Nahman de Bratslav, figure spirituelle du judaïsme, maître hassidique et arrière-petit-fils du fondateur du hassidisme, le Baal Chem Tov, naît en 1772, à la fin du siècle des Lumières, à Medjybij, une petite ville de l’actuel oblast de Khmelnytskyï, située entre Vinnytsia et Ternopil, dans l’ouest de l’Ukraine. Il s’installe en 1802 à Bratslav, dans l’oblast voisin, une cité qui lèguera son nom au mouvement déployé autour de lui par ses nombreux disciples. Au cœur de sa philosophie mystique, la joie, qui se doit d’être complexe, et son impératif, clé de toute action digne de ce nom. La mitsva capitale exige d’être heureux, tel un acte de résistance aux affres de l’existence, si possible de se réaliser en dansant, « fût-ce seulement par la pensée », et en perpétuelle instabilité. La tristesse est l’ennemi, la méditation un moyen, la recherche du positif un allié, et tout contre elle, la relation à l’autre. En 1810, il choisira la cité d’Ouman pour le reste de sa vie, ainsi que pour la postérité de sa promesse : toute personne qui se rendrait sur sa tombe, donnerait la « Tsédaka », réciterait un « Tikkun Haklali », ou « réparation générale » en hébreu, pourrait voir son âme délivrée de toute souffrance terrestre après ce rituel de dévotion. Interdit par les Soviétiques, le pèlerinage d’Ouman fut empêché pendant des décennies. Mais depuis la restauration de l’indépendance de l’Ukraine, des dizaines de milliers de hassidim, mais pas seulement, sortis de la clandestinité, se rendent tous les ans sur ces terres sacrées à l’occasion des célébrations de Rosh Hachana, conférant à la ville une aura religieuse unique au monde en dehors des frontières d’Israël, et ce, même depuis la guerre russe à grande échelle contre l’Ukraine. Une fondation, institutionnalisée depuis 2014 mais œuvrant depuis les années 1990, s’occupe avec ferveur de la sépulture du rabbi Nahman de Bratslav, des lieux saints, de la synagogue, de la mémoire, de la transmission, de l’organisation du pèlerinage et de l’océan de difficultés logistiques et quasi diplomatiques à résoudre autour de l’événement.
« Il faut avoir vu, juste vu, les dizaines de milliers de hassidim arriver dans cette petite ville de la campagne ukrainienne, occuper la moindre chambre disponible, y déployer des tentes autour desquelles ils vont, trois jours durant, vivre, chanter, danser, pleurer à grand bruit leur Tsadik, faire des feux, se relayer jour et nuit pour réciter des psaumes en hébreu, dormir quand il n’y a plus de chambres, rire, boire, prier et, encore, psalmodier. Il faut avoir, une fois dans sa vie, vu le beau et stupéfiant spectacle de ces hommes en longue redingote, la tête à demi rasée sous leur chapeau à larges bords, accompagnés d’enfants nombreux, surgis d’un autre temps et, de fait, arrivés de tous les lieux du monde juif dans l’espoir de toucher, juste toucher, la pierre du saint tombeau », écrivait Bernard-Henri Lévy à ce propos dans son ouvrage L’Esprit du judaïsme, en 2016.
L’écrivain s’est rendu à plusieurs reprises à Ouman depuis Maïdan. Parmi ses « Karnei Hod » de pensée juive, littéralement « faisceaux de la splendeur » en hébreu, s’inscrivent Rachi, Maïmonide, Haïm de Volozine, Benny Lévy, ou encore Franz Rosenzweig, mais aussi rabbi Nahman de Bratslav, référencé dans nombre de ses écrits et dont l’une des illustres maximes, « Il est interdit d’être vieux », pourrait sûrement être citée comme l’une des lignes éditoriales et de conduite secrètes de l’aventurier philosophe. Des dirigeants de la fondation d’Ouman, il a pu rapporter, dans ses films, le témoignage, lorsque les bombes pleuvaient autour d’eux, lorsqu’ils ont pris part aux opérations de secours de la population, lorsqu’ils ont pu mettre à l’abri plusieurs centaines de personnes, quelle que soit leur religion, organiser de l’aide humanitaire et collecter des vêtements.
