Afghanistan, des forêts de Bosnie et du Kurdistan aux décombres de Sarajevo, du Bangladesh au Rwanda et à l’Ukraine, Lévy ne se contente pas de raconter ce qu’il a vu : il insuffle aux êtres qu’il a croisés une densité presque mythologique. Ainsi des figures des pères. Non seulement du père réel, ce héros parti en 1938, à seulement 18 ans, s’engager comme volontaire aux côtés des Républicains espagnols pour combattre le fascisme et qui poursuivra ensuite cet engagement en s’enrôlant dans la France libre et les forces de la Résistance pendant la seconde guerre mondiale. C’est cette figure paternelle, à la fois héroïque et stoïque, qui hante l’œuvre de son fils et sert de mesure morale dans ses Mémoires. Mais encore toutes ces figures des pères qui y apparaissent avec la majesté sombre des portraits de Rembrandt.
Ce qui sauve ces Mémoires du piège de l’hagiographie personnelle, c’est déjà leur titre même : provisoires. Il y a dans cet adjectif l’aveu d’une précarité fondamentale. L’écrivain sait que tout récit est un château de sable face à la marée, une tentative désespérée de donner un sens à ce qui n’aurait sinon été qu’un tourbillon. On découvre au fil des pages, derrière ce que l’on pourrait prendre pour l’assurance du philosophe engagé, la fêlure d’un homme hanté par le vide, par le judaïsme comme blessure et devoir, et par l’effrayante beauté du monde qui s’effondre. C’est là l’une des réussites de l’ouvrage : avoir réussi à faire d’une vie extravertie, jetée sans réserve dans le bruit et la fureur du siècle, une grande méditation sur la mémoire, le style et l’impossible repos.
Mais le trait le plus raide, à mes yeux le plus grand de ces Mémoires, est cette façon de ne rien céder aux tiédeurs de la camaraderie, de planter le couteau de la dispute, au sens noble du terme, au milieu même du banquet des alliances. Car la fidélité, chez Lévy, n’a jamais été un sommeil dogmatique ni une politesse de salon. Elle est un combat de chaque instant, une exigeante querelle. On le voit dans ces pages affronter ceux qu’il a aimés, ceux dont il a partagé le pain, les lignes de front ou les combats politiques, dès lors que la vérité l’exige. Je songe ici aux chapitres consacrés à Louis Althusser, Gilles Deleuze, Ségolène Royal, Nicolas Sarkozy, et quelques autres encore. La fidélité intellectuelle et politique prime systématiquement sur la sympathie personnelle ou les solidarités de clan. Il n’y a chez lui aucune complaisance pour le consensus mou qui désarme les esprits. Dans la grande tradition des moralistes, il sait que les fraternités les plus hautes se scellent dans l’âpreté du débat, non dans l’anesthésie du compromis. Différer d’un ami, lui dire en face la rupture sur l’essentiel – qu’il s’agisse de la démocratie, de l’Europe ou du destin des peuples martyrisés –, ce n’est pas trahir la mémoire commune, c’est l’honorer. C’est refuser de ravaler l’amitié à une simple complicité d’écurie ou à un calcul de coterie. Il y a du courage dans cette tenue-là, une forme d’intransigeance aristocratique. Lévy préfère l’éclat de la rupture franche au poison lent des lâchetés partagées. Il montre avec une acuité singulière que la vraie grandeur des alliances ne se mesure pas à l’absence de failles, mais à la capacité d’y porter la lumière, fût-elle aveuglante et douloureuse. En cela, il s’inscrit dans cette lignée de prosateurs pour qui le style n’est rien d’autre que l’incarnation d’un jugement : « le style, c’est l’homme », comme dit l’autre. Dire clairement le différend, c’est refuser la confusion des mots, c’est donner à la politique et aux affections la seule noblesse qui vaille – celle de la clarté.
Et pourtant.
Et pourtant Lévy sait, et nous savons, que d’aucuns diront qu’il y a dans ce livre l’infatigable fracas d’un homme qui se regarde passer. Qu’il y livre son propre théâtre, un grand corps à corps avec lui-même où chaque ligne serait biseautée pour l’éternité ou pour la lumière des plateaux. Que c’est un texte qui se tend comme un miroir doré. Etc. Peu importe. La haine passe, la meute s’épuise, la poussière des gazettes retombe. Il ne reste à la fin que la ligne, lourde, irréfutable, tracée dans la nuit. Il faut laisser les sots aboyer au bas du perron ; la demeure, elle, est bâtie. Ces Mémoires composent un livre courageux, libre, romanesque, drôle parfois, bouleversant souvent. Un livre de fidélité, de loyauté, de fierté, de reconnaissance. Well done, truly well done.