Pourquoi l’Ukraine, Slava Ukraini, L’Ukraine au cœur, Notre guerre, quatre films de Bernard-Henri Lévy et tant de textes de soutien indéfectible au peuple ukrainien.
Une autre de ces manifestations de soutien paraîtra le 1er octobre prochain avec ses Mémoires provisoires. Et c’est bien avec une joie « bratslavienne » qu’il accepta, cet été, la demande officielle des dirigeants de la fondation Nahman de Bratslav, gardienne de ce temple juif ukrainien, d’en devenir le président honoraire, « chargé de la tombe, de l’héritage et de la mémoire du Rabbi Nahman de Bratslav ».
Pourquoi Bernard-Henri Lévy ? « Cette proposition de lui confier ce titre découle naturellement de l’intense connexion entre sa personnalité, ses valeurs, son œuvre, son action publique et toute la signification de ce lieu », explicite le rabbi Natan Ben-Nun, actuel président de l’organisation à Ouman ; « c’est un lien spirituel et intellectuel. Bernard-Henri Lévy est l’un des plus éminents penseurs juifs de notre génération. Rabbi Nahman de Bratslav est le penseur le plus original et spirituellement profond ayant émergé de la tradition juive. La connexion entre ces deux esprits n’est pas simplement théorique. Lévy s’est déjà rendu à Ouman lors des fêtes de Rosh Hachana et du grand pèlerinage. Il a également décrit Rabbi Nahman de Bratslav comme l’une des figures spirituelles les plus proéminentes du judaïsme. C’est un pont entre deux mondes », ajoute-t-il.
Et puis l’évidence. L’héritage du rabbi Nahman de Bratslav souligne, dans la philosophie juive, l’importance de la capacité d’entrevoir le côté lumineux de chaque personne, son bon côté, l’importance de la dignité humaine, de l’espoir, de la faculté de créer des liens entre des individus, des univers, très différents les uns des autres. « Nous considérons Bernard-Henri Lévy comme une personnalité particulièrement disposée à incarner ce lien : celui de la tradition juive et du monde intellectuel, avec celui de l’univers culturel au sens large. Celui d’une identité juive profonde et de la responsabilité universelle. »
Alors que l’Ukraine vit dans la terreur des attaques balistiques russes quotidiennes, prépare l’hiver au-delà de l’appréhension tragique, résiste plus que jamais et attend que l’aide de ses alliés soit acheminée en urgence, ici et maintenant, pour endiguer les menaces venues du ciel, le pèlerinage de Rosh Hachana d’Ouman aura bien lieu, malgré tout, en cette fin de semaine.
Un de ces miracles dont la résistance ukrainienne détient les mystères.
Dans une lettre, historique, les plus anciens cercles hassidiques du monde et les figures rabbiniques majeures du mouvement de Bratslav d’Israël et de la diaspora ont également adressé durant l’été un message au président Zelensky et à toute l’Ukraine :
« Nous tenions à vous exprimer, Monsieur le Président, ainsi qu’à l’ensemble du peuple ukrainien, notre plus profond respect et notre sincère gratitude. Nous vous remercions du fond du cœur, ainsi que le peuple et le gouvernement ukrainien, pour votre inébranlable résilience, votre aide et votre dévouement durant ces années si difficiles. Nous vous sommes particulièrement reconnaissants des efforts considérables que vous avez déployés pour permettre à notre pèlerinage annuel de se tenir, malgré l’état d’urgence actuel, et la guerre, terrible et difficile, qui se poursuit contre votre pays. »
Réparer le monde ou « Tikkun Olam », parfois, peut en effet commencer par un « merci » au bon moment, à l’endroit, à qui de droit.
